Elle vit également, sans pouvoir faire le moindre geste, un des deux hommes descendre de la voiture et se précipiter vers le car.
L'homme avait le teint clair, des yeux bleus, était vêtu d'un costume gris passé de mode depuis une bonne décennie et ne fit aucun effort pour ne pas se faire voir d'elle. Son regard plongea dans le sien, alors qu'il avançait vers le car. Un regard dur, froid et qui traduisait clairement: ne faire aucun geste intempestif, surtout.
Alice détourna ses yeux de l'homme en gris, foudroyée par la peur et elle le vit passer à rapides enjambées le long du car, rejoignant un vieux couple portugais qui se hissait difficilement vers la cabine du conducteur.
L'homme paya son billet jusqu'à Évora et lui offrit un petit sourire alors qu'il venait implacablement à sa rencontre, entre les rangées de fauteuils.
Son sourire s'effaça brutalement lorsqu'il prit place sur un siège vacant, côté couloir, à cinq rangees devant elle. Il lui tourna le dos, ouvrit une petite revue touristique qu'il extirpa de sa poche, et ne lui jeta plus le moindre coup d'œil.
Le car redémarra, dans un violent cahot et un nuage de fumée, désormais habituels, et la voiture bleue épousa le mouvement, comme si elle était mue par un treuil invisible. L'homme tenait un de leurs sempiternels petits micros devant la bouche.
Alice ferma les yeux en se retournant dans le sens de la marche. Sa mâchoire se contractait d'elle-même, sous l'assaut d'une méchante décoction de terreur et de désespoir.
Elle s'était définitivement mise dans la gueule du monstre.
Il n'y avait pas de plus beau piège que cet autocar.
Il ne put faire mieux que d'arriver à Guarda près d'une heure après le départ du car.
Avant de passer la frontière il avait dû s'arrêter à une station Texaco, le réservoir à sec. Ce n'était vraiment pas le moment de tomber en rade. Il avàit acheté une bouteille d'Évian et en avait vidé goulûment presque la moitié, vaguement assis sur le capot.
La station-service dominait Vilar Formoso, au sommet d'une côte qui descendait droit vers la ville-frontière, encaissée dans les contreforts de la Serra Estrela. C'est avec une impatience mal contenue qu'il attendit que l'employé ait fait le plein, les yeux fixés sur les toits qui luisaient sous le soleil, à peine cinq kilomètres plus bas.
Il reprit la route aussitôt.
À la station de car de Guarda on lui apprit que celui pour Évora était parti légèrement en retard, à treize heures vingt-cinq. Il y avait bien une petite fille étrangère, correspondant à la description, qui était arrivée par le car de Salamanque, et qui avait attendu à la terrasse du bar avant de partir.
Il sortit de la ville à quatorze heures vingt. La faim commençait à sérieusement lui tenailler l'estomac, aussi avala-t-il sur-le-champ un autre comprimé d'amphétamine. Il prit plein sud, vers Belmonte et le Puits de l'Enfer, au nom délicieusement choisi pour la circonstance.
La route suivait le cours du fleuve, dans la haute vallée du Zêzere. Derrière lui, et sur la droite, les moutonnements schisteux de la Serra Estrela et de la Serra Lousa se mouvaient doucement, de l'autre côté des vitres.
Quand la route attaqua pour de bon les pentes de la Serra Gardunha elle se transforma en une suite de lacets ou de côtes raides, dominant la vallée du Zêzere. Malgré la puissance du moteur il plafonnait à une moyenne de soixante. Profitant des moindres lignes droites pour écraser la pédale. Dieu soit loué, il attaquait directement son périple par la dernière serra d'importance.
À l'horloge du tableau de bord il était à peine quinze heures dix.
L'autocar mit plus d'une demi-heure pour atteindre le sommet de la serra. Il roulait très rarement à plus de trente à l'heure, soufflant et ahanant comme une vieille mule de montagne fatiguée par les ans.
Au début, cette vitesse digne d'un vulgaire modèle réduit accentua la terrible nervosité qui turbinait dans ses veines. Au sentiment d'être définitivement piégée, sans personne pour la sauver cette fois, venait se mêler une sorte d'impatience presque suicidaire. D'accord, avait-elle envie de hurler à l'homme en gris, vous avez gagné. Au prochain arrêt, je vous suivrai dans votre voiture…
Elle avait vraiment hâte que le car passe cette saloperie de montagne et descende vers Castelo Branco, prochain arrêt sur la ligne.
