Des notes. Du courrier. Des notes de Travis rédigées en portugais, parfois en anglais.
Des dizaines de lettres.
September 15,1990 From Skip to El Greco.
Je pense que tu devrais considérer les choses selon cet angle. Nous doterons le voilier d'un moteur pour pouvoir pratiquer aisément la navigation fluviale. Je sais que tu as des idées tout à fait performantes à ce sujet.
En attendant, n'oublie pas que rien ne vaut un voilier en haute mer, surtout quand ça s'agite vraiment. Il faut donc simplement concevoir le meilleur voilier possible et le doter de nos systèmes de motorisation.
Suivaient plusieurs ébauches réalisées avec un logiciel «TrucPaint» ou «Machin Draw».
April 9, 1991
Nous devrions repenser ce spi. Je ne pense pas qu'il fasse l'affaire pour les vents que nous aurons à connaître dans l'océan Indien. D'autre part, je te rappelle qu'il faut penser à créer pour de bon la société si nous voulons pouvoir acheter ce foutu terrain. J'ai maintenant besoin de ta moitié de capital au plus vite.
Ah, d'autre part, fais définitivement un trait sur la couleur dorée. En prenant une couleur normale on gagnera du poids, celle-là contient des colorants nettement plus lourds. Je te rappelle également que notre job sera sérieux et nécessitera précision, discrétion et rapidité et que je ne vois pas vraiment la Manta comme un casino de Las Vegas flottant si tu veux vraiment mon avis. Pour terminer j'évoque à ton souvenir le fait que les raies mantas sont noir et blanc, Théo, pas dorées.
Suivait une interminable succession de détails techniques et de schémas exécutés à l'ordinateur.
Sans doute communiquaient-ils par l'intermédiaire de disquettes.
Les premières lettres «informatiques» dataient de 1990. Elles concernaient toutes leur fichu bateau.
Et c'était quoi ce job nécessitant les trois vertus cardinales du parfait espion? Bon sang, l'énigme Travis ne cessait de s'épaissir plutôt que de s'éclairer. Plus elle en apprenait, moins elle en savait. Mais elle essaya de glaner quelques renseignements supplémentaires en parcourant le courrier.
Elle finit par tomber sur un truc intéressant, une lettre en portugais.
6 septembro 1992.
Des détails techniques concernant les matériaux de la mâture et un nouveau nylon japonais. Puis:
Bon. Sinon j'ai l'impression que les choses se compliquent et que je vais devoir «disparaître» plus vite que prévu, si tu vois ce dont je parle. Je vais devoir accélérer le Projet, en ce qui concerne ma partie. Je vais mettre la maison en vente, discrètement. Je compte disparaître des écrans radars à la fin de l'année. Ensuite silence radio jusqu'à ce que je t'appelle. J'espère être assez clair.
Une dernière lettre dans un mois.
Bon sang, Travis avait programmé sa disparition, et il prenait un maximum de précautions. Elle ouvrit la dernière lettre, plus tendue qu'elle ne s'y attendait. Et qu'elle ne l'aurait souhaité.
December 10, 1992.
Bon, dernier message avant le black-out. Tout se passe à peu près comme prévu. J'évacue pendant la nuit du réveillon. Ensuite n'oublie pas. Ne cherche pas à me joindre pour quelque raison que ce soit. Ça durera peut-être plusieurs mois. Continue les finitions. Achève la Manta tranquillement. Rendez-vous, au pire, au printemps.
.Bon sang, réalisait Anita, stupéfaite. Travis s'était-il mis en rapport avec le Grec depuis sa disparition programmée? On était au printemps. Et… ils semblaient tout près d'achever le bateau. Ce qui signifiait… bien sûr, le terrain. Un terrain sur lequel leur société avait certainement implanté un hangar…
Le Grec n'avait pas eu le temps d'achever les finitions, pensa-t-elle.
Et il faudrait retrouver la trace de ce terrain que leur société avait visiblement acheté quelque part…
Elle nota cela dans une case de sa mémoire, Le Grec savait-il où était Travis?
En ce cas, aurait-il fini par lâcher le morceau aux hommes de la cuisine? À livrer des informations permettant de localiser Travis?
Bon dieu, il ne faisait aucun doute que c'était bien pour cela, pour pister l'Anglais, qu'on avait ainsi torturé le Grec à mort.
Peut-être, tout simplement, Travis ne s'était-il pas encore montré et le Grec n'avait-il pu que supplier en vain ses bourreaux qu'ils le croient, qu'il ne savait pas où se planquait Travis… Et les hommes ne l'avaient pas cru.
Oui. C'était ça. Et un type, sans doute le chef de l’expédition, tant la besogne était précautionneuse, était monté fouiller dans les pièces. Avait déniché le bureau. Puis fouillé dans les tiroirs. Bon sang, frémissait-elle, sans doute avait-il allumé l’ordinateur lui aussi. S'étant assis à la même place qu'elle exactement. Peut-être avait-il réussi à pister Travis sur les traces de la raie manta, et avait ouvert tout comme elle les mêmes fichiers, parcouru les mêmes lettres.
Elle détesta l'idée d'avoir les fesses posées sur la marque encore tiède d'un assassin froid et organisé. Aussi méthodique qu'elle.
Elle chercha dans le disque dur des références à une éventuelle société mais ne trouva rien de tel. Elle frémit en pensant que le type qui était passé avant elle avait peut-être découvert ces dossiers, en avait peut-être pris connaissance avant de les détruire… Rien de plus simple si on savait se servir d'un ordinateur, ce qui pouvait fort bien être le cas d'un homme froid et méthodique.
Mais… non, non, sans doute aurait-il TOUT effacé…
Néanmoins l'homme avait peut-être trouvé le fichier Manta et dans ce cas il possédait lui aussi des informations importantes pour la localisation de Travis.
Le hangar. Le terrain.
La seule chance qui subsistait c'est que l'homme n'ait pas décelé la piste «manta» dans l'agenda et la bibliothèque. Bon dieu. Et qu'il n'ait pas pris le temps de visiter tous les étages de la machine. Que les dizaines et dizaines de fichiers emboîtés les uns dans les autres, dont aucun ne mentionnait Travis, aient eu raison de sa patience et que pressé, malgré tout, par le temps il ait abandonné son investigation sans tomber sur le fichier important.
Une chance raisonnable, tout bien pesé. Sans doute ne pouvaient-ils pas s'appesantir des heures ici. Quelqu'un pouvait passer malgré l'heure tardive et l'homme n'était sûrement pas le genre à prendre des risques inutiles. Oui, elle imaginait parfaitement le scénario maintenant. S'il avait détecté l'histoire du terrain l'homme était peut-être redescendu pour demander qu'on «affine» l'interrogatoire. Que le Grec crache le morceau sur le terrain. Et là peut-être le Grec avait-il craqué, voyant dans la livraison de cette information une issue possible. Mais l'issue s'était révélée fatale, évidemment.
Sinon, peut-être que l'homme n'avait rien trouvé et était redescendu avec la ferme intention de faire cracher le morceau à ce foutu Grec. Ils avaient franchi l'ultime étape. L'avaient ficelé sur la table et… Mais le Grec ne savait pas où était Travis. Et ils l'avaient alors achevé en lui tranchant la gorge…
Elle contempla l'écran qui rayonnait comme un petit dieu carré et luminescent. Les yeux rougis par le tube cathodique, elle éteignit la machine. Le bruit des composants qui plongeaient dans leur coma de silicium…