Alice courut devant eux, loin devant, jusqu'aux roches de la falaise et la rampe de béton.
À ses côtés Pinto marchait, l'air détendu. Il faisait beau. Le ciel était d'une pureté totale. Au pied de la falaise tombant dans la mer, l'eau était d'un vert profond et dense. Un petit vent frais se levait, luttant avec la chaleur qui se dégageait de la terre.
C'est en arrivant au pied des rochers et de la rampe qu'il se rendit compte que l'attitude d'Alice avait franchi un cap. Radicalement.
Elle se tenait devant la porte du hangar, qui faisait face à l'Océan. Il pouvait la voir de profil, les yeux levés vers quelque chose qu'il ne voyait pas, littéralement pétrifiée. Son regard trahissait une stupeur indicible.
Il sentit ses jambes accélérer le mouvement, sans qu'il n'y puisse rien. Il prit appui sur une pierre et grimpa l'amas de roches qui s'entassait le long de la rampe. Pinto le suivit prestement.
Lorsqu'il se redressa au sommet, Alice ne bougeait toujours pas. Elle contemplait une haute porte de métal qui barrait l'entrée du hangar. Un genre de porte automatique, se rabattant vers le haut.
Il y avait deux choses sur la porte. Une sorte de digicode à touche, avec un interphone. Et une petite plaque de plastique transparent. Derrière la plaque il y avait une inscription et un dessin. Il n'était même pas besoin de lire ce qui était écrit.
Le dessin représentait une raie manta, comme une sorte d'avion animal noir et blanc.
Quelque chose ne collait pas, se dit presque aussitôt Hugo. Alice n'était pas censée connaître ce détail de la vie de son père. Il s'approcha d'elle et posa une main sur son épaule.
– Dis-moi, ça te dit quelque chose cette raie manta?
Elle leva vers lui des yeux pleins d'une intensité foudroyante.
– C'est à mon père… Ici.
Il planta son regard dans celui de la fillette.
– Qu'est-ce que tu veux dire? Comment le sais-tu?
Putain, il était bien certain que ni lui, ni Pinto ni Anita ni personne n'y avait jamais fait allusion devant elle.
Alice montra la plaque du doigt.
– La raie manta. C'est un signe de mon père, j'en suis sûre…
Une sorte de révélation subite ébranla Hugo.
– Attends… ne me dis pas que ton père el toi communiquiez secrètement?
Il vit qu'il avait tapé juste. Le regard d'Alice se troublait.
– Qu'est-ce que tu sais de cette manta, Alice?
Il la vit hésiter, réfléchir, hésiter une nouvelle fois, mettre de l'ordre dans ses idées.
– Non, ça mon père ne m'en a jamais parlé, mais c'est bizarre… Depuis qu'on est entré dans cette auberge j'ai… j'ai senti que mon père n'était pas loin et là c'est encore plus bizarre…
– Quoi, qu'est-ce qui est bizarre?
– Ben cet endroit, vu d'ici il ressemble à… Elle se coupa.
– Vas-y Alice, je t'en prie, j'ai besoin de savoir. Pour un peu il aurait hurlé.
– C'est un autre rêve. Plusieurs fois ces temps derniers j'ai fait un rêve avec une maison en métal au bord de la mer. Mais une vraie maison, vous voyez? Dans cette maison mon père m'attendait… et…
Hugo se retint de soupirer et de montrer son impatience, comme un renvoi qui montait aux lèvres sans qu'on y puisse rien.
– Dans la maison il y avait un marineland, vous savez… et dans le marineland il y avait des dauphins, des orques, des requins, et aussi des raies mantas. Beaucoup de raies mantas. À la fin du rêve mon père lui-même devenait une sorte de raie manta…
Oh, putain.
Il se retourna vers Pinto qui contemplait la plaque lui aussi. Puis de nouveau vers Alice, puis vers le logo.
En deux ou trois enjambées il fut à l'interphone. Son index écrasa le gros bouton d'appel.
