– Van Eidercke? C'est un petit gars de chez nous, ça?
– Oui. C'est le nouveau patron de la Casa Azul, l'ancienne maison des Kristensen, à Sagrès. C'est un centre de thalasso… je ne sais pas, Peter, c'est peut-être une fausse piste mais je n'ai pas grandchose d'autre à me mettre sous la dent.
Une autre pièce.
– Van Eidercke. Caza Azul. Je chercherai. Tu as autre chose, sinon?
Anita fit un rapide résumé de son investigation de la journée, usant deux autres pièces, lui souhaita bonne chance pour le lendemain puis raccrocha.
Elle était en train de s'embourber, elle le savait.
Il se rendit compte assez rapidement que la vallée du haut Zêzere était un piège. Entre Castelo Branco et Covilha il y avait peu de voies de dégagement, sinon vers l'ouest et après c'était pire, dans la Serra Estrela, jusqu'à Guarda.
Il fallait qu'il se tire de cette route au plus vite. Et qu’il trouve un itinéraire bis potable, lui permettant de rejoindre Faro en toute sécurité. Disons, avec une marge raisonnable.
Il avala deux cachets d'amphé.
Il n'y avait pas trente-six solutions. Il fallait qu'il repasse en Espagne. Et par des chemins détournés. Son œil chercha des solutions sur la carte dépliée à ses côtés. Il voulait éviter Guarda, grosse ville frontière, où ils étaient tous deux passés dans la journée. À Belmonte, il ne trouva qu'une petite route départementale défoncée qui s'enfonçait vers Sabugal, dans un décor de collines arides, parsemées de ruines de postes de guets, datant des conflits hispano-portugais, Sabugal, c'était en direction de l'Espagne. C'était toujours mieux que rien.
Mais il y avait de nombreuses urgences à gérer. D'abord, et vite, rechanger les plaques.
Il s'arrêta sur un petit chemin caillouteux qui partait à droite de la route, pour serpenter entre des carrés de vignes et des oliviers. À l'abri d'un massif d'arbustes il procéda à l'opération, en se disant qu'il n'allait pas tarder à devenir un expert de la chose.
Ensuite tandis qu'il reprenait la petite route sinueuse, il jeta un coup d'œil à la deuxième urgence du moment. Il fallait rendre forme humaine à Alice, avant de passer en Espagne. La laver, lui changer ses fringues et virer sa teinture ainsi que les lentilles.
Sabugal est un petit village historique d'à peine deux mille âmes, situé sur une butte dominant la vallée du Côa. Il aperçut le château du XIIIe siècle, au sommet de la colline et un bras de la petite rivière à ses pieds, presque simultanément.
Il réussit à trouver une route encore plus étroite avant d'arriver à l'ancienne cité, une vague piste de terre qui longeait la rivière. Il s'arrêta sur la berge, coupa le moteur et se retourna vers Alice.
– Bon, première chose, te laver et s'occuper de tes plaies…
Il s'extirpa de la voiture et alla chercher sa trousse à pharmacie dans le coffre.
Il sentit une certaine tension dans la posture d'Alice lorsqu'il ouvrit sa portière et sur le moment il mit cela sur te compte de l'émotion. Rien que deux morts violentes, à quelques centimètres d'elle.
– Il faut qu'on soigne tes blessures, et il faut que tu te laves… Sinon, on ne pourra pas continuer sans se faire repérer, tu comprends?
Elle opina mais ne bougea pas d'un centimètre. Il tendit la main vers elle.
– Allez, un dernier petit effort…
Mais elle refusa obstinément de bouger. Putain, mais merde quelle mouche la pique…
La révélation le cloua sur place. Malgré l'urgence et ses raisonnements d'adulte il fallait qu'il intègre définitivement cette donnée. Alice Kristensen était une jeune fille de la bonne société hollandaise. Elle ne se déshabillerait sans doute pas aussi facilement devant un étranger. Même si celui-ci venait de lui sauver la vie.
