À un moment, elle n'aurait su dire pourquoi, son cerveau lui avait ordonné de se préparer. Quand le car attaqua un virage particulièrement serré, elle sentit tous ses muscles se tendre. Le conducteur rétrograda, le car ralentit encore sa vitesse de tortillard et elle sentit son corps se mouvoir.
Elle se leva et dans un geste étonnamment fluide, attrapa la barre, tourna autour de son axe, s'engagea sur l'escalier et envoya sa paume s'écraser sur le bouton.
La porte s'ouvrit dans un feulement pneumatique, un claquement sec, quand les soufflets se replièrent contre la paroi, et dans le brutal crescendo du moteur.
Elle mettait déjà le pied sur la dernière marche.
Elle se propulsa dans l'espace, vers la pente sablonneuse, en s'efforçant de ne pas stupidement fermer les yeux.
Son corps plana quelques instants…
Et le choc la transperça de part en part. Son corps ne put résister aux forces contradictoires qui l'animaient et il s'effondra en roulant aussitôt le long de la pente. Chocs, à nouveau. Griffures, morsures minérales, couteaux et matraques de roches et de feuillages. Elle s'entendit crier lorsqu'elle fut violemment stoppée par le tronc rugueux d'un gros pin.
Elle roula sur le côté, aveuglée par les contusions. Au-dessus d'elle, le car avait stoppé.
Le conducteur de la voiture avait arrêté celle-ci derrière l'autocar et l'homme se dirigeait vers les gens qui s'attroupaient au bord de la route. Du bas coté l'homme en gris s'élançait à son tour sur la pente.
Alice se releva, s'essuya la figure d'un revers de la manche déchirée et s'élança dans les profondeurs de la forêt.
Derrière elle, l'homme en gris glissait dans une ravine sablonneuse, en poussant un juron, dans une langue qu'elle ne connaissait pas.
Elle se mit à courir, sans se préoccuper des branches qui lui cinglaient le visage, ou du sang qui coulait devant ses yeux. Elle n'entendait plus que le ahanement régulier que sa gorge émettait, et le bruit énorme de ses pas contre la terre et la roche.
Elle aurait voulu se perdre à tout jamais au cœur de cette forêt.
Hugo ne comprit strictement rien aux explications affolées du conducteur.
Il était sorti de la voiture et n'avait pas vu Alice dans le car ni dans le groupe attroupé sur le bas-côté, groupe que le conducteur lui montrait régulièrement, en parlant à toute vitesse une langue qu'Hugo ne maîtrisait pas du tout.
Il le stoppa d'un geste de la main et lentement, en articulant distinctement afin que l'autre comprenne ce qu'il disait tout autant que la marche à suivre:
– Parlez doucement. Je suis étranger. Que s'est-il passé?
Le conducteur gardait la bouche ouverte et semblait chercher le moyen de synthétiser ses pensées.
Hugo le devança avant qu'il n'ait pu prononcer un mot:
– Où être la petite fille brune? Une petite fille étrangère, néerlandaise, avec un blouson rojo (une sorte d'hybride hispano-portugais)…
– C'est ça, senhor, c'est ça dont je vous parlais tout à l'heure… La petite fille, elle a sauté du car, mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus grave.
– Sauté du car? Nom de…
L'homme l'attrapait par le bras et l'emmenait de force vers l'attroupement. Hugo discerna deux jambes à l'horizontale, deux jambes gainées de vieux bas noirs plissés.
Le conducteur repoussa la foule pour lui montrer une vieille femme portugaise allongée sur le bord de la route. Un homme tout aussi âgé, accroupi près d'elle, lui tapotait la main en lui murmurant des paroles de réconfort. La vieille femme ne semblait pas au mieux de sa forme.
Le conducteur ne voulait pas lâcher son bras.
– Cette femme a eu un malaise après ce qui s'est passé, senhor, il faut prévenir un médecin, à Castelo Branco.
Hugo se dégagea de l'étreinte et prit l'homme par le coude, à son tour. Il l'emmena à l'extérieur du cercle, le long de l'autocar.
– Écoutez. Je suis extrememento pressé, qu'est-ce qui s'est passé precisemento? (du portugais-volapuk).
– Heu… eh bien… d'abord c'est cette fille. Elle a sauté en marche quelques kilomètres plus haut, O.K.? Ensuite quand tout le monde s'est mis à crier un homme s'est levé et a sauté en marche lui aussi… heu… je me suis arrêté et je suis sorti voir et là, une voiture s'est arrêtée juste derrière moi. Vous me suivez senhor?
Putain…
Hugo lui fit comprendre qu'il fallait continuer.
