Anita n'en croyait pas ses oreilles.
– Voyez-vous ce que je ne vous avais pas dit c'est que tous les rêves traduisent incontestablement une très mauvaise résolution du complexe d'Œdipe, qui dans le cas d'Alice a pris, ou prend, des proportions hors norme…
Voyons jusqu'à quel point les proportions vont gonfler, pensa-t-elle, légèrement ébranlée.
L'homme feuilleta quelques pages, à la recherche d'un passage qu'il entreprit de lire:
– Tous les rêves possèdent la même structure fondée autour d'une image destructrice de la Mère, dans un schéma terrifiant de lutte et de poursuite, voire de cannibalisme incestueux. Le père apparaît toujours comme un personnage lointain et mystérieux, porteur d'une cape de lumière et d'un habit de toréador, ou de marin, vers lequel Alice court désespérément, alors que sa mère la poursuit, un couteau ou une arme quelconque à la main…
Une sorte de plissement malicieux apparaissait aux coins de ses lèvres, et un éclair, presque enfantin, dans les yeux au bleu insondable.
Anita était paralysée par la diabolique précision de la mécanique analytique que le vieil homme dévoilait. Elle devinait déjà ce qui allait suivre.
Le vieil homme referma son dossier.
– Aussi, me permettrez-vous de dire ceci? Ne peut-on sérieusement se demander si cette jeune pré-adolescente fugueuse ne fait pas ce que des millions d'autres, comme elle, ont fait avant elle; transformer le rêve en réalité. Le Grand Jeu. Échapper à la Mère compétitrice et rejoindre Papa. En transformant pour de bon le phantasme en réel, la Mère en mante religieuse, à cause de cette malencontreuse cassette, qui a inopportunément réduit à néant des mois et des mois d'effort et de travail patient.
Il y avait là une dose de sincérité à laquelle Anita ne fut pas insensible. Se pourrait-il que ce vieux «docteur» en psycho machin-chose dise la verité?
– C'est ce que vous affirmeriez sous la foi du serment, dans un tribunal, docteur Vorster?
Le titre médical envoyait un message clair.
L’ homme eut un léget frémissement d'épaules, comme s'il se débarrassait d'un poids vraiment pénible à porter.
– Je dirai que c'est une théorie probable, qui explique de nombreuses choses, et que ce phénomène se retrouve plus souvent qu'on ne veut bien se l'avouer… chez de jeunes personnes de son âge, quand les parents viennent de subir un divorce. Délires névrotiques. Fugues… Et maintenant qui sait, peut-être drogues, prostitution…
– C'est ce que vous diriez, donc? Qu'il s'agit d'une élaboration névrotique due à un complexe d'Œdipe très mal résolu?
– Je dirai que c'est hautement probable, au vu des dizaines de consultations que j'ai effectuées en deux ans et demi et de la bonne trentaine de rêves que j'ai consignés, oui.
Son ton était sans appel.
Dieter Boorvalt souriait à peine, savourant son plantureux cigare.
Le vieil homme se retourna en direction des montagnes, géants d'ardoise, d'azur et de lumière.
– Bien, laissa tomber Anita, et maintenant l'un d'entre vous peut-il m'expliquer ce que Mlle Chatarjampa faisait sur cette cassette?
Le vieil homme ne broncha pas à l'évocation de la victime.
Une petite toux grinça dans la gorge de l'avocat.
– Nous connaissions très mal cette jeune femme, le Dr Vorster et moi. Nous avions rarement l'occasion d'aller à la maison Kristensen, sauf pour des fêtes…
– Avez-vous été surpris par sa disparition? Que pensez-vous réellement de tout cela, c'est ce que j'aimerais que vous me disiez maintenant. Comment expliquez-vous qu'une petite étudiante sri-lankaise disparaisse et qu'on retrouve sa mort filmée chez ses anciens employeurs? Qui sont aussi les vôtres, au demeurant.
Elle perçut le même vague frémissement parcourir les épaules du docteur qui continuait de fixer la crête des montagnes. Elle décida d'appuyer sur le bon bouton.
– Qu'en dites-vous, docteur, sincèrement? Au-delà de toute psychanalyse. Pourquoi et comment cette jeune étudiante se retrouve dans un snuff movie où quelqu'un lui découpe les seins au couteau électrique? Qui a bien pu faire ça?
L'homme se retourna presque rageusement et la fixa, l'œil chargé d'éclairs. Il se contrôla, mais c'est d'une voix vibrante d'émotion retenue qu'il lui lança:
– Je ne sais pas, madame l'inspecteur, mais il me semblait que c'était justement le travail de la police que de le découvrir!
– C'est très exactement ce que je fais…
– Je n'ai vu Sunya qu'une ou deux fois, aux réceptions d'Eva Kristensen… Elle avait la charge d'Alice.
