Sa main reprenait contact avec la crosse de Ruger. Du coin de l'œil il vit Alice, bouche bée, qui le fixait sans pouvoir dire un mot, heureusement.
Le conducteur se retournait, surpris, en ouvrant sa portière.
Il contempla Hugo avec un regard peu amène derrière ses lunettes carrées.
Hugo ouvrait déjà sa portière et posait un pied sur le bitume.
Planquée sous le blouson, sa main tenait fermement la crosse du Ruger.
Mais au moment où il se relevait sur la chaussée, une fraction de seconde avant qu'il ne braque l'automatique devant lui, il vit que le conducteur, là, brutalement, le regardait avec un drôle d'air. Bon sang, il venait de repérer son arme. C'est lui qui fut la cause du désastre.
Hugo était déjà en train d'extirper le Ruger lorsque l'homme se mit à hurler:
– Putain, Boris, c'est le type, le type de Travis!
Hugo avait simplement prévu de les braquer et de leur confisquer Alice, mais les réflexes prodigieusement rapides du conducteur en décidèrent autrement.
La main de l'homme plongeait vers sa ceinture et, à l'intérieur de la Ford, Hugo discerna le mouvement que faisait le passager pour se saisir de son arme, lui aussi.
Son geste fut parfaitement machinal, fonctionnel, juste étonnamment vif. Le canon de l'automatique se retrouva parfaitement superposé avec le blouson marron de l'homme. Sa main gauche en serrait fermement son poignet droit.
Il hurla, COUCHE-TOI! à destination d'Alice, et une énorme grimace distendit les muscles de son visage quand il commença à appuyer sur la détente.
Les impacts s'étoilèrent sur le blouson comme des lumières sanglantes, derrière la fumée et la poudre.
Il fit feu sur le conducteur et sur le passager. À une bonne cadence. En avançant continuellement. Arrosant la partie avant de la presque totalité du chargeur. Douze ou treize balles de 9 mm spécial. Les vitres et le pare-brise de la Ford explosèrent, dans une nova de givre. Le conducteur s'effondra en arrière, sur son siège, sa tête heurtant le volant, sa main projetant son arme sur le plancher, tandis qu'il glissait à terre. Chaque impact provoquait une violente convulsion de ses muscles. L'homme assis à la place du mort venait de trouver la sienne. Il ne tressauta même plus à partir de la dixième balle.
Sous le tonnerre des déflagrations Hugo perçut un hurlement prolongé.
C'était Alice qui hurlait, sous une pluie de givre artificiel, d'éclats de métal et de sang, qui explosait dans l'habitacle.
Son hurlement se transformait en une sorte de plainte prolongée tandis que le silence s'abattait sur la voiture détruite.
Toorop ouvrit la portière arrière et son bras s'engouffra à l'intérieur pour la saisir sans ménagement.
Il ne fallait plus traîner.
Elle réagit à peine, plus docile qu'un vulgaire automate et elle se laissa propulser sur la banquette de la BMW sans prononcer un seul mot. Sa plainte s'était tue et son visage livide était barbouillé de sang et de Plexiglas, constellant ses cheveux noirs. Ses vêtements étaient déchirés, de haut en bas. Du sang perlait à ses genoux, à ses coudes, dans le dos, partout. Elle semblait sortir d'un broyeur d'épaves.
Hugo rangea le flingue dans son étui et prit le cadavre encore chaud du conducteur par la ceinture.
Le thorax et l'abdomen dans leur entier étaient couverts de sang. Il réussit à l'asseoir au volant. Mais le corps glissa sur le côté, sur les jambes de l'autre victime, un filet vermeil ruisselant de ses lèvres entrouvertes.
Hugo s'engagea par-dessus le cadavre et vit qu'il tenait encore les clés de contact dans sa main gauche, crispée autour du métal. Il les lui arracha, les engagea dans le démarreur pour débloquer le Neiman et fit tourner les roues en direction du ravin. Il n'eut qu'à produire deux violents efforts, deux bonnes poussées, pour que la Ford roule doucement sur le bas-côté sablonneux, oscille un instant au-dessus du vide puis finisse par basculer le long de la pente. Elle prit rapidement de la vitesse avant de percuter un arbre, tournant alors sur elle-même, puis sur son axe en commençant une longue série de tonneaux. Le fracas du métal résonnait dans l'espace.
Hugo ne perdit pas de temps à contempler l'ultime course de la Ford.
Il courut se remettre au volant de la BMW dont le moteur continuait de tourner..
Juste avant de démarrer, pourtant, il se retourna vers Alice.
Il planta son regard dans le sien et laissa tomber:
– Bon, je ne suis pas ton père, mais crois-moi, tout ce que tù mérites, c'est une bonne paire de claques.
