Il aspira une énorme bouffée de sensemilla. Bon, demain matin il se rendrait au Bar du Port, à Vila Real de Santo Antonio. Il demanderait pour un bateau nommé la Manta et chercherait un Travis, ou Skip. Sorvan et son escouade resteraient comme d'habitude enfermés dans la maison de Monchique, un peu au nord de cette plage.
Devant lui la lune se réfractait sur les vagues et l'écume ressemblait à une mousse de cristal. Il y avait un vague truc country à la radio, qui jouait en sourdine.
Le battement du ressac emplissait doucement l'atmosphère, par la fenêtre grande ouverte.
Il pénétra sur la Plaça do Giraldo, le centre-ville d'Évora, un peu avant minuit et quart. Il avait bien tracé. Évora est une superbe petite ville de l'Alentejo, de vingt mille âmes environ, cernée par des murailles datant de l'époque romaine, encore visibles aux entrées et sorties de la ville.
Vitali lui avait demandé de retenir de mémoire le nom de cinq rues, toutes pas très loin de la cathédrale.
À chaque adresse, correspondait une journée, à partir de la nuit passée au Parador espagnol. Il suivit les consignes à la lettre et gara le véhicule sur le parvis de l'église, à l'austère façade de granit rose. Il jeta un dernier coup d'œil à son plan de la ville et se dirigea vers la Rua de Mouraria.
Devant le numéro 18, il trouva la voiture. Une petite Fiat bleue. Il ouvrit directement le coffre, comme convenu, dénicha les clés du véhicule sous la toile de lino et pénétra dans la voiture avec une impatience mal contenue. Dans la boîte à gants il trouva la lettre et il ne s'attarda pas. Il referma tout, remit les clés dans le coffre et retourna à bonnes foulées à la voiture où l'attendait Alice.
Il ouvrit le courrier, en prit rapidement connaissance et prit directement la route du sud.
Il y a deux routes qui mènent vers le sud à partir de la ville, la N254 et la N18, qui se rejoignent d'ailleurs quarante kilomètres plus bas, un peu avant Beja.
La planque de Vitali se trouvait à dix kilomètres au sud d'Évora, sur la N254, vers Viana do Alentejo.
Là, à la lisière d'un bois longeant la route droite et poussiéreuse, il y avait une vieille casemate désaffectée, ayant abrité auparavant un transformateur électrique. Il se gara juste devant, en éteignant ses feux.
Il sortit de la voiture et fit le tour du petit bâti ment jusqu'à l'ancienne porte métallique. Elle était rouillée de toutes parts et un vieil écriteau vissé s'oxydait lentement lui aussi. Un écriteau avec une tête de mort électrique, le signe internatonal du danger haute tension. Il vit là un clin d'œil de Vitali pour l'emblème de la Colonne Liberty-Bell et ne douta plus un seul instant qu'il s'agisse de la planque. Il tira sur le battant, qui vint vers lui dans un grincement sonore, et pénétra dans le réduit obscur et poussiéreux.
Il alluma sa torche et promena le pinceau dans l'espace.
La pièce avait été vidée du gros matériel mais divers détritus et structures métalliques jonchaient la pièce, ou couraient sur les murs.
Comme indiqué dans le message, le conduit d'aération se trouvait à trois mètres du sol, dans le coin nord-est supérieur du cube, lui avait spécifié Vitali. Mais on pouvait y accéder assez facilement en s'aidant des structures laissées contre le mur.
Le conduit était protégé par une grille d'alurmnium, recouverte d'une crasse noire et grasse. Il tira la grille vers lui. Elle vint sans trop de résistance.
Il dirigea le faisceau de sa torche dans le boyau obscur et des reflets noir-violet chatoyèrent.
Du plastique. Un sac-poubelle enroulé de Chatterton. Un objet long. Il engouffra son bras dans le boyau et ramena précautionneusement l'objet. Pas vraiment lourd. Ce n'était pas une AR18. Il mit le truc sous son bras et replaça la grille, du mieux qu'il put, en équilibre moyennement stable sur le tube de métal. Puis il sauta à terre.
