– Je commence par Koesler. «Bon hier soir après son coup de fil, la fille a quitté le flic et s'est rendue sur la N125, elle a dormi dans une petite auberge… Il a donc suivi la fille toute la matinée et là, on est à Albufeira, elle est passée à Tavira, chez De Souza et Corlao, puis a essayé de voir les Allemands, ceux qui ont racheté la baraque de Travis mais ils sont pas là. Là, elle attend l'heure d'ouverture du notaire qui a fait signer la transaction… Il est presque deux heures trente mais ici, vous savez comment ça se passe… Voilà c'est ce que Koesler m'a dit de vous dire… Il la perd pas de vue un seul instant…»
Un bref éclat de rire, auquel elle se joignit deux petites secondes.
– Parfait, qu'il continue et qu'il me fasse son rapport comme convenu, ce soir, si rien ne se passe d'ici là…
– Il le fera, croyez-moi (bref éclat de rire, à nouveau)… Bon, sinon, j'ai vu un de mes contacts, à Séville, je crois que j'ai le début d'une piste.
– Allez-y, Vondt, je suis tout ouïe…
– Le type en question dirige pas mal de gros revendeurs du Sud espagnol et de l'Algarve, il m'a donné le contact de deux grossistes qui pourront sûrement me renseigner. J'ai rendez-vous avec le premier dans l'après-midi, avec l'autre ce soir… Mais déjà, au téléphone, l'un d'entre eux m'a fait comprendre qu'il était au courant de ce que je cherchais, par mon contact de Séville, et qu’il pourrait me balancer un tuyau…
– Lequel est-ce?
– Celui de ce soir, à Faro.
– Vous ne pouvez vraiment pas le voir avant?
Eva Kristensen pensait à sa fille, qui ne deval plus être très loin du Portugal, maintenant…
– Madame Kristensen, croyez bien que si j'avais pu, je l'aurais fait.
Le grossiste avait sûrement un carnet de rendez-vous bien chargé.
– O.K., O.K… Sinon, dites-moi, les deux hommes de Sorvan sont bien à leur place?
– Ouais… Ils sont en planque depuis hier, vous savez. Ils se relaient, l'un après l'autre…
– Écoutez Vondt – sa voix jouait sur un registre rauque qui possédait des effets dévastateurs – veillez à ce que tout se passe bien. Travis n'a peut-être pas eu le temps de communiquer sa nouvelle adresse à ma fille… Il reste une petite chance pour qu'elle vienne à Albufeira, vous comprenez? Alors… qu'ils ne la gâchent pas. Qu'ils se contentent de vous prévenir, vous et Sorvan, d'accord?
– Je crois savoir qu'ils ont reçu des consignes très strictes de votre bon Bulgare. Écoutez madame Kristensen, si mon tuyau s'avère exploitable je vous en ferai part aussitôt, vous avez ma parole… Ah Koesler me fait un signe, la fille s'en va de la plage, ça doit être l'heure de l'ouverture du notaire… Bon, de toute façon j'ai d'autres contacts dans le coin qui doivent me faire savoir s'ils entendent parler de quelque chose et j'ai quelques heures devant moi pour fouiner, je vous laisse, Madame Kristensen… Au revoir et à ce soir, sans doute…
La communication fut coupée avant qu'elle ne puisse dire quelque chose mais elle n'en voulut pas a Vondt. L'ancien stup reconverti dans la police privée était un vrai professionnel. Ses services étaient les plus onéreux qu'elle ait jamais eu l'occasion de s'offrir, mais ils s'étaient révélés extrêmement efficaces à chaque fois, grâce à son don naturel pour l'espionnage et la fouille des poubelles intimes. Elle avait pu ainsi, à de multiples reprises, exercer un ascendant sans partage sur les personnes choisies.
Cet homme était vraiment le seul à qui elle pouvait faire à peu près confiance.
Eva Kristensen se releva de sa large serviette éponge, rangea le tube d'écran solaire et l'Anthologie des tortures chinoises dans son luxueux sac de cuir puis remonta la dune en direction de la maison.
Le lacet se resserrait sur Travis, irrépressiblement. Sur Travis et sur sa fille.
Il était temps de se préparer à un petit voyage.
