NON. Ça non plus ça ne collait pas. Tout le reste de la maison était immaculé. Ordonné, bien rangé, propre et net, comme si on n'y avait même pas mis le pied. Ça ne collait pas avec une bande de junkies en manque ou de dealers concurrents s'adonnant à des plaisirs orange et mécaniques. Ils auraient saccagé TOUTE la maison…
C'était tout à fait étrange cet îlot de terreur et de violence au cœur de la maison inviolée.
La patrouille arrivait. Oliveira se montra sur le seuil. Les flics jetèrent un rapide coup d' œil dans la maison puis ressortirent fumer une cigarette, attendant patiemment les inspecteurs de Beja.
Vingt minutes plus tard, la voiture des deux flics des homicides se gara, gyro en action. Ils étaient suivis par une antique Fiat déglinguée, conduite par un sexagénaire qui se présenta comme le Dr Pinhero. Un des deux inspecteurs mitrailla la pièce sous tous les angles avec un petit autofocus japonais.
Après que le cadavre fut reparti dans l'ambulance suivie de près par le médecin légiste, une voiture amena deux vieux fonctionnaires fatigués qui relevèrent les empreintes dans toute la maison. Ils commencèrent par fouiller les diverses déjections de la cuisine, isolant rapidement les restes de joints ou de pailles à cocaïne dans des sachets de plastique. Ils prirent des clichés eux aussi, avec un vieux 6x9 est-allemand.
Dans le village voisin, à un petit kilomètre, on commençait à allumer quelques lumières. Les gyrophares vrillaient la nuit de leurs faisceaux bleu et pourpre. Les sirènes résonnaient dans la montagne comme des oiseaux de nuit électriques.
Oliveira la prit par le bras, l'extirpant de sa rêverie.
– Venez, dit-il, on n'a plus rien à faire ici.
– Je ne sais pas, lui répondit-elle franchement, je crois que j'aimerais jeter un coup d'œil à l'étage… En faisant très attention et après le passage du labo…
– Ou'est-ce que vous cherchez? Je n'ai pas l'impression que ça ait un lien avec votre histoire… Le Grec s'est fait dévaliser sa cargaison de dope. On l'a torturé pour ça… C'est tout.
– Je sais, répondit-elle, c'est ce qu'on veut que l'on croie… mais moi je crois que c'est en rapport avec Travis…
Oliveira haussa un sourcil.
– Cet après-midi, j'ai appris que quelqu'un d'autre cherchait Travis. Et si ce que je soupçonne est vrai, alors croyez-moi c'est tout à fait dans leurs méthodes. Extrême brutalité et intelligence. On ne va pas découvrir beaucoup d'empreintes, je suis prête à le parier… Même dans la cuisine…
– Vous pensez que celui ou ceux qui cherchent l’Anglais ont appris quelque chose au sujet du Grec et de Travis? Ou'ils se revoyaient, ou…
– Oui… le Grec était peut-être le dealer attitré de Travis et les types l'ont su, je ne sais comment…
– Attendez un peu, rien ne vous permet de dire ça, vous le savez bien… C'est peut-être tout simplement une bande de junks, qui se sont dit qu'y avait là une jolie maison isolée, un gros lard de Grec et plein de dope dans les placards, pour pas un rond…
– Quais, enchaîna-t-elle, c'est vrai que c'est possible, mais alors expliquez-moi pourquoi tout le reste de la baraque est parfaitement net et astiqué, hein?
Oliveira réprima une réponse spontanée et fit le tour de la question dans sa tête.
– C'est vrai que c'est un peu bizarre… Les types seraient pas sortis de la cuisine?
– Non, ou juste pour ramener la caisse du puits… Ils n'avaient…
– La caisse du puits? Comment savez-vous qu'elle était planquée dans l'puits?
– Je ne sais pas… une présomption… Bon, donc ils ne sortent pas de la cuisine, sinon pour la caisse de dope. Quelqu'un a dû leur dire de ne pas le faire.
– Hein.? Quoi? Quelqu'un… de ne pas le faire?
– Quais, c'était un truc organisé. Bien planifié par des professionnels. Pas des agités de la shooteuse… Vous avez remarqué, juste quelques joints, un peu de coke… Pour se mettre en forme… pas de seringues, de petites cuillères cramées et tout le délire toxico… Et puis y a autre chose…
– Quoi?
– Je ne crois pas que le pire avare ait pu résister longtemps à ces traitements… Ils ont continue après…
– Quais, bien sûr, fallait bien rigoler un peu, non?
– Ja, ja… je sais… mais j'envisage aussi une autre éventualité. Après lui avoir fait cracher sa planque de dope, ils reçoivent l'ordre de se mettre vraiment au boulot… de lui demander où est Travis.
– Mais pourquoi? Pourquoi pas commencer par le plus important… Si c'est pour ça qu'ils sont venus?
