L'agence était ouverte et elle poussa la porte en priant les dieux des détectives pour qu'elle en revienne avec au moins le début d'un os à ronger…
Moins de dix minutes plus tard elle ressortait à nouveau à l'air libre, avec le sentiment croissant d'être dans une impasse.
Le jeune type qui l'avait reçue avait répété presque mot pour mot les paroles du notaire. Il n'avait jamais revu Stephen Travis depuis la vente de la maison et doutait que le couple d'Allemands pût en savoir plus à ce sujet. Il lui écrivit l'adresse sur un morceau de papier avant qu'Anita ait eu le temps de lui expliquer qu'elle l'avait déjà. Puis lui promit de la tenir au courant, par le commissariat de Faro. Il déployait des efforts colossaux pour se rendre utile. Il demanda exactement quelle filière suivre et Anita lui donna le nom de l'inspecteur Oliveira, qu'il nota scrupuleusement sur un volumineux agenda, surchargé de notes et de rendez-vous.
Oliveira, pensa-t-elle en prenant place dans l’Opel. Oliveira aurait sans doute pu l'aider, mais il etait à Lisbonne ou à l'autre bout du pays, pour son mandat d'amener…
Elle roula doucement jusqu'à l'ancienne maison de Travis en n'espérant même plus que les Allemands soient de retour.
Mais elle vit une grosse Mercedes bleu sombre devant la jolie maison aux délicates décorations d'azulejos, isolée face à la plage. La Mercedes portait encore des plaques allemandes. Bavière. Munich. Elle gara sa voiture à quelques mètres, se dirigea vers la petite muraille qui cernait la maison et poussa sur le battant du frêle portail de bois. Elle suivit une allée carrelée de brique rouge jusqu'à une petite véranda, qui ouvrait l'accès à la maison. Elle frappa à une antique porte peinte en bleu, au moyen du lourd battant de fer, un peu rouillé. Elle aperçut une silhouette entrer dans la véranda et se diriger vers la porte.
Une femme. Ombre verte. La silhouette fut ensuite masquée par le couloir qu'elle emprunta pour venir ouvrir la porte.
II y eut un léger grincement quand elle s'encadra dans l'ouverture.
Une femme blonde, aux cheveux teints platine, la cinquantaine, mais étonnamment bien conservée et non dénuée de charme, voire plus… Elle portait une élégante robe turquoise et un splendide collier de fines perles autour du cou.
Anita se présenta aussitôt, en allemand:
– Bonjour madame, veuillez m'excuser… Je m'appelle Anita Van Dyke et je suis de la police criminelle d'Amsterdam… (elle tendit sa carte). Serait-il possible que je m'entretienne avec vous quelques minutes?
La femme détailla la carte, la dévisagea un instant d'un regard vaguement intrigué puis laissa passer un maigre sourire.
– Police criminelle… d'Amsterdam? C'est à quel sujet, madame?
– Eh bien… c'est au sujet de l'ancien propriétaire de cette maison, j'aimerais vous poser quelques questions, si vous n'y voyez pas d'inconvénients…
La femme continua de la dévisager, prenant sa décision, puis s'effaça avec grâce, optant pour la courtoisie:
– Je vous en prie… Entrez…
Elle la précéda vers l'autre face de la maison, qui donnait sur la mer. Un grand salon carrelé, ouvrant sur une terrasse qui dominait la plage. Elle offrit un fauteuil à Anita et s'assit en face d'elle, à l'extrémité d'une banquette de style Chippendale.
– Désirez-vous que j'appelle mon mari? Il n'est sans doute pas très loin, en train de pêcher quelque part sur la plage…
Anita avait enclenché un sourire amical.
– Non, non, je vous en prie, je crois que ce ne sera pas utile…
La femme se détendit.
– Bien. Alors… Que puis-je à votre service, inspecteur?
Le léger sourire ne l'avait pas quittée et témoignait autant d'une certaine sollicitude pour la femme que d'un froid respect pour l'insigne de flic.
– Voilà, attaqua Anita… Je suis à la recherche de l'homme qui vous a vendu la maison il y a quelques mois… Stephen Travis. Le notaire et l’agence n'ont pas pu me donner une seule information, aussi je tente ma chance avec vous.
La femme ne dit rien, puis doucement, en écartant ses longs doigts où brillaient deux splendides bagues d'or et de vermeiclass="underline"
– Vous êtes néerlandaise… Préférez-vous que nous continuions dans cette langue?
Un hollandais racé. Anita lui jeta un sourire étonné. La femme passa une main dans ses cheveux.
– Je suis née à Groningue… J'ai déménagé en Allemagne quand j'ai rencontré mon mari.
Elle lança son regard vers la mer, où son mari avait certainement planté ses cannes.
– Eh bien ce n'est pas de refus, souffla Anita dans sa langue maternelle avec un éclair complice dans le regard. Je vous remercie madame Baumann… Qu'est-ce que vous pouvez me dire sur Travis?
