Выбрать главу

– Route numéro un. Rapide. Grands axes auto-routiers.

Il extirpa un second marqueur de sa poche. Il traça une nouvelle route, en rouge.

Celle-ci quitta Dijon pour descendre en oblique à travers la France. Massif central, Toulouse, Pays basque, avant de descendre presque droit vers le nord du Portugal, puis encore plus droit vers les eaux mélangées de l'Atlantique et de la Méditerranée.

– Route numéro deux. Plus lente. Mais plus discrète aussi… Routes nationales, voire secondaires. Traversée des Pyrénées.

Hugo observait Alice, qui observait la carte, puis Vitali, puis la carte à nouveau.

Vitali envoya un nouvel appel silencieux à Hugo, qui renvoya la même réponse.

Le Germano-Russe reprit:

– Je pense que Mlle Kristensen doit être impliquée dans l'opération.

Il la fixa, de ses yeux d'oiseau nocturne, derrière ses épaisses lunettes..

– Elle doit se considérer comme une partie active de l'opération chargée de lui sauver la vie… C'est ce que dirait… Bilbo, je pense, tu ne crois pas Hugo?

Bilbo était le nom de code d'An. Hugo approuva, silencieuiement.

Alice ne pouvait détacher ses yeux des lunettes derrière lesquelles tremblotait le regard du chef des opérations clandestines pour l'Europe de l'Ouest. C'était désormais ainsi que Hugo le percevait, et il ne doutait pas que c'était voulu, car il voyait bien que la môme aussi se figeait devant cette nouvelle autorité, mystérieuse.

Vitali sortit un second rouleau de papier qu'il déplia sur le premier.

Une nouvelle carte.

Chaque route, jaune ou rouge, se ramifia en de multiples solutions, adaptées au réseau local. La route rouge suivit trois canaux différents pour traverser le Portugal du nord au sud. La route jaune se divisa en deux tronçons, puis un des tronçons en deux branches distinctes pour atteindre l'Algarve.

Il avait six points d'entrées différents dans cette province méridionale.

Vitali avait fait du bon boulot.

Celui-ci fixait Hugo, puis l'adolescente, à nouveau.

– Vous allez rouler de nuit comme de jour. Tout en restant prudent, évidemment. Votre rôle, mademoiselle Kristensen, sera de dormir, d'être discrète et d'assurer la navigation, en suivant les cartes.

Alice émit un étrange assentiment, d'une ondulation du corps et de la tête.

Le regard de Vitali se fit encore plus obscur puis il s’echappa, comme un oiseau rapace, et s'en alla se poser sur Hugo.

– Bon, avant le départ nous avons quelques détails à régler tous les deux.

Alice comprit que la phrase lui était en fait destinée et elle commença à reculer pour s'éclipser. Elle stoppa, regarda Hugo, puis Vitali.

– Je vous remercie pour tout ce que vous faites, monsieur.

Elle s'enfuyait déjà comme un feu follet blond derrière les portes aux vitres de verre cathédrale.

Hugo observa Vitali et vit que celui-ci lui envoyait toujours la même question voilée.

Super. Tu as été super, transmit-il d'un geste de la main droite, refermant pouce et index en cercle et maintenant les autres doigts en battoir rigide.

– Bon, laissa tomber Vitali. Voyons ce que la petite doit continuer à ignorer.

Il sortit une deuxième carte du Portugal. Il extirpa un autre feutre, vert celui-là.

– On va voir ton itinéraire de retour, maintenant.

Le feutre vert quitta lentement le Portugal et remonta vers la France, laissant une odeur d'essence et un sillage vaguement turquoise derrière lui.

– Maintenant voici ton passeport. Établi au nom de M. Zukor, citoyen allemand.

Vitali lui rendit aussi ses papiers d'origine.

– Détruis celui-là avant ton départ. Tu es Berthold Zukor, producteur musical. C'est un véritable «vrai-faux» passeport. Irréprochable.

Hugo s'empara du nouveau passeport.

Vitali sortait un emballage coloré de sa poche.

Sous une bulle de cellophane il y avait un petit flacon noir.

– Il faudra teindre les cheveux de la petite. Un beau noir bien foncé. Ensuite faire des photomatons. Ce soir j'aurai son passeport. Tu partiras dans la nuit, dès que j'aurai ses papiers. Ils seront etablis au nom d'Ulrike Zukor, ta fille.

Enfin, Vitali déposa un petit cube gris sur la carte du Portugal.

Hugo ouvrit la petite boîte et aperçut deux lentilles colorées dans l'écrin. Il leva la tête vers Vitali.

– De nouvelles lentilles Minolta, laissa tomber celui-ci. Des lentilles noisette. Pour Alice.

