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Boorvalt sembla surpris par cette déclaration imprévue et il se figea un instant, alors qu'il allumait l'épais rouleau de tabac. Puis il éclata d'un rire sonore, qui dura un peu trop longtemps au goût d'Anita.

– Opium pur… Excellent, finit-il par lâcher alors que son rire s'éteignait aussi brusquement qu'il était apparu. Je vois qu'on garde encore encore des traces d'humour dans la police…

Il recracha une volute sinueuse, en connaisseur expérimenté.

– D'humour et de patience. Je répète ma question: pouvez-vous nous annoncer à Mme Kristensen?

Boorvalt ne répondit pas tout de suite, se contentant de fixer Anita, d'un regard beaucoup trop neutre. Puis, montrant d'un geste de la main l'homme assis dans le divan de cuir noir:

– Mme Kristensen n'est malheureusement pas disponible pour l'instant… Mais justement, voici le Dr Vorster. Le Dr Vorster est le médecin personnel de Mme Kristensen et il a des informations tout à fait importantes à vous communiquer au sujet de l'affaire qui vous amène…

– Attendez un peu.

La main d'Anita venait de se lever devant elle et sa voix semblait sortir d'un congélateur.

– Dois-je répéter ma question une troisième fois ou dois-je pour de bon sortir le mandat que j'ai dans ma poche?

Le sourire de Boorvalt se crispa tout à fait. Anita décela immédiatement une lueur d'intelligence calculatrice se mettre à l'œuvre derrière la surface bleu givre du regard.

Elle attendit patiemment de voir comment autre réagirait.

Il bafouilla à peine.

– Hmm… écoutez, heu… madame Van Dyke, voyez-vous, ce n'est que ce matin, un dimanche, que notre cabinet à Amsterdam a été averti officiellement. Or, Mme Kristensen et M. Brunner étaient déjà partis, hier matin… Nous essayons de les joindre par tous les moyens, mais pour le moment…

Anita empêcha un sourire d'arquer ses commissures.

– Dites-moi, où sont-ils donc partis, sur la Lune? en Antarctique? à Genève?

Boorvalt ne souriait plus du tout, lui.

– Écoutez madame Van Dyke, je comprends mal cet humour qui me semble assez déplacé pour la circonstance (le langage ampoulé d'un avocaillon de service). Dois-je vous rappeler que c'est en partie de votre faute si Alice a pu ainsi s'échap… Fuguer. Mme Kristensen est en ce moment même en train de mobiliser toute son énergie, son argent et ses relations pour que l'on retrouve sa fille au plus vite… Voyez-vous. Mme Kristensen est extrêmement préoccupée par le sort d'Alice, toute seule sur les routes, ou dans des villes qui ne sont plus tout à fait sûres pour des jeunes filles de treize ans, blondes et jolies…

– Arrêtez votre numéro, voulez-vous? (La voix d'Anita passait du givre au silex.) Si Alice s'est sauvée c'est parce qu'elle a vu des hommes à sa poursuite… Des hommes armés, qui ont tué un flic et qui sont désormais recherchés par la police… un dénommé Johann Markens et un autre, Koesler…

L'homme poussa un soupir.

– Madame l'inspecteur… Notre cabinet vous a plusieurs fois signifié que ce dénommé Markens n'est plus au service des Kristensen depuis plus de deux mois maintenant. Il a d'ailleurs été engagé accidentellement par M. Koesler, qui lui se trouve avec Mme Kristensen et s'y trouvait à l'heure de ce regrettable incident… Et cela peut être garanti par de nombreux témoins dont deux au moins sont dans cette pièce.

Anita dut admettre que le jeune avocaillon de service aux manières raffinées possédait des ressources cachées.

– Bien. Où se trouvent-ils donc tous exactement?

L'homme fit lentement gonfler un nuage aux senteurs âcres autour de lui.

– Ils se trouvent en Afrique. Dans le Sud marocain. Une affaire très importante et qui requiert un haut niveau de confidentialité.

– Voulez-vous me dire par là, en langage compréhensible, que vous ne pouvez me communiquer leur adresse précise?

– J'en suis désolé, croyez-le bien, mais nous mêmes sommes sans nouvelles…

Anita sut qu'il mentait bien sûr, mais ne pouvait rien faire pour contrer cet obstacle.

Elle improvisa, du mieux qu'elle put.

– Dans ce cas, puis-je vous conseiller de faire parvenir au plus vite l'acte de justice auprès des Kristensen, où qu’ils soient?

Elle avait susurré ça d'un ton presque languide.

– Croyez que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir…

Anita ne le crut pas plus et décida de dévier l’assaut.

