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– Oui, je vous connais… (Elle était presque sur le point de crier.) Vous ne pensez qu'à détruire… en fait… en fait, vous… vous aimez tuer, c'est tout.

Sa phrase tombait à peu près aussi à plat qu'une sole-limande renversée par mégarde sur la nappe immaculée d'un dîner diplomatique.

Hugo reposa son verre à côté de lui sur la table.

Il était temps de prendre congé.

– Vous savez, je ne crois pas que j'aime ça autant qu'on pourrait le croire, en fait…

Il passa à côté d'elle, en la frôlant.

– Non, reprit-il, parce que sinon, je crois que ça m'aurait bien plu de le faire, là, à vous tous.

Il laissa sa phrase plomber le silence feutré et fit un pas vers la sortie. Béchir et Ludjo le devançaient légèrement..

Il observa le visage de la femme se décomposer tout à fait et les regards de ses quatre compères, qui auraient voulu pouvoir se poser à des kilomètres de là..

– Mais pour vous mettre tout à fait à l'aise, ajouta-t-il en prenant la direction de la porte, je dois vous dire que ça m'a effleuré l'esprit un bon moment, quand même.

Lorsqu'il pénétra dans l'ascenseur, il fut surpris de constater à quel point c'était parfaitement exact.

Lorsqu'il revint à la voiture, il vit qu'Alice s'était lavée et avait changé de vêtements. Les anciens gisaient en un tas informe à ses pieds. Son sac de sport, lacéré, une lanière déchirée, était posé sur la banquette à côté d'elle. Étalés dessus, un portefeuille, ses faux papiers et quelques objets divers. Comme si elle avait contrôlé l'étendue des dégâts. Elle avait revêtu les habits deux fois trop grands pour elle et achevait de ranger les compresses dans la trousse à pharmacie.

– J'ai perdu presque tout mon argent dans la chute…

Hugo jeta un coup d' œil aux objets éparpillés sur le sac. Elle n'avait pas paumé les papiers, c'était l'essentiel.

– Et j'ai perdu ma photo…

– Tu t'es soignée?

Oui, opina-t-elle doucement, en silence.

– Bon… je viens de me rendre compte que j'ai oublié un détail. On va décolorer nos cheveux.

Et il se propulsa vers la boîte à gants d'où il extirpa le flacon de shampooing décolorant.

Elle accepta sans rechigner qu'il l'aide à tremper ses cheveux dans la rivière et qu'il renverse méthodiquement le liquide, qui délava rapidement la teinture, flaques bleu-noir tournoyant lentement à la surface de l'eau. La blondeur nordique et originale revenait à chaque brossage sous la mousse. Puis il fit de même avec les siens et un maigre sourire complice fit son apparition sur les lèvres d'Alice. Une sorte de pause amicale, dans la complicité de ces quelques gestes, banals et synchrones, effectués dans une situation completement insolite.

Lorsqu'il se redressa, il jeta un coup d'œil à son reflet dans l'eau. Au-dessus de sa tête les cheveux oxygénés étaient d'un blanc acier, aux reflets platine, comme un casque de paille de fer.

Il lui tendit la serviette et elle s'essuya les cheveux sur le bord de la berge.

Il fut troublé par la sensualité toute féminine qui se dégageait de ces mouvements, prenant bien soin de ne pas abîmer les longs fils dorés. Bon sang… Les formes en éveil étaient cachées par les habits trop larges mais elle promettait d'être une jeune femme de toute beauté dans quelques années.

Oh non, pensa-t-il.

Il détourna son regard et jeta le plus loin qu'il put les vêtements déchirés au milieu de la rivière. Puis il remonta lentement sur la berge.

– Balance les lentilles dans la flotte, lâcha-t-il simplement.

Il commençait à se demander s'il n'était pas en train de basculer dans les ténèbres petit à petit, lui aussi…

Il refoula les mauvaises pensées qui l'assaillaient en s'asseyant au volant et en enclenchant une cassette. Il mit la voiture en route et attendit patiemment qu'elle vienne s'installer à sa place désormais coutumière, sur la banquette arrière.