– Vous savez j'ai bien peur de ne rien pouvoir vous apprendre de plus… Nous n'avons jamais plus revu M. Travis… Il avait déjà pratiquement tout déménagé quand nous avons fait sa rencontre, une seule fois… Une seule fois avant le notaire, corrigea-t-elle. Quand nous avons visité la maison…
Puis, tandis qu'Anita cherchait un autre angle d'attaque:
– Désirez-vous boire quelque chose, madame Van Dyke?
– Non je vous remercie… Bien… Il ne vous a jamais appelés? Je ne sais pas, pour un objet qu'il aurait oublié, ou un autre renseignement quelconque? Du courrier à faire suivre…
– Non, rien, jamais, je vous assure… Mais, c'est drôle votre question, ça me rappelle l'homme qui est passé avant-hier… Il m'a demandé la même chose…
– Un homme? Quel homme? demanda Anita. Un autre policier?
– Non… non… Pas un policier, un inspecteur du Trésor… Il disait que M. Travis avait un crédit d'impôts important, parce qu'ils s'étaient trompés pendant plusieurs années et lui aussi il voulait le voir, pour lui remettre le cheque…
– Un inspecteur du Trésor? Néerlandais?
– Oui. Moi aussi je lui ai dit que M. Travis était anglais mais il m'a répondu qu'il était résident d'Amsterdam depuis très longtemps…
– Hmm, je vois… Vous pourriez me faire une description de cet homme?
La femme eut un sourire fataliste.
– Ah, vous aussi, vous croyez que c'était du bidon? Il m'inspirait quelque chose de pas… comment dire? Vous savez… Il ressemblait à un inspecteur du Trésor, mais, bon, il ne s'exprimait pas tout à fait comme un fonctionnaire des Finances, malgré ses efforts…
Anita laissa éclater un petit rire cristallin et la femme se joignit volontiers à elle.
– Alors comment était-il?
La femme réfléchit un instant, synthétisant une rapide photo mentale:
– Grand. Cheveux courts… Châtains. Yeux clairs. Quarante ans, à peine. Assez athlétique. Un visage carré, des mains puissantes, pas celles d'un fonctionnaire du Trésor, vous voyez…
Un rapide clin d' œil.
– Quel genre, les mains, à votre avis?
La femme ne semblait pas dépourvue de perspicacié.
– Je ne sais pas… Pas un ouvrier non plus… Pas abîmées… Juste très puissantes… Un sportif… Actif… C'est drôle, j'ai pensé à des mains de militaire, mon mari est commandant dans les forces aériennes de l'OTAN… Quelque chose comme ça.
Anita intégra l'information en silence.
– Qu'est-ce qu'il vous a dit d'autre cet inspecteur du Trésor?
– Rien, ça a duré à peine deux minutes. Je ne l'ai même pas fait entrer… Il m'a juste dit qu'il avait ce chèque pour M. Travis puis m'a posé les deux-trois questions dont je vous ai parlé… Je lui ai conseillé de s'adresser au notaire ou à l'agence, quoique je savais qu'ils ne pourraient rien lui dire de plus que moi. L'homme m'a remerciée, très poliment, et est reparti vers sa voiture…
Ni le notaire ni l'agence ne lui avaient parlé de cet agent du fisc. Et ils l'auraient à coup sûr signalé s'ils l'avaient vu. Le type n'était pas passé les voir…
– Éventuellement, vous souviendriez-vous du modèle de la voiture? Sa couleur?
Un instant de réflexion.
– Le modèle, je ne pourrais pas vous dire… La couleur, claire, il me semble, blanche, grise, crème, ou une teinte pastel…
Bon, pensa-t-elle, elle n'avait pas retrouvé Travis, mais il y avait du nouveau.
Quelqu'un d'autre cherchait Travis.
Et elle devinait qui manœuvrait en coulisse derrière ce faux inspecteur du Trésor.
Quand elle quitta la maison des Baumann, un petit picotement se mit à lui parcourir la nuque. Il finit par s'installer durablement, fourmillement nerveux et désagréable, alors qu'elle roulait en direction de l'ouest, vers la Casa Azul, la dernière résidence du couple Travis-Kristensen.
Le piège se referma sur Alice à quatorze heures quinze exactement. Le car venait de franchir le Zêzere. Les cultures en terrasses et les lauriers roses s'étageaient sur les versants abrupts de la vallée. L'homme assis devant elle demanda l'heure à son voisin alors que l'autocar s'arrêtait à la dernière station avant le passage de la Serra de Gardunha. Un simple panneau, planté sur le bord de la route.
C'est à cet instant qu'elle se retourna, sur la longue banquette qui fermait l'arrière du car et qu'elle vit la grosse voiture bleue, qui s'obstinait à ne pas vouloir doubler depuis la sortie de Guarda, s'arrêter à moins de cinquante mètres derrière eux.