— La danse !
— Que dis-tu ?
— Rien.
— Je sais ce que tu veux dire : dans les danses du ventre orientales, les plus anciennes dont on ait connaissance, tout tourne autour du nombril. Tu as voulu éviter le sujet, parce que je t’ai raconté qu’en Transylvanie j’avais vu Athéna danser. Elle était habillée, bien que…
— … bien que le mouvement commence au nombril, pour seulement alors se répandre dans le reste du corps. »
Elle avait raison.
Mieux valait de nouveau changer de sujet, parler de théâtre, des ennuis du journalisme, boire un peu, aller au lit faire l’amour pendant qu’il commençait à pleuvoir dehors. J’ai senti qu’au moment de l’orgasme le corps d’Andréa tournait autour de son nombril – j’avais déjà vu cela des centaines de fois, et je n’y avais jamais prêté attention.
Antoine Locadour, historien
Héron s’est mis à dépenser une fortune en appels téléphoniques pour la France, me demandant de lui trouver tout le matériel pour la fin de la semaine, insistant sur cette histoire de nombril – qui me paraissait la chose la plus inintéressante et la moins romantique du monde. Mais enfin, les Anglais n’ont pas l’habitude de voir les choses comme les Français ; et plutôt que de poser des questions, je suis allé chercher ce qu’en disait la science.
J’ai compris tout de suite que les connaissances historiques ne suffisaient pas – je pouvais localiser un monument ici, un dolmen là, mais ce qui est curieux, c’est que les cultures anciennes semblaient s’accorder autour du même thème, et recourir au même mot pour définir des lieux considérés comme sacrés. Je n’y avais jamais prêté attention, et le sujet a commencé à m’intéresser. Quand j’ai constaté l’excès de coïncidences, je suis allé à la recherche de quelque chose de complémentaire : le comportement humain et ses croyances.
La première explication, la plus logique, a été immédiatement écartée : par le cordon ombilical, nous sommes nourris, il est le centre de la vie. Un psychologue m’a dit tout de suite que cette théorie n’avait aucun sens : l’idée centrale de l’homme est toujours de « couper » le cordon, et dès lors le cerveau ou le cœur deviennent des symboles plus importants.
Quand nous nous intéressons à un sujet, tout autour de nous semble s’y rapporter (les mystiques appellent cela des « signes », les sceptiques une « coïncidence », et les psychologues un « foyer de concentration », mais je dois encore définir comment les historiens doivent se référer à ce thème). Un soir, ma fille adolescente est rentrée à la maison avec un piercing dans le nombril.
« Pourquoi as-tu fait cela ?
— Parce que j’en avais envie. »
Explication absolument naturelle et sincère, même pour un historien qui doit trouver une raison à tout. Quand je suis entré dans sa chambre, j’ai vu un poster de sa chanteuse favorite : le ventre était nu, et le nombril, sur cette photo au mur aussi, paraissait être le centre du monde.
J’ai téléphoné à Héron, et je lui ai demandé pourquoi cela l’intéressait tellement. Pour la première fois il m’a raconté ce qui s’était passé au théâtre, comment les gens avaient réagi d’une manière spontanée mais inattendue à un commandement. Impossible d’arracher davantage d’informations à ma fille, j’ai donc décidé de consulter des spécialistes.
Personne ne semblait accorder grande attention au sujet, et puis j’ai rencontré François Shepka, un psychologue indien (N.d.R. : le nom et la nationalité du scientifique ont été modifiés afin de respecter son désir formel) qui commençait à révolutionner les thérapies actuellement en usage : selon lui, cette histoire de retour à l’enfance pour résoudre les traumatismes n’avait jamais mené l’être humain nulle part – beaucoup de problèmes qui avaient déjà été surmontés par la vie finissaient par resurgir, et les personnes adultes recommençaient à rendre leurs parents coupables de leurs échecs et de leurs défaites. Shepka était en pleine guerre avec les sociétés psychanalytiques françaises, et une conversation sur des absurdités – comme le nombril – a semblé le détendre.
Le thème l’a enthousiasmé, mais il ne l’a pas abordé immédiatement. Il m’a dit que pour l’un des psychanalystes les plus respectés, le Suisse Cari Gustav Jung, nous buvions tous à la même source. Elle s’appelle « l’âme du monde » ; bien que nous tentions toujours d’être des individus indépendants, une part de notre mémoire est commune. Tout le monde cherche l’idéal de la beauté, de la danse, de la divinité, de la musique.
Cependant, la société se charge de définir comment ces idéaux vont se manifester au plan du réel. Ainsi, par exemple, de nos jours l’idéal de beauté est la maigreur, alors qu’il y a des milliers d’années les statues représentaient les déesses bien en chair. Il se passe la même chose pour le bonheur : il existe une série de règles que vous devez suivre, sinon votre conscient n’acceptera pas l’idée que vous êtes heureux.
Jung avait l’habitude de classer le progrès individuel en quatre étapes : la première était la Persona – masque que nous portons tous les jours, imitant celui que nous sommes. Nous sommes convaincus que le monde dépend de nous, que nous sommes des parents parfaits et que nos enfants ne nous comprennent pas, que les patrons sont injustes, que le rêve de l’être humain est de ne jamais travailler et de passer sa vie à voyager. Beaucoup de gens se rendent compte que quelque chose ne va pas dans cette histoire : mais comme ils ne veulent rien changer, ils chassent rapidement le sujet de leur esprit. Quelques-uns veulent comprendre ce qui ne va pas, et ils finissent par rencontrer l’Ombre.
L’Ombre est notre côté noir, qui dicte la façon dont nous devons agir et nous comporter. Quand nous tentons de nous délivrer de la Persona, nous allumons une lumière en nous, et nous voyons les toiles d’araignée, la lâcheté, la mesquinerie. L’Ombre est là pour nous empêcher de progresser – et en général elle y parvient, nous nous dépêchons de redevenir ce que nous étions avant de douter. Cependant, certains survivent à cette confrontation violente avec leurs toiles d’araignée, en disant : « Certes, j’ai un tas de défauts, mais je suis digne, et je veux aller de l’avant. »
À ce moment-là, l’Ombre disparaît et nous entrons en contact avec l’Âme.
Par Âme, Jung ne définit rien de religieux ; il parle d’un retour à cette Âme du Monde, source de la connaissance. Les instincts se réveillent, les émotions sont radicales, les signes de la vie sont plus importants que la logique, la perception de la réalité n’est plus aussi rigide. Nous commençons à savoir nous y prendre avec des choses auxquelles nous ne sommes pas habitués, à réagir d’une façon pour nous inattendue.
Et nous découvrons que, si nous parvenons à canaliser ce jaillissement continu d’énergie, nous allons l’ordonner dans un centre très solide, que Jung appelle le Vieux Sage pour les hommes, ou la Grande Mère pour les femmes.
Il est dangereux de permettre cette manifestation. En général, celui qui atteint cette étape a tendance à se considérer comme un saint, un prophète, quelqu’un qui dompte les esprits. Il faut une grande maturité pour entrer en contact avec l’énergie du Vieux Sage ou de la Grande Mère.
« Jung est devenu fou, a dit mon ami, après m’avoir expliqué les quatre étapes décrites par le psychanalyste suisse. Quand il est entré en contact avec son Vieux Sage, il a commencé à dire qu’il était guidé par un esprit, du nom de Philémon.
— Et enfin…