– Prends-moi une part de tarte au citron et une bière… Choisis ce que tu veux. Va t'asseoir à la petite table isolée, là-bas, je te rejoins dans deux minutes.
Et il partit d'un pas ferme et rapide en direction des toilettes.
Dans le cabinet, alors qu'il sentait toute sa structure biologique se détendre, le jet d'urine jaune fusant dans la cuvette dans un vacarme de Niagara, il s'offrit même un petit râle de satisfaction. Il se lava les mains et s'aspergea le visage, aux lavabos, en compagnie d'une demi-douzaine d'hommes, costumes marron de VRP ou chemises à carreaux et tee-shirts graisseux de routiers.
Il rejoignit Alice à sa table en ayant l'impression d'être gonflé à l'hélium.
– Bon, dit-il en s'asseyant sur la chaise de plastique orange, maintenant j'aimerais que tu m'en dises un peu plus sur ton père. L'homme du Portugal.
Il attaqua sa tarte au citron. Goût parfaitement industriel.
Alice le regardait par-dessous. En mâchonnant un bâtonnet de crabe.
– Je ne l'ai pas vu depuis quatre ans, maintenant…
– Qu'est-ce qui s est passé entre lui et ta mère pour qu'il n'ait plus le droit de te voir…
Il réfléchit une seconde, puis:
– … et que tu ne portes plus son nom?
Allee baissa les yeux sur son assiette.
Il n'y était pas allé avec le dos de la cuillère, mais bon, il fallait juste qu'il sache.
– Je ne sais pas exactement. J'étais petite à l'époque. Ma mère a divorcé, puis il s'est passé quelque chose. Avec ses avocats. Une sorte de procès… Que mon père a perdu. Un an après le divorce, il est venu me voir pour la dernière fois… Puis ma mère m'a dit que pour l'état civil je n'étais plus Alice Barcelona Travis Kristensen, mais Alice Barcelona Kristensen tout court.
Hugo sourit. Tout court.
– Tu n'en connais vraiment pas la raison? Je veux dire, ce qui s'est passé exactement.
Alice hocha négativement la tête en silence. Puis sembla se raviser, ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis changea à nouveau d'avis et engloutit un autre bâtonnet de crabe.
Hugo n'avait pas manqué une seconde du manège.
– Pourquoi ne peux-tu rien me dire?
Alice leva une paire d'yeux vaguement inquiets vers lui. Elle le fixa un instant, avala une autre bouchée de surimi puis reposa sa fourchette et laissa tomber:
– Ce n'est pas très bon, ces trucs au crabe.
Hugo ferma doucement les yeux.
– O.K… si tu penses que c'est mieux ainsi.
Il termina sa tarte, acheva sa bière d'un coup sec et réunit ses couverts dispersés dans un des plateaux.
– Tu ne veux rien d'autre?
– Non, je n'ai pas très faim, en fait.
– Bien, alors allons-y.
Il se leva de table et se dirigea vers la caisse. Alice le suivit, sans mot dire et en gardant un bon mètre de distance.
Ils n'échangèrent pas une parole pendant les deux cents kilomètres suivants. À la sortie de Narbonne, il eut à faire face à un obstacle imprévu. Un carambolage sur l'autoroute était en train de provoquer un bouchon de plusieurs kilomètres. Il consulta la carte de Vitali et réfléchit intensément. C'était l'occasion de quitter ce grand axe menant à la frontière, au sud de Perpignan. En rejoignant la route des Pyrénées centrales, il éviterait le grand poste de douane menant à Barcelone. Il entrerait en Espagne par les routes montagneuses du Pays Basque et de Navarre; Pampelune, puis Burgos.
De là il descendrait à fond sur Salamanque et entrerait au Portugal par le nord, là où «on» ne l’attendrait vraisemblablement pas. Dix minutes plus tard, il roulait droit vers l'ouest, vers Carcassonne, Toulouse et Tarbes d'où il obliquerait vers la frontière. Il avait bien tracé toute la journée. Il pouvait échanger quelques heures de route supplémentaires contre l'assurance d'une totale discrétion.
À un moment donné, Alice s'ébroua sur la banquette. Elle posa ses coudes sur le haut du dossier et c'est d'une petite voix qu'elle lui demanda:
– Vous êtes fâché Hugo?
Hugo ne sut trop quoi répondre.
– Vous auriez voulu que je vous dise le truc tout à l'heure…
C'était plus un constat qu'une question, mais il entreprit de dissiper ses doutes:
– Non, ne t'en fais pas, j'imagine que tu as de bonnes raisons pour agir ainsi.
