Выбрать главу

– Il y a une heure environ, deux autres hommes, des étrangers, sont passés. Et eux aussi ils cherchaient cet homme…

– Travis? Vous voulez parler de Travis?

– Oui, Travis, c'est ça.

– Que vous ont-ils demandé?

Elle venait de se tendre, comme la corde d'une arbalète.

– La même chose que vos amis. Travis, un bateau, qui s'appelle la Manta, mais tout ça ne me dit rien et c'est que je leur ai dit…

Sa tasse restait suspendue à ses lèvres.

– Ils vous ont demandé pour les toiles?

– Non… eux ils sont repartis presque tout de suite, ils n'ont même pas fait attention aux tableaux. Ils avaient l'air fatigués et, comment dire… nerveux, tendus… mais en même temps maîtres d'eux, vous voyez?

Elle voyait parfaitement.

– Qu'est-ce qu'ils vous ont demandé d'autre?

– Heu… ben justement… ils m'ont demandé si d'autres personnes seraient pas passées dans l'après-midi, comme eux, à la recherche de ce Travis…

– Qu'est-ce que vous leur avez dit?

– Ben… sur le moment j'ai hésité, mais j'ai réfléchi et ils me plaisaient pas trop alors je leur ai dit que non, j'avais vu personne, c'est là qu'ils ont payé et qu'ils sont repartis.

– Ce peintre irlandais comment il s'appelle?

– O'Connell. Il signe SKP.

S K P. Comme un diminutif de Skip. Nom d'un chien pensait-elle, tétanisée, cet O'Connell était tout bonnement le père d'Alice.

– Savez-vous où ils sont allés?

– Vos amis, ils sont partis vers le nord j'crois bien. Et les deux types y sont remontés dans une grosse voiture noire dans la même direction, il y a une heure environ comme j'vous disais… Mais j'leur ai rien dit…

C'était vague, ça, le nord.

– Mes amis ne vous ont pas rappelé depuis?

– Non, madame, non. Ils ne devraient plus trop tarder maintenant…

Anita acheva lentement sa tasse de café, pleine d'une angoisse qui se faisait plus virulente à chaque seconde. Les deux hommes devaient appartenir aux survivants du coup de filet. Vondt, Sorvan et leur poignée d'hommes. S'ils rôdaient par ici cela signifiait qu'ils étaient eux aussi sur la piste de la Manta. Cela signifiait aussi qu'Hugo, Pinto et Alice étaient en danger. Un danger sans doute mortel.

Elle allait demander une description détaillée dans le but de la communiquer d'urgence aux flics de tout le Portugal lorsque le téléphone sonna, à l'autre bout du bar.

– Ça doit être mon ami… Ou peut-être les vôtres…

L'homme trottina jusqu'à l'appareil et décrocha.

– Jorge, j'écoute…

Il y eut une brève conversation, à voix basse. Elle n'entendit qu'un vague et lointain je vous la passe et l'homme trottina dans sa direction en montrant le combiné posé sur le zinc.

– C'est pour vous madame… heu Van Dyke… Un M. Hugo…

Anita prit le téléphone et reconnut la voix du jeune homme. Il l'appelait d'un coin perdu, sur une plage au sud de Sinès. Dans un hangar à bateau.

Il avait trouvé Travis.

Ou plutôt, comme il le corrigea avec un petit rire, c'était lui qui les avait trouvés.

CHAPITRE XXIV

L'homme était grand, avait la peau burinée par le soleil, l'eau et le ciel, les traits émaciés et les yeux, d'un bleu intense et profond, creusés d'une très ancienne fatigue. Ses cheveux blonds étaient coupés court, dans une brosse à l'aspect militaire. Il leur faisait face, maintenant, une main posée sur l'épaule d'Alice qui se blottissait contre lui. Son gros 45 automatique était passé à la ceinture et il regardait Pinto et Hugo avec un mélange de curiosité, de reconnaissance et d'une lueur insondable. Un très vague sourire ornait le coin de ses lèvres, comme la trace indélébile, permanente, d'une forme d'humour très secret.