De ses yeux déjà rougis perlèrent quelques larmes.
– Tu vas me promettre une chose, d'accord?
Elle mit cinq bonnes secondes avant d'opiner faiblement.
– Ne refais plus jamais une telle connerie, d'accord? Plus jamais…
Elle hocha la tête encore plus faiblement. Les larmes coulaient en silence, à peine quelques reniflements. Il lui tendit un paquet de Kleenex puis passa la première et démarra, sur les chapeaux de roues.
Nom de dieu, le conducteur de la Peugeot ne devait plus être loin de Castelo Branco, maintenant. Les flics du coin n'allaient pas tarder à rappliquer. Il accéléra violemment, à l'assaut de la serra, vers le nord, dans le mauvais sens, par rapport à leur destination d'origine.
Les choses ne tournaient plus du tout à son avantage. On retrouverait rapidement les corps des deux mecs et on finirait sûrement par faire le rapprochement avec lui. Il n'allait pas tarder à avoir les flics au cul, et pour de bon, cette fois-ci.
De plus, alors qu'il avait juré de s'offrir une pause indéterminée dans ce genre d'activités, il venait de tuer deux hommes, là, froidement, sur le bord d'une petite route.
– Ne refais jamais une telle connerie, nom de dieu, lança-t-il par-dessus son épaule.
Puis dans un sursaut d'humour parfaitement désespéré:
– Tu m'as bien compris? Ne saute plus jamais d'un autocar en marche.
Il ne cherchait même pas à la faire rire.
CHAPITRE XV
La Casa Azul dominait la mer, joyau bleu et blanc, aux couleurs du ciel et de l'océan, tombé sur cette terre jaune et orange tel un météorite précieux et délicat.
Il était dix-sept heures trente lorsqu'elle gara l'Opel au pied d'un grand et vénérable cèdre.
La Casa Azul était une merveille du style colonial portugais. Elle était formée d'une bâtisse centrale et de deux ailes, entièrement recouvertes d'azulejos. Un vaste parc de cyprès, de cèdres et de chênes-lièges cernait la maison et une terrasse de pierre dominait la plage. Un splendide escalier de granit descendait vers la mer, jusqu'au sable blanc qui recouvrait ses dernières marches.
Au loin, vers l'ouest, les falaises surplombaient un moutonnement d'écume.
Pour pénétrer dans le parc il avait fallu passer le mur d'enceinte, par une lourde grille de fer forgé et suivre une allée qui serpentait entre les arbres jusqu'au magnifique perron de la bâtisse. Une pancarte plantée dans le sol indiquait en lettres flamboyantes: CASA AZUL INSTITUTO TALASSO-TERAPEUTICO. Un soleil rouge et des vagues bleues très stylisées, comme logo.
La Casa Azul avait été construite dans les années 1860 par une riche famille d’armateurs anglo-portugais. Par la suite, après la chute de la dynastie Alveira-Anderson, au début du siècle, la demeure était restée inoccupée, sauf durant une brève période dans les années 30. Jusqu'à ce qu'un diamantaire hollandais entreprenne de la restaurer à la fin des années 60. En 1980, Eva Kristensen l'avait rachetée. Comme petit pied-à-terre dans la région…
La Casa Azul était une entreprise d'un genre un peu particulier. Durant la morte saison, quand le centre de thalasso fonctionnait au ralenti, on faisait visiter la maison, transformée, l'espace de votre venue, en musée où l'on pouvait prendre le thé dans le parc.
L'intérieur était d'un luxe tranquille et insolent.
La jeune femme de la réception leva vers elle un regard étonné lorsque Anita demanda à parler au directeur de l'établissement.
Anita répéta sa question:
– Puis-je parler au directeur de votre établissement?
La jeune femme se reprit:
– Je… je suis désolée mais M. Van Eidercke n'est pas là… C'est à quel sujet exactement. madame…
Van Eidercke pensa Anita. Un Néerlandais.
– Anita Van Dyke. Police d'Amsterdam… Je recherche des informations sur les anciens propriétaires de la Casa Azul… M. Travis et Mme Kristensen… Quand pourrais-je voir M. Van Eidercke?
– Oh pas avant plusieurs jours, madame. Il est en voyage d'affaires en Amérique du Sud… Désirez-vous que j'appelle M. Olbeido? M. Olbeido est le nouveau sous-directeur… Peut-être pourra-t-il vous renseigner?.
Nouveau?
Anita soupira, malgré elle.
– Depuis quand est-il là?
– Depuis le départ à la retraite de M. Gonçalvès, madame, le mois dernier.
– Bon… non je vous remercie, ce ne sera pas la peine. Et ce monsieur Gonçalvès, éventuellement vous pourriez me dire où je pourrais le trouver?