Le soleil descendait sur l'ouest, à sa droite, et lorsqu'elle gravit la berge, la lumière jetait un halo doré tout autour d'elle. La portière claqua sur l'intro de Walk on the Wild Side, de Lou Reed. C'était exactement ce qui convenait, pour l'heure.

– Parfait, dit-il en exécutant son demi-tour sur une bande de terre poussiéreuse. Maintenant on va te trouver une tenue plus adéquate.

De Sabugal, une petite route partait vers la frontiere espagnole. Mais il fallait tout d'abord acheter des fringues.

Il trouva difficilement une boutique de vêtements à l'autre bout du village, sous les murs du château, une boutique passée d'âge, tenue par une vieille femme, sèche comme un coup de trique. Il n'y avait pas grand-chose pour les enfants de douze-treize ans, mais il dégotta un blue-jean espagnol sans forme particulière, un sweat-shirt rose pâle et une sorte de parka gris et bleu redoutablement moche, mais le seul modèle qui ne semblait pas sortir d'un catalogue datant de la prise du pouvoir par Salazar. Il se fit emballer le tout dans un sac de plastique, paya avec des travellers Berthold Zukor et marcha à bonnes foulées vers la voiture, garée à quelques mètres, à l’angle de la ruelle déserte.

Il prit aussitôt la route de la frontière.

– Habille-toi dans la voiture, lui jeta-t-il, à la sortie de la ville.

Il fit l'effort de ne jeter aucun coup d' œil dans le rétroviseur.

Deux heures plus tard environ, ils atteignirent la N630, en Espagne.

Le soleil tombait sur l'horizon, boule d'un rouge-orange insoutenable.

Il prit plein sud, vers Séville et Badajoz et avala un autre comprimé.

*

Elle avait repris la route de Faro après avoir appelé le commissariat central et appris que l'inspecteur Oliveira allait revenir aux alentours de dix-neuf heures trente. Elle avait demandé qu'il l'attende si c'était possible, qu'elle pourrait être là vers sept heures et demie, huit heures maximum.

Lorsqu'elle arriva, un peu avant huit heures, Oliveira l'attendait dans son bureau.

Il se leva prestement et lui tendit largement la main par-dessus le plan de travail encombré de dossiers surchargés. Anita la serra rapidement en s'approchant du fauteuil.

– Bom dia inspector, alors comment s'est passée votre journée?

Son sourire était clair et avenant.

Anita ne put réprimer un rictus mi-figue mi-raisin..

– Prenez place, prenez place, reprit Oliveira en s'asseyant. Racontez-moi.

Anita se posa avec un vague soupir:

– Eh bien j'ai appris quelques petites choses intéressantes sur Travis, ses origines, son milieu, sa vie… Mais je n'ai pas avancé d'un pouce sur… sa localisation vous voyez…

Oliveira murmura un vague assentiment. Ses mains se croisaient sous son menton. Attentif et concentré.

– Qu'est-ce que vous avez appris exactement?

– Déjà, visiblement, c'est un junkie, les mecs du milieu dont vous m'avez parlé hier soir c'était des dealers, non?

– Pas tous. Certains oui. D'autres, juste des espèces d'espions ou d'agents de liaison de la maffia sicilienne… mais les contacts n'ont été qu'épisodiques, dans des boîtes de nuit, vous voyez… on n'a jamais rien pu trouver contre lui… Rien de concret. Je ne savais même pas qu'il était toxico…

– Ce n'est pas vraiment ici qu'il a plongé à fond… Il était à Barcelone avec sa femme et sa fille quand c'est arrivé. En revanche, quand il est revenu il y était plongé jusqu'au cou… Mais il a fini par s'en sortir, à peu près… Visiblement il a été d'une discrétion absolue. Parmi ces mecs du a milieu vous pourriez me balancer ceux qui étaient vraiment impliqués dans le trafic de drogue?

– Oui… Je dois avoir conservé des éléments du dossier…

Il se leva jusqu'à une grande armoire métallique verte, de la couleur de toutes les armoires métalliques d'un petit bureau de police. Ouvrit un des tiroirs, fouilla dans une rangée de chemises et en sortit un dossier marron qu'il feuilleta en retournant s'asseoir.