Par la fenêtre, elle pouvait apercevoir une petite rambarde blanche dominant une pinède en pente, qui descendait jusqu'aux plages. La mer était parcourue de frémissements aux formes infinies, cristallines, sous l'emprise d'une lune épanouie, sûre d'elle-même au-dessus des flots.
Un vieux disque jouait en sourdine. Un air léger, mais d'où perçait l'inévitable accent de complainte des chansons portugaises. Une mélodie de marins-pêcheurs, peut-être, comme ces deux vieux bonshommes, dévorant leur bacalhau sans prononcer un seul mot.
Un quart d'heure plus tard, les vieux pêcheurs se levèrent et quittèrent les lieux après avoir lancé des adieux à la dérobée, et l'avoir saluée, avec respect, et sans ostentation.
Alors qu'elle commandait un petit café, Anita extirpa la photo de Stephen Travis de son sac:
– Je cherche cet homme, un ami. Un Anglais. Un ancien marin. On m'a dit qu'il vivait aux alentours de Faro.
L'homme détailla poliment et attentivement le cliché et le lui retendit en hochant la tête.
– No, no… je ne connais pas cet homme… Hé Joachim, viens voir, tu connais ce type?
Il venait de s'adresser à la table des joueurs de cartes et un homme vêtu d'une chemise rouge leva les yeux vers lui.
– Qu'est-ce qu'il y a Antonio? Quel type?
– Celui-là, martela le patron en brandissant le cliché, celui sur la photo, viens voir, c'est un ami de la petite demoiselle étrangère.
L'homme posa ses cartes, se leva et vint rejoindre le patron.
Il détailla lui aussi le cliché avant de hocher négativement la tête.
– Héou, les gars, vous le connaissez?
Joachim apportait la photo aux deux autres joueurs, qui finirent leur verre en se repassant le cliché avant de dire doucement:
– No, no…
Joachim repassa le cliché au patron qui le retendit à Anita:
– Désolé mademoiselle, nous ne savons pas qui c'est. Il ne doit pas vivre par ici… Vous êfes d'où?
– De Hollande, les Pays-Bas, précisa-t-elle en néerlandais, stupidement.
Elle rangea la photo dans son sac.
– Vous connaissez ici? lui demanda le patron dans un hollandais à touristes.
– Non. C'est la première fois, reprit-elle en portugais. Vous auriez une chambre à louer? Pour la nuit?
– Oui, bien sûr, lui répondit l'homme, visiblement ravi que son auberge ait pu ainsi stopper la course d'une jeune étrangère venue du nord. Une chambre très jolie. Donnant sur la mer. Juste là, au premier..
Et ses yeux se levaient vers le plafond, tendu lui aussi d'un vaste filet aux teintes d'algues marines.
– Parfait, s'entendit-elle répondre. Je peux avoir un peu de cognac avec mon café?
– Cognac? demanda l'homme.
Oui, acquiesça-t-elle en silence.
Il revint trois minutes plus tard, avec son café et un verre rempli d'un liquide ambré.
Il posa le tout sur la table comme s'il s'était agi d'un précieux élixir, ambroisie, voire un peu de sang du Saint-Graal lui-même.
Anita lui envoya un sourire de reconnaissance et lâcha un petit obrigado avant de plonger ses lèvres dans le café brûlant, puis dans le cognac français.
L'homme repartait s'asseoir à sa table de jeu, reprenant la partie comme si elle ne s'était jamais interrompue.
Sur l'Océan, la lune jouait avec les vagues et l'écume.
Elle se laissa griser par le spectacle de la mer et du ciel. Sirotant le café et l'alcool. Elle n’aurait su dire quand exactement elle se leva, prit possession de ses clés, se fit accompagner par le patron, qui avait tenu à porter sa minuscule valise jusqu'au premier, avant de la laisser devant la porte grande ouverte par laquelle elle pénétra dans la petite chambre.
Elle se jeta sur le lit, fit valser ses vêtements jusqu'à la chaise près de la fenêtre et se glissa dans les draps frais, avec une impression de bonheur et de félicité qu'elle n'avait pas connue depuis bien longtemps. Elle dormit près de dix heures d'affilée.
Le soleil descendait sur l'horizon, boule orange, nette et aveuglante, presque en face d'eux. Le ciel était pur de tout nuage. Il n'y avait que cette densité de bleu alchimique, et la boule en fusion qui repeignait l'univers d'une lumière chaude.
L'aiguille de la jauge flirtait avec le zéro.
– Bon, arrêt pipi et plein de carburant au prochain arrêt, laissa-t-il tomber.
Dix kilomètres plus loin, une grosse enseigne Texaco perça le clair-obscur chatoyant qui tombait sur la chaussée. Il s'arrêta aux pompes, fit un plein de super et reprit le volant aussitôt.
