Dans les journaux portugais et espagnols du jour il comprit qu'on démilitarisait la ville de Srebrenica, côté musulman, alors que les troupes serbo-tchetniks campaient aux faubourgs de la ville. Seigneur, pensa-t-il, voilà qui illustrait de manière parlante le désormais célèbre «il ne faut pas ajouter de la guerre à la guerre»…
Il y avait plus grave, plus obscur et plus désespérant en cette belle journée du 21 avril 1993. À cause du plan Vance-Owen, qui avalisait la politique de redécoupage ethnique de la nation bosniaque, Croates et Musulmans se battaient pour le contrôle de la Bosnie centrale, territoire censé revenir aux «Croates» de Bosnie. Seigneur… Peut-être Marko Ludjovic et Béchir Assinevic s'affrontaient-ils désormais, sur cette terre abandonnée de tous. Le désespoir qui pulsait dans ses veines prenait le visage lisse et souriant de la diplomatie européenne. Il se souvint de ce qui l'avait poussé à rejoindre Ari, Vitali et le premier noyau des Colonnes Liberty-Bell, un bel été de 1992. Ce jour-là, à la radio, la secrétaire d'État aux affaires européennes [*Élisabeth Guigou, à l'époque.] avait tranquillement affirmé que les partisans d'une intervention étaient les «complices des forces de mort déchaînées dans l'ex-Yougoslavie». Il avait aussitôt appelé Ari pour lui dire que c'était d'accord.
Encore une fois l'Occident n'avait rien compris. Et les bonnes âmes pouvaient pointer de l'index cette «guerre d'un autre âge», sans voir qu'elle préfigurait tout au contraire le futur. Que l'Europe avait cédé devant la vision raciste du développement séparé et du redécoupage des frontières par la force, créant un fâcheux précédent, à l'aube du XXIe siècle. Il se mordit les lèvres en se demandant si les Colonnes Liberty-Bell, dont l'organisation était encore embryonnaire, n'arrivaient décidément pas trop tard…
Il demanda à Anita de lui traduire les passages les plus importants en lui faisant une rapide synthèse des articles.
Dans les pages intérieures, à la rubrique faits divers, juste après la tuerie de Waco, au Texas, elle tomba sur l'attaque de l'hôtel d'Évora. On y disait que les meurtres d'un dealer grec à Beja, et de deux hommes à Castelo Branco, étaient peut-être liés à l'affaire d'Évora. D'après ce qu'elle comprenait un appel au secours fictif avait envoyé la moitié des hommes de service dans un piège. Les autres, quatre hommes, avaient été enfermés dans les coffres des voitures. Les fils du téléphone avaient été sectionnés, ainsi qu'à la caserne de pompiers. En plus des assaillants, le gardien de nuit et un policier avaient été tués. On recherchait un gang d'une bonne dizaine d'hommes. On recherchait aussi un homme jeune avec une petite fille brune ou blonde, les témoignages divergeaient, dans une voiture noire, aux plaques françaises, ou allemandes.
Il réalisa que la BMW était repérée et qu'il serait dangereux de circuler avec elle…
Il remonta à toute vitesse vers la maison.
Il gara la voiture dans le parc, le long de la face arrière, hors de vue de la route et réfléchit intensément. Ça ne se présentait pas si bien que ça, sans véhicule. Il faudrait louer une caisse à Ayamonte.
Il se tourna vers la fliquesse.
– La BMW ne ressortira que quand on aura retrouvé Travis… Je prendrai le car jusqu'à la frontière et je louerai une voiture. Vous, tâchez de vous soigner et surveillez attentivement la maison. Bouclez tout…
Il sortit de la voiture et se rendit à l'arrière, ouvrir le coffre. Anita s'extirpa de son siège.
Il fouilla dans son sac de sport et se redressa, un fusil à pompe luisant dans les mains.
L'image d'Alice trimballant les armes qu'il lui avait fait prélever sur les cadavres, alors qu'il portait la jeune femme inconsciente dans ses bras, interféra puissamment avec le réel, à l'intérieur de son crâne.
Il fallait rester en contact avec la réalité, bon dieu… Ce n'était pas le moment de planer.