– Je ne sais pas trop… Sans doute pour brouiller les pistes. Dites-moi, vous n'avez rien vu de spécial dans les étages tout à l'heure? Je ne sais pas moi, des objets pas à leur place, des meubles fouillés…
– Je n'ai pas eu le temps de tout regarder… Bon vous voulez y retourner c'est ça?
– Écoutez, oui, si ça ne vous cause aucune gêne.
– Ne vous inquiétez pas, l'inspecteur La Paz est un vieux pote. Il nous laissera monter…
– Merci, lui répondit-elle simplement en le suivant dans la maison.
CHAPITRE XVI
Cent cinquante kilomètres plus bas environ, la N630 croisait la NS, en direction de Badajoz. Il avait le choix entre deux solutions pour atteindre Faro, maintenant. Obliquer tout de suite vers Badajoz puis rejoindre Evora et piquer sur l'Algarve. Ou continuer à suivre la N630 jusqu'à Séville puis prendre l'A49 en direction de Vila Real de Santo Antonio, à la frontière, avant de poursuivre plein ouest vers Faro.
Il se gara sur le bas-côté et réinstalla le Ruger dans sa cachette. Réfléchir. Dix secondes. Bien peser sa décision.
Il prit à droite toute. Vers Badajoz et Évora. Pour la première fois depuis la fusillade, Hugo repensa aux implications de cette dernière. Il n'aurait pas que les flics au cul. Les petits copains des deux hommes aimeraient certainement pouvoir faire un brin de causette avec lui…
Il repensa à la mère d'Alice et se rendit compte qu'il n'avait qu'une image floue de cette femme, n'ayant jamais vu d'elle aucun cliché. La seule photo mentale qu'il arrivait à se faire tenait d’un puzzle contradictoire, où les quelques informations délivrées par Alice jouaient un rôle central mais parfaitement opaque. Des rêves… sa mère qui dirigerait une espèce de gang international. Tout en manageant d'une main experte des entreprises dans le monde entier.
Un peu avant Badajoz, la faim déferla en lui comme une lame de fond. Il fallait qu'il mange quelque chose, impérativement. Les amphés ne faisaient plus d'effets. Il fallait en profiter pour s'arrêter, nourrir la machine et ne reprendre de speed qu'après le repas, avec un bon café, pour combattre le sommeil.
Il y avait justement un restaurant de routier, là, à l'entrée d'une petite ville. Il se gara sur le terre-plein qui bordait la route et poussa un long râle de satisfaction en étirant ses muscles contractés par les amphés et la conduite.
Il était un peu plus de vingt et une heures trente à l'horloge de bord lorsqu'il coupa le moteur.
Pendant le repas, Hugo ne dit pas un mot. Et Alice non plus. Il dévora à pleines dents les plats épicés et le vin au goût âpre. Elle se contenta de grignoter une nourriture visiblement trop grasse pour elle.
Il commanda un café. Alluma une cigarette.
Planta son regard dans le bleu étincelant des yeux d'Alice et laissa tomber:
– Bon… maintenant raconte-moi tout depuis le départ.
Alice l'observa par-dessous. Elle semblait réfléchir à toute vitesse.
– Je t'écoute, répéta Hugo, raconte-moi tout. Ta mère. Ton père. Tous ces types armés… J'ai besoin de tout savoir, maintenant.
Alice déglutit difficilement. Elle comprenait l'allusion au «maintenant».
– Qu'est-ce que voulez savoir?
– Ta mère, déjà. Que fait-elle exactement? Pourquoi affirmes-tu qu'elle tue des gens? Et je ne te parle pas de rêves ou de conversations entendues entre deux portes, je veux du concret cette fois…
Il sirota une gorgée de café et aspira une bonne bouffée. Ses yeux ne quittaient pas Alice une seconde.
– C'est un peu compliqué tout ça… Après les rêves et les bouts de conversation dont je vous ai parlé il s'est passé quelque chose… Mais je crois que je n'avais pas le droit d'en parler.
Hugo la fixait sans rien dire.
– La semaine dernière, j'ai trouvé une cassette chez moi… Et je me suis enfuie de la maison avec. Je suis allée à la Police et on m'a questionnée. Puis la police est allée à la maison mais mes parents étaient partis. Ils avaient tout déménagé… Surtout la pièce aux cassettes, évidemment. Ensuite, comme la police ne pouvait plus me garder j'ai compris que ma mère allait me reprendre et là je me suis enfuie dans ce magasin où le policier est mort. Ensuite…
Ensuite il connaissait l'histoire. O.K…
– Qu'est-ce que c'était que cette cassette?
Alice baissa les yeux vers son assiette à peine entamée.
– Sur la cassette, il y avait… Sunya Chatarjampa.
Hugo avala une autre gorgée de café.