– Dites-moi monsieur Boorvalt, si on abordait maintenant ce que M. Vorster avait de si capital à nous communiquer…

Boorvalt eut un sourire tout à fait instinctif secrétant un venin d'absolue fierté et de sûreté de soi, qui empoisonna l'atmosphère plus sûrement que le gros cigare cubain. Anita en eut presque la nausée.

– Je vous en prie, docteur Vorster.

Un râclement de gorge leur parvint du divan de cuir.

– Oui, Dieter… Bien, tout d'abord, comme vous l'a dit Dieter, M. Boorvalt, je suis le médecinpsychologue personnel de Mme Kristensen…

Il se racla une nouvelle fois la gorge, semblant s'accorder, comme un piano incertain.

Tiens, pensa Anita, il n'a pas prononcé le mot psychiatre, pourtant c'est ce que nous a affirmé le cabinet Huyslens… Cela p6uvait signifier que l'homme n'était pas un vrai docteur. Il n'avait d'ailleurs cité aucun titre.

– Ce que j'ai à dire est assez délicat… Certains points vont à l'encontre du secret professionnel, aussi me permettrez-vous de rester flou, concernant certains détails.

Il observa un instant le dossier qui reposait sur ses genoux, puis il le prit sous son bras et se leva péniblement, en faisant grincer quelques vieilles mécaniques arthritiques.

Il alla se poster devant l'horizon barré par les montagnes, spectacle dans lequel il sembla puiser le courage nécessaire pour continuer.

Anita décela quelque chose d'ambigu chez le vieil homme un peu voûté qui se retournait lentement vers eux en ouvrant son dossier et en ajustant ses lunettes.

– Voyez-vous, madame Van Dyke, je traite principalement Mme Kristensen, lors de séances de sophrologie et de méditation surtout, mais il m'est arrivé d'avoir à m'occuper d'Alice, la fille de Mme Kristensen.

Anita ne le questionna surtout pas. Qu'il dise tout ce qu'il avait à dire. Elle se cala plus profondément dans l'élégant fauteuil français et invita du regard Peter à en faire autant. Voyons voir ce que ce cher «Dr» Vorster avait à leur raconter.

– Il y a de cela un certain temps, environ trois ans, la petite Alice a commencé à faire des cauchemars.

Il se racla à nouveau la gorge en parcourant un passage de son rapport.

– Des rêves récurrents. Très angoissants. A de multiples reprises et à un rythme croissant qui culmina à la fin de l'année 1991, début 1992… Mon traitement a commencé à être vraiment efficace dans le courant de l'année 1992 et cet hiver les cauchemars ont cessé… Néanmoins…

Anita était vraiment impatiente de connaître la suite.

– Néanmoins, je pense pouvoir affirmer raisonnablement que cette présumée «pièce aux cassettes vidéo» dont vous faites état relève elle aussi d'un processus onirique.

Il se racla à nouveau la gorge.

– Qu'est-ce que vous entendez par là, exactement? lâcha froidement Anita.

Le vieil homme sembla chercher une formulation satisfaisante.

– Hé bien… Je veux dire par là que cette «pièce aux vidéos» est un phantasme que la personnalité troublée de cette jeune enfant a projeté sur la réalité.

– Vous êtes sérieux? Et la cassette que nous avons visionnée, c'était un phantasme aussi?

Le vieil homme eut un geste apaisant.

– Calmez-vous, je vous en prie. Non. Bien sûr. Je ne dis pas cela. Je parle de la «pièce aux videos». Ce que je dis, c'est que cette cassette s'est retrouvée accidentellement chez les Kristensen qui entreposaient effectivement des films pornographiques, qu'ils détournaient ensuite pour des projections de vidéos expérimentales et que…

Anita ouvrit la bouche pour tenter de répondre quelque chose mais se ravisa. C'est Peter qui s'en chargea, en coupant, d'un ton parfaitement détaché:

– Vidéos expérimentales? Vous parlez des trucs où une fille se fait défoncer l'anus avec un couteau électrique, c'est ça?

Il y eut une lueur indicible dans le regard que l'homme jeta furtivement à Peter. Une lueur faite d'une angoisse sourde mêlée à un étrange mélange de compassion, de dégoût et de fatalisme. Il se racla la gorge et reprit, comme si rien ne s'était passé.

– J'ai peur de m'être mal fait comprendre. Il y a effectivement un élément d'importance que je n'avais pas osé vous livrer… Le secret professionnel…

Anita le laissa se débrouiller avec sa conscience.

– Ce que je suis en mesure de vous dire c'est qu'il s'agit bien d'une projection phantasmatique, élaborée à partir de quelques éléments concrets qui s'emboîtent parfaitement dans le scénario préétabli. La pièce remplie de vidéos représente le phantasme, la cassette est l'élément de réalité.