– J'en ai récupéré deux comme ça à l'hôtel, avec une boîte de cartouches pleine. J'en garde un avec moi.
Il arma la longue culasse d'acier, dans un claquement caractéristique.
– Prêt à l'emploi…
Elle observa le gros Remington d'un air résigné.
– Vous savez, je ne suis pas sûre que cela sera vraiment tres… manœuvrable, avec ça…
Elle montrait du regard son attelle et le bandage plâtré qui enveloppait son épaule, son bras nu dépassant du pull noir à la manche découpée.
Il se demanda sur le coup quelle était cette étrange impression. Pourquoi ses yeux ne pouvaient-ils se détacher de ce morceau de corps, bandé de blanc médical et de carbone noir, avec ce polo noir mutilé, asymétrique, découvrant la peau, gainant le reste, si étrangement et imparablement sexy?…
Il s'ébroua et replongea sa main dans le sac de sport.
Il la ressortit armée d'un gros pistolet étincelant.
– Du 38 magnum. Avec un chargeur en rab. Avec ça, vous stoppez un taureau. Et vous gardez le fusil… Trouvez un système…
Autour d'eux les eucalyptus et les cèdres du parc s'agitaient sous un souffle tiède, chargé d'odeurs marines, et de sable. Un vent du désert. Venu d'Afrique, pensa-t-il. Le soleil jouait entre les frondaisons des arbres, tombant comme un chapelet de perles de lumière. Et cette fille était si belle, là, soudainement, avec cette lumière dorée, cette odeur de femme touareg amenée ici par on ne sait quel sirocco et la caresse du vent, comme une invitation sensuelle à s'abandonner…
Il s'ébroua de nouveau, tentant de trouver une suite convenable à la séquence de gestes idiots et mécaniques.
Il referma le coffre. Posa les armes sur le métal. Y laissa également les clés de la voiture. S'assura qu'il n'avait rien oublié, la regarda un bref instant et décida qu'il était temps de partir.
– Il se fait tard, il faut que j'y aille.
Il se retourna et emprunta le petit sentier en pente qui longeait le côté de la maison.
La voix d'Anita éclata derrière lui:
– Attendez…
Il se figea et se retourna à nouveau.
– Je crois que j'ai une piste, moi aussi…
Il l'observa d'un regard qu'il savait protégé par ses lunettes noires. Il aurait pu rester des heures ainsi, sûrement, à la contempler…
– À Tavira, aux entrepôts nautiques Corlao… n y a un homme qui connaissait Travis, un nommé Pinto, Joachim… Peut-être que la Manta, ça lui dira quelque chose…
– Tavira?
– Oui… C'est à cinquante kilomètres de la frontière mais je ne vous demande pas d'y aller, je pourrai faire ça, ici, au téléphone. Ça me donnera quelque chose d'utile à faire en attendant…
– Parfait Anita, faites ça, lâcha-t-il laconiquement.
II s'élançait déjà vers la route.
II lui semblait que deux rayons bleus se collaient à ses omoplates.
Sur la route d'Ayamonte, dans l'autocar, il se concentra à nouveau sur les problèmes pratiques.
II avait laissé les noms de Berthold et d'Ulrike Zukor à l'hôtel d'Évora. Il avait fait des achats à Ayamonte sous ce nom mais avait eu le réflexe de louer la maison sous l'autre fausse identité que Vitali lui avait préparée. Celle qu'il aurait dû emprunter pour son retour vers la France. Jonas Osterlink, de nationalité néerlandaise. Maintenant ce qu'il pouvait faire c'était tenter de faire croire à un déplacement de Zukor vers l'ouest, au fur et à mesure de son enquête, afin d'éloigner les flics, ou toute autre personne, de l'endroit où ils reslderaient pendant ces quelques jours supplémentaires, non prévus au programme. Il se servirait de l'identité Osterlink en Espagne, pour la location de la maison puis pour le retour, pour la fuite vers le nord. Dès qu'il aurait localisé Travis il laisserait une trace de Zukor assez loin de sa cachette puis remettrait Alice à son père, Anita à une cabine de téléphone et il foncerait jusqu'à la maison, changerait de voiture puis roulerait vers les Pyrénées, d'une seule traite.