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Cela n'éclairait-il pas justement les choses sous un jour nouveau? Lorsqu'il s'était arrêté chez Vitali, avant de remonter jusqu'à Amsterdam, ils avaient eu une longue discussion tous les deux. Vitali lui avait raconté que des gangs de jeunes faisaient leur apparition en Allemagne, un peu partout, dans les grandes villes. Ces jeunes représentaient un espoir, tout autant qu'un début de riposté.

– Dès qu'ils voient des nazis dans leurs quartiers ces types leur font comprendre qu'il faut qu'ils dégagent, très vite et très loin… Ils se nomment les Panik Panthers.

Pas mal, avait pensé Hugo. La génération nucléaire prend le relais.

– Tu as des contacts avec eux?

– Oui. Ces jeunes sont parfaits. Ils sont totalement réfractaires aux idées totalitaires, quelles qu'elles soient. Ils font de la musique, certains sont des as de l'ordinateur…

Hugo avait éclaté de rire.

– Je vois que tu ne perds pas de temps…

– Tu sais aussi bien que moi qu'il nous est compté.

– Exact… Bon… Tu penses pouvoir réellement les incorporer à l'intérieur d'un de nos «black programs»?

– Avec AD, nous pensons pouvoir former un premier noyau assez rapidement.

– Sur quoi? quel programme?

– Sans doute sur «CyberFront», dans un premier temps.

CyberFront c'était leur opération d'intrusion et de destruction des réseaux télématiques néonazis ou néobolcheviks qui fleurissaient un peu partout dans le monde, aux États-Unis, en Amérique latine, en Russie, ou en Europe. Elle concernerait également des bases de données appartenant à des fondations, journaux ou groupuscules totalitaires, en Europe de l'Ouest principalement. Piratage des fichiers, implantations de virus de dernière génération et tout le toutim. Ça faisait des mois qu'ils bossaient dessus. Hugo avait compris qu'on mettait le turbo. Il avait demandé une ou deux semaines de vacances.

Où est-ce qu'on en était vraiment là-bas, s'était alors enquis Vitali. La situation n'était pas brillante avait répondu Hugo. Au pire, nous aurons une guerre balkanique généralisée qui enflammera toute la région et déstabilisera jusqu'à l'exédifice soviétique, Ukraine, Russie… Avec toutes les chances de conflit nucléaire que tu connais. Au «mieux», le «plan de paix» de nos Chamberlain de service sera accepté par les Serbes et une Afrique du Sud néotchetnik verra le jour sur les côtes de l'Adriatique… Nous allons devoir frapper très fort avant l'été.

Leur objectif était simple. Faire cesser l'embargo qui empêchait les nouvelles démocraties de se battre, développer les Colonnes Liberty-Bell, augmenter la cadence des opérations clandestines, comme la livraison d'armes et de munitions aux combattants bosniaques.

Vitali avait alors sorti, gravement:

– Ce putain de virus se développe. Nos correspondants à Moscou font état de contacts rapprochés entre les communistes et les néonationalistes…

Hugo n'avait rien répondu. Il avait vu de près le nouvel hybride totalitaire, comme ils rappelaient. Des supplétifs russes et ukrainiens se retrouvaient parfois au sein des milices néotchetniks. Ceux qu'ils avaient pu faire prisonniers étaient soit d'anciens KGBistes, ou des partisans de l'aile dure du Parti Communiste, soit des cosaques à moitié illettrés, contaminés par un nationalisme extrême, teinté d'intégrisme orthodoxe. La fin du siècle promettait.

Et maintenant, pensait-il devant le soleil qui descendait doucement et imparablement sur l'horizon, les choses en étaient-elles arrivées au point que puisse se développer une sorte de réplique «capitaliste» du virus totalitaire? Une forme de nazisme privé? Comme toute cette putain d'entreprise Kristensen en apportait la preuve éclatante?

Oh, merde, pensa Hugo. Les Colonnes LibertyBell allaient-elles devoir bientôt engager le combat contre une nouvelle race d'assassins en série? Nazis dorés, vampires sans autre idéologie que la cruauté et la dégradation de l'autre, prédateurs aux visages liftés et aux corps bronzés, s'accomplissant dans la mise en scène de la mort et de la terreur?

Était-ce cela le sens de cette histoire chaotique?