Dès qu'il fut engagé sur la route qui menait à Pampelune, il ouvrit le tube de Désoxyne et avala deux nouveaux comprimés, toujours à sec. Moins de deux minutes plus tard, il sentit son pied enfoncer de lui-même la pédale d'accélérateur mais il réussit à garder le contrôle et le sens des mesures. Il rebrancha le détecteur de radar.
Il roula dans l'hypnose désormais coutumière de la conduite, les nerfs aiguisés par le speed, un goût acide sur la langue, les lèvres desséchées et gercées par une bise mystérieuse, purement chimique.
Il n'alluma pas la radio et n'écouta aucune cassette. Il se contenta du ronflement constant du moteur, en contrepoint sur le défilement du monde nocturne autour de la route.
À un moment donné, un peu avant Torrès del Rio, il perçut un mouvement à la périphérie de sa vision. Au prix d'une étrange gymnastique, Alice roula par-dessus le siège passager et vint se placer à ses côtés. Il tourna la tête vers elle en haussant un sourcil.
Elle lui transmit un faible sourire.
Le genre de grimace qui voulait dire «Nous sommes bien embarqués dans la même galère, non?» et Hugo ne put rien répondre qui contredise le fait.
C'est elle qui rompit la glace, quelques heures plus tard. A peine passé Burgos, vers Quintana del Puente, la nuit était déjà bien entamée, il la vit brusquement se tendre, se crisper sur son siège. Il ne sut en expliquer la raison. Elle semblait jusqu'alors tout entière absorbée par de profondes réflexions.
Il alluma l'auto-radio pour détendre l'atmosphère. La station qu'il capta était vraiment trop nulle aussi en chercha-t-il une autre sur la bande FM. Du disco, de la musique folklorique, du disco, du disco, de la variétoche locale, du disco, ah, du classique, oh non, mon dieu, Offenbach, du disco, de la musique folklorique, un discours ennuyeux, du disco et merde… Ah…
Une guitare de blues qui sinuait dans l'espace comme un virus chaleureux.
Il ne reconnut pas le morceau mais opta pour Albert King.
– En fait, j'aimerais dormir… dans un vrai lit… Hugo?
Hugo regardait fixement la route. Il laissa échapper un «quoi?» informe et distendu par les amphétamines.
– J'aimerais qu'on s'arrête Hugo. J'en ai assez de rouler dans cette voiture.
La gosse boudeuse, à nouveau.
Il réprima difficilement un soupir. Qu'est-ce qu'elle voulait, putain, un wagon-lit-pullman?
Mais il perçut la tension extrême qui traversait sa voix blanchie par la fatigue et les émotions contradictoires.
Merde, sois un peu humain, ce n'est qu'une gosse. Une gosse plongée dans un cauchemar.
Il tourna la tête vers elle et lui offrit son sourire le plus engageant, dans la situation présente.
– O.K., O.K… lâcha-t-il de sa voix empoisonee de speed. On va s'arrêter…
Un panneau surgissait d'ailleurs devant eux, comme une oriflamme de métal piégée dans les phares.
Un parador qui tombait à point nommé.
Un chemin obscur menait à la bâtisse, partant d'un petit terre-plein bordant la route.
Il se rangea sur le vaste parking de terre et de gravier qui bordait la haute maison à tourelles, éclairée de quelques projecteurs harmonieusement disposés. La pierre rose semblait revivre sous la lumière électrique, effaçant la patine des siècles et du soleil.
Il coupa la radio, puis le moteur.
À ses côtés, Alice était perdue dans un labyrinthe de pensées, plus sombres les unes que les autres. La situation n'allait visiblement pas en s'arrangeant. Il souhaita qu'elle ne pique pas de dépression nerveuse, là tout de suite, mais il savait au fond de lui-même qu'il ne pourrait lui en vouloir, si tel était le cas.
Un soupir s'échappa de ses lèvres alors qu'il mettait la main sur la poignée de sa portière.
– Hugo? Vous savez… Je vous remercie vraiment pour tout ce que vous faites…
Hugo ouvrit la portière.
Il posait un pied à l'extérieur.
– Hugo? Il faut que vous m'écoutiez… s'il vous plaît.
Il stoppa son mouvement et se retourna vers elle. Il lui transmit le même genre de sourire que dans la voiture. Elle le regardait fixement de ses yeux artificiels et une nuance de désespoir peu commune envahissait ses traits. Elle l'agrippa par le bras.
– Hugo? Promettez-moi une chose…
Il lui fit comprendre d'une mimique de poursuivre.
– Il ne faut pas que ma mère vous retrouve. Vous comprenez?
Il ne détacha pas ses yeux des siens.