Il l'avait appelée Sunya. Sa voix n'avait cependant pas trahi plus d'émotion à l'évocation du prénom. Son chevrotement rageur s'évanouissait progressivement.
– D'autre part, vous savez aussi bien que moi que les jeunes étrangères, loin de toute famille, sont les cibles privilégiées de ce genre d'industries…
– Oui, répondit-elle, et c'est ce qui les rend d’autant plus odieuses, vous ne trouvez pas?
L'homme eut un voile étrange dans les yeux. Il s’apprêtait à dire quelque chose lorsque la voix de Dieter Boorvalt s'éleva sèchement:
– Soyons clairs, madame l'inspecteur. Que désirez-vous savoir exactement? Dois-je vous rappeler que votre acte ne concerne que Mme Kristensen et M. Wilheim Brunner et que le Dr Vorster et moi-même nous prêtons à cet interrogatoire dans le seul but d'aider la justice de notre pays…
Anita n'osa pas lui dire ce qu'elle pensait vraiment.
– Je cherche des informations. J'essaie de comprendre. Je fais mon boulot, si vous préférez.
– J'ai peur que vous ne puissiez pas apprendre grand-chose de plus de nous, maintenant.
Anita opina tout à fait franchement à la première pure vérité de la journée.
Elle quitta la maison et se laissa conduire par Peter, sans dire un mot, jusqu'à l'aéroport de Zurich, le goût aigre de la défaite sur la langue.
Plus tard, la tempe collée au hublot du 737, alors qu'elle tentait vainement de s'absorber dans le spectacle des nuages vus du dessus, elle entendit vaguement Peter remuer sur son siège.
– Dis-moi, t'y crois, toi, à tous ces trucs psychanalytiques?
– Je ne sais pas, marmonna-t-elle, mais ça pourrait faire son effet devant une cour de justice.
L'océan blanc et or des cumulus ne put venir à bout de son anxiété, et c'est le cerveau surchargé d'adrénaline qu'elle mit le pied sur l'aéroport d'Amsterdam battu par une averse printanière. Le soleil de l'après-midi jouait avec les ondées, comme sur une harpe liquide.
L'humeur d'Anita ne s'accordait pas du tout avec la beauté de la ville piégée par la pluie et la lumière.
CHAPITRE X
Düsseldorf était la patrie actuelle de Vitali. Mais elle était aussi celle de Kraftwerk, ce groupe allemand qui avait inventé la techno-pop dans le courant des années 70. Toorop enclencha la cassette de Computer World dans l'appareil.
La musique semblait faite pour l'univers de l'autoroute, ici dans la Ruhr. Le tableau de bord, pure radiation. Compte-tours et tachymètre, comme des codex fluos. Les tours de verre derrière la nuée orange du sodium, alors que les échangeurs se succédaient, vers Bonn et vers Cologne.
La nuit, dôme noir et parfait, carbonique. Métronome des réverbères.
Urbanisme cyberpunk, déjà, fin de vingtième siècle tout simplement… Rodéo luminescent et métallique des voitures, comme des créatures sauvages lancées sur les pistes de béton, territoires noir et jaune, à la signification mystérieuse.
Lettres blanches frappées de plein fouet par les phares.
Sur la banquette arrière, Alice ne dormait pas.
Elle se tenait sur le côté opposé au conducteur, la tête posée contre la vitre.
Hugo fit pivoter le rétroviseur pour saisir un instant son image. Elle semblait calme. Ses cheveux tombaient en une cascade brune sur ses épaules. Son regard, perdu dans la nuit, avait changé. Comme tout le reste.
Les lentilles noisette et la teinture ébène faisaient d'elle une parfaite étrangère. Une créature artificielle, une petite fille bionique, assise à l'arrière d'une voiture qui traversait la nuit européenne. Elle aurait pu poser son astronef, là-bas dans la campagne rhénane, et faire du stop sur la première autoroute venue. Il aurait pu la prendre, après l'avoir saisie dans le faisceau blanc des phares.
Alice n'était plus Alice et c'était bien là le but de la manœuvre.
Son camouflage était saisissant. Les quelques vêtements ramenés par Vitali concluaient l'opération avec la touche de perfection dont il était coutumier.
Hugo ramena le rétroviseur vers le centre de la lunette et se détendit complètement.
Lui aussi avait changé d'allure. Il avait troqué son blouson et son jean noir contre d'autres vêtements, choisis dans une des valises. Un flight de cuir élimé et un autre jean, bleu délavé. Vitali lui avait également teint les cheveux, après les lui avoir coupés et oxygénés. Blond miel foncé, une teinte fauve, presque châtain. Par malchance, il ne lui restait plus de lentilles de contact bleues. Hugo n'aurait qu'à porter des lunettes de soleil.