Lorsqu'elle ressortit du cabinet Olvao et Olvao, Anita ne put réprimer un soupir derésignation. La journée avait bien commencé à Tavira, elle avait eu soudainement l'impression de taper dans le mille du premier coup et d'en apprendre plus sur Travis qu'elle n'avait espéré le faire en une semaine, au moins. Elle avait appris beaucoup, certes, mais sur sa vie passée. Pas sur ce qu'il faisait présentement ni où il le faisait…
Antonio Olvao n'avait rien pu lui apprendre. Il s'était occupé de la transaction à son stade final, avait reçu les deux parties et procédé aux signatures des contrats. Point. Anita avait demandé àvoir les documents mais cela ne lui avait rien appris de plus. Stephen Howard Travis avait donné l'adresse de la maison en vente et depuis, personne n'en avait jamais plus entendu parler.
Les Allemands, que le notaire croisait de temps à autre à Albufeira, ne lui avaient jamais reparlé de l'ancien propriétaire, pas plus que les gens de l'agence immobilière. qu'il voyait souvent.
Anita marcha jusqu'à sa voiture et se décida malgré tout à faire une petite visite aux agents immobiliers qui avaient mis Travis en contact avec ses acheteurs.
L'office se trouvait à moins d'un kilomètre du cabinet du notaire, aux limites de la ville.
L'agence était ouverte et elle poussa la porte en priant les dieux des détectives pour qu'elle en revienne avec au moins le début d'un os à ronger…
Moins de dix minutes plus tard elle ressortait à nouveau à l'air libre, avec le sentiment croissant d'être dans une impasse.
Le jeune type qui l'avait reçue avait répété presque mot pour mot les paroles du notaire. Il n'avait jamais revu Stephen Travis depuis la vente de la maison et doutait que le couple d'Allemands pût en savoir plus à ce sujet. Il lui écrivit l'adresse sur un morceau de papier avant qu'Anita ait eu le temps de lui expliquer qu'elle l'avait déjà. Puis lui promit de la tenir au courant, par le commissariat de Faro. Il déployait des efforts colossaux pour se rendre utile. Il demanda exactement quelle filière suivre et Anita lui donna le nom de l'inspecteur Oliveira, qu'il nota scrupuleusement sur un volumineux agenda, surchargé de notes et de rendez-vous.
Oliveira, pensa-t-elle en prenant place dans l’Opel. Oliveira aurait sans doute pu l'aider, mais il etait à Lisbonne ou à l'autre bout du pays, pour son mandat d'amener…
Elle roula doucement jusqu'à l'ancienne maison de Travis en n'espérant même plus que les Allemands soient de retour.
Mais elle vit une grosse Mercedes bleu sombre devant la jolie maison aux délicates décorations d'azulejos, isolée face à la plage. La Mercedes portait encore des plaques allemandes. Bavière. Munich. Elle gara sa voiture à quelques mètres, se dirigea vers la petite muraille qui cernait la maison et poussa sur le battant du frêle portail de bois. Elle suivit une allée carrelée de brique rouge jusqu'à une petite véranda, qui ouvrait l'accès à la maison. Elle frappa à une antique porte peinte en bleu, au moyen du lourd battant de fer, un peu rouillé. Elle aperçut une silhouette entrer dans la véranda et se diriger vers la porte.
Une femme. Ombre verte. La silhouette fut ensuite masquée par le couloir qu'elle emprunta pour venir ouvrir la porte.
II y eut un léger grincement quand elle s'encadra dans l'ouverture.
Une femme blonde, aux cheveux teints platine, la cinquantaine, mais étonnamment bien conservée et non dénuée de charme, voire plus… Elle portait une élégante robe turquoise et un splendide collier de fines perles autour du cou.
Anita se présenta aussitôt, en allemand:
– Bonjour madame, veuillez m'excuser… Je m'appelle Anita Van Dyke et je suis de la police criminelle d'Amsterdam… (elle tendit sa carte). Serait-il possible que je m'entretienne avec vous quelques minutes?
La femme détailla la carte, la dévisagea un instant d'un regard vaguement intrigué puis laissa passer un maigre sourire.
– Police criminelle… d'Amsterdam? C'est à quel sujet, madame?
– Eh bien… c'est au sujet de l'ancien propriétaire de cette maison, j'aimerais vous poser quelques questions, si vous n'y voyez pas d'inconvénients…