Hugo n'en croyait pas ses yeux.

Vitali se ramenait avec le nec plus ultra du camouflage. Juste pour protéger une petite fugueuse ramenée par un agent inconscient.

Ça va être du gâteau, pensa-t-il.

Qui que ce fût qui pourchassait Alice, il ne faisait pas le poids face à l'intelligence de Vitali, à la force et l'efficacité du réseau.

Dans deux jours, ils seraient au Portugal. Dans trois jours, au pire, Alice aurait retrouvé son père.

Dans quatre ou cinq, il serait de retour à Paris.

Tout irait bien. Oui, ce serait du gâteau.

Il ne savait pas pourquoi mais il n'arrivait pas à s'en persuader vraiment.

CHAPITRE IX

L'homme qui leur ouvrit la porte était jeune, blond, portait un costume bleu à fines rayures ton sur ton et une cravate de soie valant un bon mois de salaire d'inspecteur de base. Son visage était avenant et armé d'un sourire valant vingt fois, au moins, le prix de la cravate.

Anita le trouva bien trop sympathique pour être totalement net. À ses côtés Peter dansait d'une jambe sur l'autre et elle arrêta de détailler l'individu.

– Guten morgen, laissa-t-elle tomber dans son allemand approximatif, nous sommes les inspecteurs de la police néerlandaise, Peter Spaak et Anita Van Dyke… pouvons-nous entrer?

Au même instant elle tendait sa carte plastifiée droit devant elle et Peter Spaak fit de même.

Le sourire de l'homme s'accentua, ce qui n'était certes pas normal.

– Oui, oui, bien sûr, les inspecteurs d'Amsterdam, entrez, je vous en prie. Bienvenu à Braunwald.

Son néerlandais avait été impeccable.

Il s'effaça légèrement et découvrit un splendide couloir au sol couvert de marbre d'Italie, pour le moins. Le couloir allait percuter une immense double porte de chêne, tout au fond, et distribuait des pièces dont toutes les portes, aux délicates teintes ivoire, étaient fermées.

– Nous vous attendions, évidemment… reprit-il en refermant délicatement la porte derrière eux.

Puis:

– Je suis Dieter Boorvalt. Je suis le conseiller juridique personnel de Mme Kristensen.

Il aurait tout aussi bien pu dire «de la reine des Pays-Bas en personne».

Il leur tendait la main. Anita s'en saisit rapidement et se débarrassa de l'usage formel comme d'un papier Kleenex. Peter ne daigna même pas répondre aux phalanges manucurées. L'homme rangea sa main dans une poche de pantalon et les précéda dans le couloir. Il poussa l'énorme double battant de chêne doré.

Le vif soleil printanier se déversa dans l'espace, inondant le couloir d'un gaz parfait.

La lumière tombait par de hautés fenêtres qui dominaient toute la vallée. Le salon était d'un marbre blanc, immaculé et aveuglant. En face d'elle, les neiges éternelles chapeautaient les colosses gris-bleu qui semblaient vouloir dévorer le ciel. Anita pénétra dans le salon, à peine plus grand qu'une nef d'église, avec le sentiment d'être chaussée de sabots crottés, revenant de l'étable avec un seau à lait, ou quelque chose dans ce goût-là.

Boorvalt se dirigea calmement à l'autre bout de l’immense pièce, jusqu'à un bureau de style Empire qui trônait sur le marbre, devant une baie vitrée dont la taille aurait pu figurer dans le Guiness des records.

Il y avait un divan de cuir qui serpentait selon une courbe sophistiquée à quelques mètres du bureau. Dans le divan, un costume gris perle aux coudes empiècés de cuir fauve. Dans le costume, un homme d'un certain âge, portant des lunettes rondes, leur jeta un vague coup d'œil. L'homme feuilletait négligemment un dossier en se ressourçant périodiquement au spectacle des chaînes alpines, de l'autre côté de l'azur lumineux.

Dieter Boorvalt fit le tour du bureau avec une certaine ostentation et ouvrit d'un geste élégant un coffret d'ébène délicatement sculptée qu'il inclina légèrement vers eux, à leur approche.

– De véritables havanes… Venus droit de Cuba… Vous appréciez? En ce qui me concerne c'est ma drogue préférée…

Il détacha un tube fauve de son écrin et le fit croquer entre son pouce et son index avant d'empoigner une rose des sables, qui s'avéra un briquet tout à fait opérationnel, quoique lourd et volumineux.

– Pas pour moi merci, pour ma part je ne fume que de l'opium pur, pouvez-vous nous annoncer à Mme Kristensen?

Anita avait l'intention de mettre les pendules à l'heure d'entrée de jeu.