Elle bouillonnait tellement et ses efforts étaient intenses pour contrôler sa rage et son impatience qu'elle ne reprit vraiment conscience que plus tard, plantée dans l'ascenseur. Alors que le jeune yuppie appuyait sur le bouton du rez-de-chaussée, sans même lui demander où elle allait.
– Je m'arrête au premier, laissa-t-elle tomber, glaclale.
L'homme s'exécuta illico, l'air gêné, marmonnant une excuse inintelligible, pris en faute d'inélégance et de manque de savoir-vivre élémentaire.
Anita savoura sa victoire et sortit sans lui jeter le moindre regard. au premier étage de la ruche bourdonnante.
Elle fit tout pour l'oublier dans la seconde, le laissant seul dans sa cabine métallique. Elle l'avait déjà fait lorsqu'elle ouvrit la porte du bureau de Peter Spaak.
Elle conservait l'enquête, mais pour le reste, ce qu'elle ramenait n'était pas très brillant. Une forme de désespoir actif se répandait dans ses veines.
Qu'ils aillent se faire foutre! Elle irait jusqu'au bout, maintenant. Elle fit face à Peter Spaak, qui la fixait, médusé, derrière son bureau, la canette de bière suspendue à mi-chemin des lèvres.
Elle comprit qu'elle était ébouriffée, magnétisé par la colère, ses yeux devaient lancer dans l'air des éclairs presque palpables.
Elle regarda le jeune flic et lui envoya un sourire désabusé. Elle se posta devant la fenêtre, observant la nuit derrière les vitres. Il fallait désormais reprendre la suite des opérations.
Quelque part, dans la nuit, il y avait Alice. Et vraisemblablement des hommes armés qui la pourchassaient.
Elle ne savait plus vraiment par où commencer. Si. Elle savait une chose. Alice ferait tout pour rejoindre son père, quelque part à l'extrême sud de l'Europe.
Au Portugal.
Alice était là, dans le trou noir de la nuit, entre Amsterdam et l'Algarve.
Elle était seule. Et elle avait sûrement peur.
Alice n'était pas seule.
Et il fallait bien l'avouer elle n'avait plus vraiment peur.
Maintenant que l'homme (Hugo, corrige a-t-elle intérieurement) traversait le village et s'enfonçait dans la campagne flamande, maintenant qu'elle avait un peu le temps de le détailler et de s'habituer à sa présence, elle n'arrivait toujours pas à percer le mystère qui recouvrait sa personnalité. Elle n'osa cependant pas le questionner une nouvelle fois.
Elle s'aperçut qu'il cherchait son chemin sur une carte qu'il avait dépliée sur le siège du passager. Il semblait calme et roulait à la vitesse réglementaire. Il étudiait la carte régulièrement, à chaque carrefour, ou à chaque village traversé.
Elle finit par somnoler doucement, bercée par le bruit régulier et les vibrations ouatées de la voiture. Une fois de plus elle remonta la couverture aux tons rouge et orange jusqu'aux épaules.
Elle s'endormit, la joue collée au cuir de la banquette et, ayant atteint le sommeil paradoxal, elle fit un rêve.
Très vite, elle se retrouva au premier étage de la maison.
Elle marchait à l'extérieur de sa chambre et des voix lui parvenaient du salon, au rez-de-chaussée.
Sa mère fit brusquement irruption hors de sa salle de bains, emmitouflée dans un peignoir blanc. Sa chevelure blonde était pourtant parée comme lors d'une grande fête de fin d'année. Relevée en un chignon sophistiqué et vertigineux, recouvert d'ornement divers, scintillants et tintinnabulants. La maison n'était plus qu'un lointain décor blanc, la vague image de la volée de marches de marbre se trouvait partout à la fois, derrière et devant elle, sur les côtés également.
Sa mère avait les traits des mauvais jours. Son maquillage était excessif et ses yeux rougeoyaient d'une colère fauve, à peine rentrée. Ses ongles étaient peints d'un écarlate vif et lumineux.
Elle traversa les quelques mètres de nuée blanche qui la séparaient de sa fille et se planta droit devant elle.
Elle ajusta ses nouvelles lunettes aux verres fumés, offrant son profil aristocratique dans un geste maniéré, mais plein d'une sourde menace, d'une force secrète, brutale et terrible. Puis elle se retourna vers elle, dans un mouvement doré, les yeux étincelants. Son visage emplit l'univers.
Elle brandit une cassette à quelques centimètres du visage d'Alice.
Sa voix était terriblement métallique lorsqu'elle éclata à ses oreilles:
– POURQUOI AS-TU VOLÉ CETTE CASSETTE, HEIN, ALICE? POURQUOI?
Et Alice ne pouvait détacher son regard des traits de sa mère. Sa peau laiteuse, d'un blanc lunaire. Ses yeux bleus, brillants et durs comme des cristaux de glace sous la lumière. Sa chevelure qui retombait maintenant sur ses épaules en arabesques blondes, ornées d'étranges bijoux d'acier noir. Sa beauté dangereuse.