Sûrement pas en fait, corrigea-t-il, au vu de la manière froidement brutale avec laquelle il avait bousillé les deux hommes. Il comprit, abasourdi, qu'en une poignée d'instants fatidiques son geste meurtrier avait dressé une barrière insurmontable entre lui et Alice. Il venait de passer de l'autre côté, comprenait-il, interloqué, incapable de réagir. Il venait de rejoindre sa mère dans le Livre de Sang. Il était un tueur, lui aussi.
Quelque chose se délita en lui, comme une vieille structure pourrie. Ses mâchoires se crispèrent pour chasser le flot d'émotions qui se déversait là, à l'intérieur, barrage cédant devant la crue
Il laissa tomber la trousse à pharmacie sur la banquette et se rendit à nouveau à l'arrière de la voiture.
Il trouva une grande serviette de bain dans sa valise, dérobée à l'hôtel tyrolien. Il trouva aussi un pull noir à glissière et un large battle-dress de l'armée bosniaque.
Il posa le tout à côté d'Alice dans un parfait silence. Dans la serviette il y avait une savonnette neuve, dérobée à l'hôtel elle aussi. Il vérifia que son paquet de cigarettes était bien dans sa poche et décida d'aller en griller quelques-unes dans la campagne.
Lorsqu'ils étaient revenus à Split. dans l'arrière-pays croate, après Sarajevo et leur campagne en Bosnie centrale, ils s'étaient retrouvés quelques-uns dans un petit hôtel de la ville. L'hôtel était bondé de journalistes et il ne se trouvait pas très loin du grand machin touristique international où logeait le gros des équipes humanitaires, des journalistes, des responsables de l'ONU, militaires ou civils, et aussi un bon paquet de touristes en tous genres, dont pas mal de fonctionnaires d'ambassades ou de secrétariats d'État aux affaires européennes. Un soir, il s'était retrouvé invité à une sorte de party donnée par un quelconque bureaucrate du lieu. Ludjovic, le jeune bandit croate, était revenu avec quelques cartons. Sans doute dealés à un journaliste en échange de quelques photos, ou d'un témoignage quelconque. Ludjovic avait des foules d'histoires à raconter aux divers «correspondants» et «envoyés spéciaux», à condition qu'ils aient le répondant nécessaire.
Bref, vers neuf heures, ils étaient arrivés, eux trois, Béchir, Ludjo et lui au quinzième étage de l'hôtel où le bruit feutré des conversations se mêlait aux éclairs cristallins des coupes de champagne. Les cartons demandaient expressément de venir en «tenue-de-soirée-exigée» et Hugo n'avait pas été pris au dépourvu. Dans ses bagages, laissés à la consigne de l'hôtel avant son départ pour Sarajevo, il y avait un splendide smoking anglais et les chaussures adéquates. Il s'était juré de boire une coupe de champ en smoking, une nuit, à Dubrovnik, quand il serait temps de rentrer. Ensuite sans doute, aurait-il brûlé le smok sur la plage, dans un rituel dont le sens lui paraissait obscur.
Cela fut plus difficile pour Béchir et Ludjo mais les ressources du Croate semblaient sans limites, même si le costume de Béchir était visiblement d'une bonne taille trop court.
Le type à l'entrée du vaste salon de conférences les examina d'un œil neutre en prenant connaissance de leurs cartons. Il eut quand même un haussement de sourcil devant l'immense stature de Béchir, moulé dans son smok à deux sous, et qui lui souriait de toute sa splendide moustache.
Béchir avait été flic, dans le temps, à Sarajevo. Comme il le disait souvent, quand la guerre serait terminée lui et Ludjo se retrouveraient chacun l'un en face de l'autre, comme avant. Mais en attendant, putain, il fallait convenir qu'ils formaient un sacré tandem et qu'avec sa bande de gangsters plus les cinglés occidentaux genre Hugo Toorop ça commençait à faire une foutue équipe… Le général Ratko Mladic en savait quelque chose.
Les petits fours étaient excellents, pour un pays en guerre. Mais il faut savoir que les ambassades et les institutions internationales ont des ressources illimitées pour pouvoir acheminer du Roederer et des delicatessen en tous lieux du globe. Hugo commença à dévorer les petits fours et à s'envoyer sans complexe plusieurs flûtes de champagne à la file.