La soirée était ennuyeuse, évidemment, mais à un moment donné ils se retrouvèrent tous les trois près d'un groupe de personnes discutant à côté de la table.
Un jeune Anglais. Et des Français. Les Français étaient omniprésents à Split. Surtout ceux des organismes gouvernementaux qui «couvraient» la guerre. À Split il n'y avait pas de cave où l'on crucifiait des adolescentes…
Sa connaissance des deux langues lui permit de comprendre l'espèce d'esperanto franglais qui faisait office de langage dans le groupe.
Il comprit tout d'abord que la contre-offensive croate dans la Krajina représentait une menace pour le processus de paix entamé par la conférence de Genève. Les Croates ne jouaient pas le jeu…
Non, pensait Hugo, ils ne jouent pas le jeu, effectivement. Ils n'acceptent pas le découpage de leur nation et le gel des conquêtes serbes sous la haute bénédiction de la Forpronu.
La discussion dériva ensuite sur les pressions des peuples européens en faveur d'une intervention immédiate..
– You know, disait le jeune fonctionnaire britannique, en Angleterre aussi de nombreuses personnes plaident pour l'intervention occidentale, il n'y a pas qu'en France…
Du français de haute université. Accent presque irréprochable.
– Oui, bien sûr répondait une jeune femme blonde, sanglée dans un impeccable tailleur haute couture, mais c'est quand même chez nous que ça pose le plus de problèmes, tout ce pathos belliciste… Il y a tous ces intellectuels… Les éternels agités en chambre…
Seigneur, pensa Hugo, pathos belliciste…
– Vous savez c'est comme ça, enchaînait un autre Français, puis se mettant à l'anglais aussitôt, sans doute plus chic: We will have to face a lot of protestations, demonstrations, petitions in the aim to force us to plan an armed operation against the Serbians. We must be prepared, ready to let the dogs scream and continue our work, here, to reestablish the peace.
Nom de dieu, laisser les chiens hurler, pensa Hugo. Il en avait une bien bonne sur les chiens…
– Oui, bien sûr, répondait poliment l'Anglais en français. Mais vous admettrez comme moi que si les Serbes ne jouent pas le jeu non plus à Genève…
– Ils joueront le jeu, croyez-moi, intervint un troisième. Il n'y a plus qu'à tempérer les Bosniaques et leur faire accepter le concept de provincialisation…
– Vous savez comme moi que jamais ils n'accepteront cela, répondait l'Anglais, désespéré mais quand même conscient du fait.
EN EFFET, pensait Hugo, presque tout haut.
C'est la jeune femme qui mit le feu aux poudres.
– Ils finiront par se faire une raison. Vous verrez, le pays pansera ses blessures… la provincialisation, croyez-moi, ils finiront bien par l'accepter…
La voix même de la bonne conscience.
Une gorgée de champagne. Qui fit trembloter son collier de pierres.
– Excusez-moi, mais… dites-moi, intervint Hugo tout à trac, sur un ton parfaitement détaché (comme s'il demandait l'heure, ou une rue), «provincialisation» c'est bien la nouvelle terminologie officielle pour «apartheid», c'est ça?
Il avait lâché ça en français, sans la moindre trace d'un quelconque accent, évidemment.
Cinq paires d'yeux ronds et parfaitement scandalisés l'avaient fixé.
– Qui êtes-vous? avait alors lâché la jeunell femme blonde, tandis que les autres se muraient dans un profond silence, plongeant le nez dans leur coupes de champagne.
Il avala d'une large rasade ce qui restait du sien, puis plantant ses yeux dans ceux de la femme blonde:
– Moi? Oh, je suis juste un de ces intellectuels pathologiquement bellicistes, vous savez, le genre qui ne supporte plus que les hurlements soient couverts par le bruit feutré des conférences.
La femme le regardait avec un regard froid, hautain et non exempt de colère rentrée.
– Je vois, murmura-t-elle.
Les quatre autres cherchaient désespérément le moyen de se concentrer sur les assiettes de petits fours. L'Anglais dansait sur un pied, buvant un verre vide.