Lui-même n'avait certes pas dit toute la vérité, tout à l'heure, quand il s'était agi de préciser l'enfer. Il n'avait cité aucun nom, évidemment, et surtout pas la véritable identité de Vitali, ni d'aucun membre du Réseau. Il avait inventé une sorte d'organisation humanitaire un peu spéciale, travaillant pour le gouvernement bosniaque et s'était présenté comme chargé de la sécurité de son personnel, ce qui expliquait les armes. Il avait suffisamment mêlé d'éléments de réalité à sa fiction pour que tout paraisse plausible. Il n'avait pas raconté la livraison d'armes, les combats à Cerska et à Sarajevo, ni leur entrée dans le village de montagne, et les centaines de cadavres qu'ils y avaient trouvés. Il n'avait surtout pas raconté les jeunes femmes violées et égorgées, baignant dans leur sang sur le carrelage des cuisines ou dans les chambrettes aux lits couverts de déjections.Il n'avait certes pas décrit l'adolescente éventrée crucifiée sur une porte de cave, qu'il avait éclairee de sa torche à la lumière si crue, avec Béchir Assinevic, Marko Ludjovic et les deux autres Français. Cette image qui pouvait mettre des heures à refluer tout à fait de sa mémoire, une fois qu'elle y était apparue. Il avait également passé sous silence les dizaines de petites filles entassées dans la grande salle d'école, comme de vulgaires poupées aux membres disloqués que lui présenta un groupe d'officiers bosniaques, dont certains ne pouvaient empêcher les larmes de suinter de leurs regards vidés, troublés à jamais.
– En fait, c'est mon père…
Hugo eut du mal à enregistrer l'information.
Son esprit ne pouvait totalement réintégrer ce corps qui conduisait une BMW noire sur une autoroute de France. D'une certaine manière, c'était vrai une partie de sa mémoire et de son identité était sans doute restée bloquée à jamais, devant cette porte de cave sinistre et poussiéreuse, devant toute cette chair meurtrie, cette vie détruite.
– Ton père? laissa-t-il tomber dans un souffle rauque.
– Oui… c'est lui qui me l'a demandé… je lui ai promis… Ne pas dévoiler ce qu'il me disait dans ses lettres…
Hugo se renfrogna.
Tant pis, de toute façon Alice Kristensen serait sortie de sa vie dans vingt-quatre heures. Qu'elle garde donc ses fichus secrets!
Il avait la bande de l'autoroute, une cassette de Jimi Hendrix, et la guitare pyrotechnique de Purple Haze finit par tout remettre en place.
Il réussit même à faire disparaître cette putain d’image de son cerveau. Cette putain de porte clouée de chair humaine.
Elle se retrouva sur la route de l'est qui suivait la côte. Se fondre dans le décor. Épouser la terre, le pays, dompter les odeurs et la langue, apprivoiser quelques visages ou paysages…
Il faudrait compter pas mal sur l'instinct et la chance, sil'on voulait aussi aller vite.
Sur la radio, une station locale déversait sa disco internationale et impersonnelle. À sa gauche, elle pouvait apercevoir les plages bordées de pinèdes et de grands cyprès. Elle se mit à battre la mesure sur le volant, un truc de Whitney Houston, sûrement.
Passé Olhâo, la large nationale 125 trace droit vers l'ouest, au milieu des pinèdes. La voiture dévora la double bande grise, à une vitesse élevée, et parfaitement constante.
Le soleil avait depuis longtemps disparu sous l'horizon, tombant de l'autre côté de l'Atlantique comme un signal plus sûr que l'horloge et le compteur kilométrique du tableau de bord.
Les arbres avaient l'allure de grands fantômes végétaux piégés, une fraction de seconde, dans la lumière des phares.
Elle décida de s'arrêter à une petite auberge, qui semblait tombée du ciel, là, sur une avancée dans la mer, très en retrait de la route déserte. Elle gara la voiture sur un vague parking de terre battue et pénétra dans la douce chaleur des murs blanchis à la chaux, recouverts de filets de pêche et d'espadons naturalisés.
À l'intérieur, deux vieux pêcheurs dînaient à une table près des fenêtres donnant sur l'Océan et quatre hommes, un peu moins âgés, jouaient aux cartes, à une table du fond. Un des joueurs semblait être le patron, car il se leva et, avec l'hospitalité humble et effacée si caractéristique de cette région du monde, l'accueillit d'un sourire simple et de quelques mots, aux consonances chuintantes.
Elle répondit par quelques bribes et prit place à une table près de la fenêtre, juste derrière celle des deux vieux pêcheurs.
Elle commanda un grand verre de cervesa et elle grignota quelques olives.