Terrifiée, Alice vit le visage de sa mère s'approcher du sien. Les bijoux d'acier ressemblaient à des serpents, lovés autour de têtes de morts ou de monstres aux apparences de lézards métalliques.
Elle se jeta en arrière et vit que le décor blanc se rétrécissait sur les côtés, éclairé d'une lueur sépulcrale maintenant, comme un boyau qui se contractait.
Sa mère se transformait elle aussi. Elle brandissait fermement la cassette sous son nez et Alice vit très nettement que la bobine noire était couverte de sang. Un sang vermeil qui tombait en énormes gouttes et flaques gluantes qui explosaient sur le marbre blanc. Ses pieds en étaient trempés.
Le visage de sa mère avait la raideur d'un masque mortuaire. Jamais auparavant il n'y avait eu un tel éclat diabolique dans son regard, C'était d'ailleurs aussi la première fois que ses cheveux brûlaient.
Sa mère lui hurla de nouveau;
– RÉPONDS ALICE, POURQUOI AS-TU VOLÉ CETTE CASSETTE, HEIN? TU SAIS POURTANT QUE LA PIÈCE DU SOUS-SOL T'EST INTERDITE…
Et dans un geste de danseuse, parfait, athlétique, fluide et ralenti, elle lui envoya sa main armée de la cassette en plein visage.
L'éclair de la douleur.
Alice hurla dans son cauchemar mais tandis qu'elle se protégeait la figure et fuyait à reculons à travers le boyau laiteux, elle vit très nettement l'incroyable sourire déformer la bouche de sa mère.
Un sourire aux dents d'acier.
Sa mâchoire étincelante ruisselait d'un sang pourpre, de la couleur d'un vin très ancien…
Alice amplifia son mouvement de fuite mais sa ère marchait toujours vers elle, froidement determinée, la cassette à la main, ruisselante de sang, elle aussi.
Elle se retourna et se mit à courir màis le boyau laiteux se transforma en un méchant mur décrépi ouvert d'une simple porte, blindée, qu'elle reconnut Instantanément. Le mur lui barrait la route.
Dans la seconde qui suivit, son beau-père apparut sur le pas de la porte qu'il ouvrait de la main:
– Tu voulais voir les cassettes, eh bien tu vas en avoir l'occasion, ma petite chérie…
Et sa voix se mua en un rire sinistre qui éclata dans un écho d'église.
Derrière elle sa mère arrivait, auréolée de flammes blondes et tenant la cassette qui s'enroulait autour de son bras comme un serpent de carbone noir, à la gueule grande ouverte, ruisselante de sang, et aux sifflements terrifiants.
Tétanisée, Alice vit le visage de sa mère comme un dragon terriblement silencieux danser devant elle.
À ses côtés, Wilheim venait de porter un masque noir à son visage et en tendait un autre à sa mère, qui s'en emparait d'un geste outrageusement maniéré, tel un éventail tenu par une marquise du XVIIIe. Sa mâchoire métallique se détacha sous le loup de carton, comme une terrible réalité qui ne voulait absolument pas s'effacer. Le sang perlait à ses lèvres comme les restes d'un bon repas.
– L'énergie psychique, martelait-elle, l'énergie psychique Wilheim, l'énergie psychique et la fusion…
Quelque chose qu'Alice ne comprit pas.
La voix de Wilheim résonna, dans un espace de parking:
– Tu sais ma chérie, je ressens ça moi aussi, avec le sang…
Et Alice comprit que ses parents étaient en train de la repousser vers la pièce secrète, qu'ils refermeraient bientôt la porte sur elle…
Ça y était, elle entendait leurs rires et vit un ultimé instant le sourire d'acier de sa mère alors que le battant se refermait:
– Tu dois être punie pour ce que tu as fait, ma petite Alice, je suis sûre que tu peux le comprendre.
Derrière la porte, elle pouvait entendre la voix de Wilheim transformée en une rengaine vieillotte, craquelée comme un antique vinyl d'avant-guerre:
– Moi aussi je ressens ça, avec le sang… Tootoo-doo-doo… moi aussi je ressens ça, avec le sang…
L'obscurité qui l'engloutissait était peuplée de cassettes sanglantes et de cadavres, dont celui de Mlle Chatarjampa, elle le savait de tout son être, et elle hurla si fort qu'elle s'éveilla en sursaut avant même de les avoir vus dans son sommeil.
Au bout d'une quinzaine de kilomètres, Hugo avait dû se rendre à l'évidence: la route le menait droit vers l'est, vers l'Allemagne. Il n'aurait su dire s'il s'agissait d'un signe du destin, mais, bon, en allant vers l'est, il pouvait rapidement retrouver la route de Düsseldorf, et donc celle de Vitali Guzman.