Il sortit son couteau suisse et déchira l'enveloppe et les liens de Chatterton. Une culasse noire et bien graissée apparut.
Il extirpa l'objet. Un pistolet-mitrailleur Steyr-Aug. Avec quatre magasins de quarante balles, scotchés ensemble sur l'imposante culasse moirée comme un étrange animal métallique. Des chargeurs légèrement courbes.
Mieux. La mitraillette était dotée d'un viseur avec système de vision nocturne.
Tout bonnement parfait. Avec une telle mitraillette on ne peut pas espérer une grande précision au-delà d'une centaine de mètres mais le système photo-optique lui donnerait un avantage certain dans le noir. Il faudrait tâcher de ne pas oublier ça, se dit-il.
Il y avait un petit bristol scotché avec les chargeurs.
Il ralluma sa torche pour déchiffrer le message.
Hello, Fox.
Je n'ai pas pu trouver mieux dans le laps de temps qui nous était imparti.
Pour montrer votre passage, prenez le tube rouillé qui se trouve à l'intérieur, dans le coin à droite de la porte et placez-le à l'extérieur, à terre, le long du mur parallèle à la route.
N'oubliez pas de brûler les messages (je n'avais pas de bande s'autodétruisant dans les trente secondes sous la main).
Soyez extrêmement prudent.
VITALI
Pas pu trouver mieux… Faux modeste! Pensa Hugo en retenant un sourire.
Il replaça l'engin et les magasins dans le sac entrouvert et sortit de la casemate avec le tuyau qu'il agença le long du mur.
Puis il jeta le gros fœtus de plastique dans le coffre, avant d'aller s'asseoir dans la voiture. Il ouvrit la boîte à gants et s'empara du courrier de Vltali, mit le bristol dans l'enveloppe et sortit une petite réserve d'essence à briquet de sa poche.
Alice ne disait rien. Observant avec une curiosité attentive cet étrange ballet.
Il ressortit de l'habitacle.
Il imbiba le papier d'essence et fit quelque pas vers la casemate. Son pouce appuya sur la molette du Zippo. La flamme tempête oscilla sans s'éteindre dans un bref souffle de vent. Il enflamma l'enveloppe et la jeta sur le sol près de la porte déglinguée.
Il attendit patiemment qu'elle se fût tout entière consumée puis il retourna à la voiture.
– Bon, dit-il en se retournant vers Alice, on est à Évora et il est presque une heure du matin, on sera pas à Faro avant deux ou trois bonnes heures… On a le choix. Ou on décolle direct. Ou on passe la nuit à Évora et on remet le reste pour demain matin. On pourrait y être pour le déjeuner. Comme ça on dérange pas ton père en pleine nuit.
Les effets du speed l'avaient quitté. Et le poids d'une nuit et de deux longues journées de conduite, à peine interrompues par un intermède de cinq heures, commençait à retomber sur ses épaules. Deux rudes journées, bien remplies. Il se serait volontiers coulé dans les draps, en fait.
Alice le regardait sans rien dire.
– Bon, laissa-t-il tomber, qu'est-ce que tu préfères?
– Ben c'est comme vous voulez, Hugo, émit-elle timidement. Mais c'est vrai, on pourrait dormir tranquillement à l'hôtel èt rouler demain matin.
Il comprit que le poids de la journée devait sembler encore plus lourd à Alice qu'à lui même.
Et surtout ça lui donnait une vague excuse. Il mit en route le moteur.
– On parle d'un pousada sympa dans le guide du routard, dit-il en effectuant son demi-tour. La pensao O Eborense. Installée dans un ancien solar…
Elle ne répondit rien. Elle avait l'air de parfaitement savoir ce qu'était un solar.
Lorsqu'il se gara devant la splendide demeure, plongée dans l'obscurité, il discerna une vague lueur au rez-de-chaussée près de l'entrée vitrée. Il y avait trois ou quatre voitures disséminées dans le parking. Deux bagnoles portugaises. Une espagnole et une allemande. Sans doute des touristes. Comme Berthold Zukor, le touriste qu'il était.