Le ciel explosait dans une pyrotechnie éblouissante et sauvage, comme le début mystérieux d'une réponse.

Alice le tira de sa rêverie, en surgissant à ses côtés.

– Vous pensez à quoi, Hugo?

Hugo ne pensait à rien, avait-il envie de lui répondre. Il se nourrissait simplement de ces quelques instants volés à la nature, au décor du ciel et de l'océan, à la plage de sable et de rocs vers laquelle Pinto descendait, les mains dans les poches. Toute cette sérénité lumineuse des éléments, des arbres, des pierres et des oiseaux de mer qui planaient en jacassant au-dessus des flots.

La fillette semblait inquiète tout autant qu'intriguée. Son monologue intérieur avait certainement duré plusieurs minutes.

Hugo lui fit un sourire qu'il voulut amical et chaleureux.

Elle resta à ses côtés, au sommet de la dune, et entra à son tour dans la contemplation du décor.

Là où la petite falaise fermait l'autre extrémité de la plage, il y avait une sorte de rampe de béton qui descendait dans la mer. La rampe menait à un bâtiment préfabriqué, en aluminium, qui semblait allié à un cuivre étincelant, sous la lumière orange. Un hangar à bateau. Ce qui les avait attirés en premier lieu dans le coin, c'était ce hangar, justement, qu'Alice avait aperçu du haut de la route. Il y avait peu de chances statistiques pour qu'ils tombent sur celui de Travis, mais d'un autre côté, ils n'avaient pas rencontré beaucoup de tels bâtiments isolés depuis Odeceixe. Celui-ci semblait tout exprès situé dans une partie déserte et difficilement abordable de la côte. On pouvait sacrifier dix minutes pour s'en assurer.

Malgré son austère fonctionnalité, le hangar était beau, métallique, lumineux, simple et net sous le projecteur infernal qui bombardait latéralement l'univers, donnant aux ombres une longueur démesurée et à toutes les matières une teinte chaude, gonflée d'infrarouge.

Hugo sentit une vague d'harmonie l'envahir. Ce simple petit bout d'univers était si beau, si réel et si vivant à quelques heures d'avion de l'enfer. C'était comme s'il avait toujours été là pour l'attendre et lui apporter la paix et le soulagement. Ne faisait-il pas partie, lui aussi, de cette plénitude foisonnante? N'était-il pas un simple humain de la fin du xxe siècle, jetant des bouteilles dans la mer du futur? Des bouteilles contenant un simple message «hey les gars, j'étais ici en l'an de grâce 1993, putain avons-nous réussi»? Il eut envie de laisser un signe de son passage et il grava une grosse pierre de la pointe de son canif.

FOX. Son pseudo de guerre du réseau. Le O s'enroulait comme un serpent, représentant le virus de la connaissance et du verbe. Le X évoquait deux sabres croisés, ou deux flèches, ou deux os de tête de mort, selon l'inspiration du moment.

Alice observa son manège avec attention et lorsqu'il eut fini son œuvre il lui tendit le couteau. Sans un mot elle s'en empara et grava son nom, Alice, de l'autre côté de la roche. Alice K. 1993.

On devrait pouvoir retrouver leurs traces dans quelques siècles…

Il se redressa, cala le lourd sac de sport sur son épaule et descendit vers l'Océan, à son tour. Ils traversèrent la plage, en marchant au ras de l'écume. Il remarqua qu'Alice avançait devant eux au bord des vagues, sans même essayer d'éviter l'attaque répétée des flots. Elle se retourna une ou deux fois dans leur direction, le visage tiré, les yeux pleins d'un éclat vif mais sans véritable gaieté. Il ne l'avait pas souvent vue rire, se dit-il en repensant aux quelques jours qui venaient de s'écouler.

Cela n'avait été qu'un long tunnel d'autoroutes, de violence et d'angoisse. Pourchassée par le plus terrible ennemi qu'on puisse imaginer, sa propre mère, sociopathe haut de gamme. Sans doute sentait-elle intuitivement qu'on était proche du but, de la délivrance, de son père, se disait-il en évitant à son tour une vague plus puissante que les autres. Oui. Alice possédait ce don rare et mystérieux, qu'il avait déjà noté à plusieurs reprises, cette intuition étonnante qui se mêlait avec son intelligence de jeune surdouée dans une alchimie explosive.