Il sonna plusieurs fois de suite. À un moment donné une voix lui répondit. Le seul problème c'est qu'elle venait de derrière lui, cette voix, et qu'elle disait:
– Ne faites aucun geste, messieurs. Et tout se passera bien…
Tout indiquait qu'une arme était pointée dans leur dos.
Lorsqu'elle reçut le message d'Hugo, Anita se trouvait dans une voiture de patrouille, avec Olivado et deux agents en tenue. Elle demanda au conducteur de faire des appels de phares à la voiture de devant, où se trouvaient Peter Spaak et le commissaire de Faro. Elle réussit à convaincre le gros flic, dans un mélange de charme et d'intensité presque désespétée, de lui laisser une voiture banalisée, afin qu'elle puisse retrouver son autre collègue d'Amsterdam, vers le cap de Sinès. Pour des témoins très importants.
À ces mots Peter leva une paire d'yeux interrogateurs vers elle, mais ne fit aucun commentaire devant son air tout à fait grave et sérieux. Ils échangèrent un regard complice. Elle lui demanda de rentrer à Faro avec les autres afin de continuer à s'occuper de l'interrogatoire de Koesler. Elle se trouvait entre Lagoa et Alcantarijha, à cinquante bornes de Faro. Elle fit demi-tour sur la route dans la vieille Datsun grise et entreprit de dévorer les quelque cent cinquante kilomètres qui la séparaient de Vila Nova de Milfontès.
Elle mit deux bonnes heures avant de se garer devant cette petite auberge, située un peu en retrait, à l'entrée du petit bourg. À l'horizon le ciel était rouge et violet, le soleil venait d'être englouti dans l'Océan.
Il n'y avait aucune voiture. Pas de Fiat bleue à l'horizon.
Elle entra dans l'établissement avec un petit pincement au cœur. Hugo n'avait jusqu'ici jamais eu de retard. Un homme se tenait derrière le bar et lui offrit un sourire aimable en lui souhaitant la bienvenue. Elle s'assit sur un tabouret et demanda un café.
Lorsque l'homme revint avec l'expresso fumant elle se lança, dans la langue locale.
– Excusez-moi, je suis étrangère et je cherche des amis, qui m'ont donné rendez-vous ici… Deux hommes, l'un étranger, l'autre portugais, avec une petite fille…
L'expression de l'homme se figea. Il la regarda sans répondre.
– Écoutez, soupira-t-elle en exhibant sa carte officielle, je suis officier de police, je viens des Pays-Bas et je travaille ici en collaboration avec la police portugaise…
Elle inventa un mensonge plausible.
– Ces deux hommes sont des inspecteurs, un de la police néerlandaise, l'autre du commissariat de Faro… Ils m'ont donné rendez-vous chez vous.
Elle observa sa montre.
– C'est extrêmement important. Pourriez-vous me dire où ils sont?
Elle vit l'homme tanguer légèrement, comme s'il vacillait sous une révélation soudaine.
– Excusez-moi, madame, mais ces hommes se sont fait passer pour des acheteurs d'art.
Il embrassa la pièce des yeux et d'un geste de la main.
– Ils cherchaient quelqu'un, un peintre, et m'ont dit être également intéressés par ces toiles…
Anita se retourna et jeta un lent coup d'œil panoramique sur les tableaux disséminés sur les murs. Elle fit face à l'homme et porta ses lèvres à la tasse brûlante.
– De qui sont ces toiles?
– D'un Irlandais… Qui passe parfois. Il m'a vendu un ou deux tableaux et m'en a confié en dépôt-vente en quelque sorte… Je… Je connais quelqu'un qui peut le joindre et j'attends sa réponse d'une minute à l'autre… Vos amis policiers devraient être là d'un instant à l'autre, eux aussi.
Anita se détendit légèrement et avala une autre gorgée de café. Mais l'homme reprit.
– Écoutez, il y a autre chose…
Anita releva les yeux vers lui, le priant silencieusement de poursuivre.