Le regard de la femme se fixa sur le petit emblème que Hugo s'était senti obligé de porter à la boutonnière. Une couronne de lauriers et de roses, s'enroulant à sa base autour d'un globe terrestre, encerclait une tête de mort borgne et souriante, où se croisaient deux vieux peacemakers modèle guerre de sécession. L'insigne de la première Colonne Liberty-Bell, «Freedom Fighters Force». Une petite centaine de gars comme lui, dont dix étaient déjà morts, et une bonne douzaine d'autres allongés dans un hôpital de fortune quelconque.
– Oui, reprit-elle, j'ai entendu parler de vous à l'ambassade, de jeunes désœuvrés en mal d'aventure, et qui compromettent toutes les chances de parvenir à une paix durable…
– Ouais, sortit Hugo, j'ai déjà entendu le mot paix quelque part, y a pas très longtemps, c'était à un enterrement d'une bonne trentaine d'écolières, dans la région de Travnik je crois… Durable, vous disiez?
Puis aussitôt, nonchalamment, comme lors d'une petite conversation badine:
– Et vous sinon, vous êtes venus faire quoi par ici?
La femme sirota son champagne en le toisant du même air froid. Mais la colère rentrée pétillait maintenant comme un gaz violent dans son regard..
– Nous, cher monsieur, elle montra ses trois compères, collés autour d'une bouteille de champagne, nous sommes venus pour le compte du gouvernement français… Une mission d'étude du secrétariat aux Affaires européennes. Et M. Davis fait la même chose pour le gouvernement britannique… Nous essayons de voir clair et de rendre compte fidèlement de la situation…
– Ce n'est pas ici que vous devriez être pour rendre compte fidèlement de la situation…
Elle ouvrit la bouche mais Hugo enchaîna presque aussitôt, en tendant son verre vers Béchir qui le lui remplit à ras bord. (Béchir connaissait des rudiments de français. Sans doute ne comprenait-il pas grand-chose mais suffisamment pour remettre du carburant dans la machine.)
– Et précisément votre terrain d'études ça va être quoi?
La femme avala plus difficilement sa salive mais c'est d'une voix assurée qu'elle lui lâcha:
– Personnellement je m'occupe du problème des viols, je dois établir un rapport précis… Sur l'usage systématique de la pratique dans les camps et les villages occupés…
– Systématique… laissa tomber rêveusement Hugo. Si le terme s'applique à ce qui est arrivé à Mediha Osmanovic alors oui, ça doit être ça, systématique.
– Mediha…? Qu'est-ce que vous voulez dire? Qui est Mediha Osmanovic?
La femme s'était imperceptiblement tendue.
– Oh vous ne la connaissez pas, lâcha Hugo entre deux gorgées de champagne. Une gosse de quinze-seize ans. Je l'ai portée jusqu'à l'ambulance après la libération de son village. D'après les toubibs elle avait dû être violée tous les jours, pendant près d'un mois… Elle a survécu, étrangement. Ça doit quand même représenter environ cent bonshommes, ça… et à peu près autant de chiens.
Il observa du coin de l'oeil la réaction qui défaisait le visage de l'élégante fonctionnaire. Il vit qu'il avait touché un point sensible. Lui-même, quand l'officier bosniaque avait fait allusion aux chiens…
Dans le regard de la jeune femme, la lueur de rage rentrée avait succombé à une déferlante d'émotions chaotiques, dégoût, pitié, haine sans doute… Elle le regarda avec une intensité électrique.
– Vous, vous n'êtes qu'un immonde salaud…
– Pire que ça… avait-il rétorqué.
– Je…je connais les gens de votre espèce, avait-elle continué, un ton plus haut, la voix bizarrement voilée.
Il pouvait percevoir comme une buée de larmes au coin des yeux.
Seigneur, pensait-il, c'est donc capable de s'émouvoir un fonctionnaire des «affaires» européennes? On commençait à loucher vers eux, dans la salle.