– Les gens sont sortis du car et j'ai vu le type commencer à descendre la pente. L'autre type est sorti de la voiture et nous a dit de partir… Sao Cristo! Comme on bougeait pas et que je lui demandais qui il était, il m'a dit être un policier mais, j'ai bien que sa voiture était étrangère et que lui aussi alors il a sorti un énorme pistolet et a tiré une fois en l'air. Poum! Juste à côté de cette pauvre femme… On est remontés dans le car et je pensais atteindre Castelo Branco mais la femme a tourné de l'œil par ici… Il faut aller chercher un docteur à Castelo Branco, vous comprenez senhor? Et prévenir la police…
Les mimiques et les gestes donnaient toute sa dimension au tableau. Hugo avait presque tout compris. Et c'était plus que suffisant.
Une vieille Peugeot 504 surgissait du virage, fort à propos.
Il montra la voiture crème qui s'approchait, avec une plaque du coin.
– Bien, lâcha Hugo. Maintenant écoutez-moi bien, senhor: je ne pas aller à Castelo Branco… Lui, oui… Désolé, salut…
Et il remonta à toute vitesse dans la voiture. Fit un demi-tour nerveux et appuya méchamment sur l'accélérateur. Le crissement de ses pneus et le vrombissement du moteur couvrirent les jurons, fumiers de dutch et toute la série, que lui envoyait le conducteur.
À un moment donné elle se rendit compte qu'ils étaient deux maintenant à la poursuivre. Cette partie de la montagne était parsemée de petites ravines, et d'affleurements rocheux. Avec les arbres et les buissons, il lui arrivait sans doute de disparaître de temps à autre aux yeux de ses poursuivants, mais elle entendait nettement le vacarme que sa course produisait.
C'est pourquoi, à l'entrée d'une profonde ravine qui séparait deux buttes boisées, elle changea soudainement de tactique..
Elle fit le tour d'un gros rocher abrité par d'épais buissons épineux et se glissa dans une anfractuosité, entre la terre grise et le roc.
Elle suspendit sa respiration à l'approche des lourds pas précipités qui se rapprochaient.
Des voix qui criaient. La plus proche dans un néerlandais vite et mal appris, avec un accent bizarre.
– Théo? Tu la voirr?
Puis, encore plus proche:
– Je ne la voin plus? Théo? TU LA VOIRR?
Une voix, plus éloignée mais qui s'approchait elle aussi:
– Putain, qu'est-ce qui se passe, tu l'as perdue?
Du néerlandais, pur et dur. Un souffle rauque, le bruit d’une course qui s'arrête. Les hommes marchent maintenant, ils passent à quelques mètres du rocher.
– Putain, Boris, ne me dis pas que tu l'as perdue?
– Je sais pas Théo, soudain, je ne la voirr plus…
– Ah, putain, tu ne la voirr plus, tu ne la voirr plus, mais fallait pas la lâcher connard… T'imagines la tronche de Sorvan si on lui dit qu'on est les troisièmes à s'être fait avoir?
Le silence. Le bruit des pas, à nouveau, qui s'éloignent lentement…
Alice reprit espoir, tout doucement.
Le bruit de pas disparut.
Elle essaya de contrôler son souffle et elle aurait voulu ralentir les battements de son cœur ainsi que la course folle des rigoles de sueur qui ruisselaient dans son dos et le long de son cou.
Elle se glissa hors de sa cachette, dans le plus grand silence.
Elle releva précautionneusement la tête par-dessus les fourrés pour voir où les hommes étaient passés, lorsqu'une voix éclata dans son dos:
– Ah ça y est Boris, on la tient! Je t'avais dit que la gosse était maligne!
Foudroyée par la peur Alice s'était retournée avec un petit cri.
Elle faisait face à un solide type à lunettes, qui se mit à rire en braquant sur elle un gros pistolet, presque négligemment
Lorsqu'il arriva en vue de la Ford, il sentit toute sa structure se contracter.
La voiture n'était plus vide.
Un homme venait de s'installer côté passager et, à l'extérieur, le conducteur poussait Alice sur la banquette arrière. Son costume était maculé de terre et de poussière.
Hugo, qui avait élaboré de multiples plans pour les surprendre et pas un seul pour le cas où ils l'auraient retrouvée avant son retour, décida d'improviser du mieux qu'il put.
Sa main droite se détacha du volant et extirpa l'automatique de son étui avant de le glisser sous un pan du blouson, contre sa jambe.
Il décéléra progressivement et se rangea au milieu de la route en baissant la vitre. Il actionna le frein à main.
– Excusez-moi, lança-t-il en néerlandais, pourriez-vous me renseigner? Je cherche la route de Monsanto, un nom qu'il avait aperçu sur un panneau, un peu auparavant.