Pourtant, au fil des longues minutes passées la tête posée contre la vitre, elle finit par sentir sa peur baisser d'intensité. Éberluée, elle finit même par se rendre compte qu'elle était en train de disparaître, sans rémission possible, comme une vulgaire volute de fumée dans l'air.
Un nouveau sentiment apparaissait sous l'érosion implacable qui dissolvait l'angoisse.
Oui, c'était comme si son cerveau cherchait tout seul la solution, sans se préoccuper de ses états d'âmes. Il poussait des boutons, du genre: «comment faire pour m'en sortir?» et cela ouvrait des tiroirs, avec des morceaux de solutions.
Et sans qu'elle n'y puisse rien, son cerveau recolla les morceaux, emboîta patiemment les pièces du puzzle. Il lui présentait une solution. Un plan.
Quelque chose qui semblait pouvoir marcher, oui, de plus en plus, au fur et à mesure que les détails se formaient, tout seuls, sous le projecteur de son esprit. Quelque chose qui allait peut-être lui permettre de s'extirper du traquenard roulant.
Elle contrôla sa respiration. Maintenant c'était une autre forme d'impatience qu'il fallait maîtriser.
L'autocar entamait sa descente vers Castelo Branco. À peine plus rapidement que lors de la montée. La route était sinueuse et assez étroite, serpentant sur les flancs boisés de la montagne. À côté d'elle, ses yeux fixaient la porte arrière du car, en contre-bas quelques marches recouvertes d’un lino sans couleur. La volée de marches la séparait du type qui avait demandé l'heure tout à l'heure, quand l'homme en gris était sorti de la voiture.
Près de la porte à soufflets, il y avait ce petit bouton, rouge et écaillé, logé dans une petite anfractuosité, à hauteur d'homme. Une ouverture de secours.
Quand elle dévalerait les marches, en levant la main elle n'aurait aucun mal à l'atteindre et à appuyer dessus.
La route était déserte, heureusement, et mis à part un petit van Mitsubishi qu'il doubla à la faveur d'une côte toute droite il ne rencontra aucun autre obstacle roulant. Il croisa juste un semi-remorque espagnol, qui l'obligea à frôler le bas-côté dominant la vallée.
Moins de vingt-cinq minutes plus tard, Hugo aperçut la vallée du Tage à l'horizon, loin devant, dans un encaissement du plateau qui se déployait au-delà des pentes boisées de la serra.
Il franchissait le sommet.
Il appuya sur la pédale d'accélérateur et commença à avaler la succession de lacets qui menait à Castelo Branco, le prochain arrêt du car. Avec un peu de chance, il aurait juste le temps de la coincer. Sinon, au pire, il faudrait attendre Portalegre, après la Serra de Marvao, bien avant Évora, de toute façon.
Il maîtrisa l'instinct amphétaminé qui faillit lui faire écraser la pédale.
Ce n'était pas le moment de verser le long d'une de ces pentes escarpées, où des éboulis rocheux sillonnaient des forêts de pins, de cèdres et d'autres essences méridionales, plus nombreuses au fur et à mesure que l'on descendait sur ce versant sud.
Son cerveau se livra alors à un calcul complexe et tortueux, et très approximatif, en traçant difficlement la carte de leurs deux courses. Il ne devait plus lui rester que trois quarts d'heure d'avance au maximum. Trente minutes avec un peu de baraka. Ce serait difficile pour Castelo Branco mais jouable pour Portalegre. Dans la vallée du Tage il pourrait mettre la gomme. Il pourrait même y être avant elle.
Il attaqua la descente les mains agrippées au volant, l'œil scotché au ruban sinueux qui défilait entre les roches et les arbres.
C'est au détour d'un virage qu'il faillit percuter la Ford bleue.
Il l'évita de justesse, braquant à gauche toute. La Ford n'était même pas rangée sur le bas-côté. On l'avait simplement laissée sur la route. Au bord d'une pente boisée qui s'enfonçait vers un pli de la montagne.
La voiture était vide et il eut nettement l'impression que la vitre était ouverte, côté conducteur.
Il n'y prêta pas plus d'attention. Il fallait coller au car et ne pas se laisser distraire. Il se concentra à nouveau sur la route, avalant les kilomètres.
C'est au détour d'un autre virage qu'il tomba sur l'autocar. Il comprit aussitôt que quelque chose d'anormal se passait. Il décéléra. Le car était arrêté. Garé sur un bas-côté de la route.
Le conducteur apparut sur la chaussée, devant le capot du gros bus vert, en faisant de larges signes de la main.
Il freina, brutalement. Quelque chose était arrivé.
Il était certain que cela avait un rapport avec Alice.