Une heure auparavant, quand la voix avait éclaté derrière eux, Hugo n'avait pas bougé, comme elle le leur avait indiqué. Pinto s'était figé, comme transformé en statue de sel, mais Alice s'était retournée, et elle avait lâché un petit cri.

– Daddy?

Hugo avait instantanément compris de quoi il s'agissait.

Un bruit de pas sur la roche s'était approché d'eux et Pinto s'était retourné à son tour…

– Putain, s'était-il exclamé, Stephen, qu'est-ce que tu fous…

La voix avait claqué, sèchement.

– Alice, mets-toi de côté, s'il te plaît.

Hugo avait entendu le petit bruit du percuteur qu'on relève. Il avait vu Alice disparaître derrière lui en courant et en criant «daddy» à nouveau.

Il avait entr'aperçu un mélange de larmes et de joie dans le regard de la fillette, à cette ultime seconde. Puis il avait continué calmement de contempler le métal de la porte, les mains bien en vue. Ce n'était pas le moment de faire une connerie. Il compta sur Alice et Pinto pour résoudre le problème.

– Stephen, reprenait Pinto, à la fois soulagé et inquiet, Christus, ça fait des jours qu'on te cherche…

Seul le ressac de l'Océan répondait à Pinto.

Il entendit une petite voix, brisée par l'émotion, égrener quelques mots en anglais, couverts par le bruit des vagues.

– … Ce sont des amis, dad, je te le promets… pas fait de mal, ils m'aident à te retrouver…

Il perçut un vague borborygme, comme un juron étouffé.

Hugo tourna très précautionneusement sur lui-même, dans un geste lent et très fluide, les deux mains à hauteur des oreilles.

Il vit Pinto d'abord, les bras ballants, une sorte de sourire anxieux aux lèvres, les rochers entassés le long de la rampe, l'Océan, puis l'homme, tenant Alice d'un bras et pointant un gros pistolet sur lui.

Le soleil lui faisait presque face et il ne voyait que deux silhouettes, noyées dans une lumière de cuivre en fusion. Mais le gros objet pointé sur lui ne laissait aucun doute.

La grande silhouette qui tenait Alice s'avança encore un peu et sa voix s'éleva à nouveau:

– Qui c'est, ce type?

La voix s'était adressée à Pinto.

– Stephen, putain, c'est un ami. Il se nomme Hugo… heu… Berthold Zukor et putain il a convoyé ta fille d'Amsterdam jusqu'ici.

L'homme n'était plus qu'à quelques mètres et Hugo put commencer à discerner ses traits.

Le regard de l'homme se faisait plus humain, visiblement. La main qui tenait l'arme flottait plus mollement, indiquant le doute et l'hésitation.

Alice se blottit plus profondément contre l'épaule de son père.

– Dad, c'est vrai… Hugo m'a conduite depuis Amsterdam… Il… Il m'a protégée tout ce temps et il m'a sauvée des hommes de maman…

Hugo fit un léger sourire à Alice qui le lui rendit, derrière une buée de larmes contradictoires.

Merci, Alice, pensait-il, en faisant en sorte que le message soit perceptible par son simple regard.

Une sorte d'amitié inaltérable s'était formée entre elle et lui, il pouvait le ressentir comme une marée montante à l'intérieur de son être tout entier.

L'homme observa Hugo avec curiosité.

Il s'apprêta à lui demander quelque chose, puis se retint, regarda Pinto, puis le garage, puis Hugo à nouveau et poussa un soupir.

Il rabattit le percuteur, glissa le pistolet à sa ceinture et tendit franchement la main vers Hugo.

– Veuillez m'excuser… Stephen Travis, comme vous l'avez deviné je suis le père de la petite Alice.

Hugo baissa une main et tendit l'autre.

– Berthold Zukor… mais on m'appelle Hugo. Malgré les apparences je suis extrêmement soulagé de vous rencontrer.

L'homme lui rendit son sourire, avec un bref éclat de rire.

– Je suis désolé de l'accueil que je vous ai réservé… mais je suis un peu à cran en ce moment…

Hugo ne répondit rien.

Puis regardant Pinto qui s'avançait vers eux, l'homme tendit les bras vers lui.

– Nom de dieu, Joachim, ça fait quand même plaisir de te voir.