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— Parce que je ne veux pas qu’ils me fassent cela. Je ne peux pas croire que tu n’as pas encore compris, Ender. Mais je suppose que tu es jeune. Les autres armées ne sont pas l’ennemi. Ce sont les profs qui sont les ennemis. Ils nous obligent à nous combattre, à nous haïr. Le jeu est tout. Gagner, gagner, gagner. Cela ne rime à rien. Nous nous tuons, nous faisons n’importe quoi pour vaincre et, pendant ce temps, tous ces vieux salauds nous espionnent, nous étudient, trouvent nos points faibles, décident si nous sommes ou non assez forts. Assez forts pour quoi ? J’avais six ans quand on m’a conduit ici. Nom de Dieu, qu’est-ce que je savais ? Ils ont décidé que je convenais au programme, mais personne ne m’a demandé si le programme me convenait.

— Alors, pourquoi ne rentres-tu pas chez toi ?

Dink eut un sourire amer.

— Parce que je ne peux pas renoncer au jeu.

Il tira sur le tissu de la combinaison de combat posée sur le lit.

— Parce que j’aime ça.

— Alors, pourquoi ne pas être commandant ?

Dink secoua la tête.

— Jamais. Regarde ce que Ray est devenu. Il est fou. Ray le Nez ! Il dort ici, pas dans sa cabine. Pourquoi ? Parce qu’il a peur d’être seul, Ender. Il a peur du noir.

— Ray ?

— Mais on l’a nommé commandant, de sorte qu’il est obligé d’agir en conséquence. Il ne sait pas ce qu’il fait. Il gagne, mais cela le terrifie encore plus parce qu’il ne sait pas pourquoi il gagne, sauf que j’y suis pour quelque chose. À tout moment, on peut découvrir que Ray n’est pas un général israélien magique, capable de gagner quelles que soient les circonstances. Il ne sait pas pourquoi on gagne ou on perd. Personne ne le sait.

— Cela ne signifie pas qu’il est fou, Dink.

— Je sais, tu es ici depuis un an, tu crois que ces gens sont normaux. Eh bien, ils ne le sont pas. Nous ne le sommes pas. Je regarde la bibliothèque, je fais apparaître des livres sur mon bureau. Des vieux, parce qu’ils ne nous autorisent pas à avoir les nouveaux, mais j’ai une idée assez précise de ce que sont les enfants, et nous ne sommes pas des enfants. Les enfants peuvent se perdre, parfois, et personne ne s’en inquiète. Les enfants ne sont pas dans des armées, ils ne sont pas commandants, ils ne dirigent pas quarante gosses, c’est plus que ce que l’on peut supporter sans devenir fou.

Ender tenta de se souvenir des enfants qu’il avait connus à l’école, dans sa ville. Mais il ne put évoquer que Stilson.

— J’avais un frère. Un type normal. Il n’y avait que les filles qui l’intéressaient. Et voler. Il voulait voler. Il jouait au ballon avec les autres. Un jeu où il fallait faire passer le ballon dans un anneau ; ils dribblaient dans les couloirs jusqu’à ce qu’un agent leur confisque le ballon. On s’amusait bien. Il m’apprenait à dribbler quand j’ai été pris.

Ender se souvint de son frère, et le souvenir ne fut pas agréable. Dink interpréta mal l’expression du visage d’Ender.

— Ouais, je sais, on n’est pas censé parler de chez soi. Mais nous venons bien de quelque part. L’École de Guerre ne nous a pas créés, tu sais. L’École de Guerre n’a jamais rien créé. Elle se contente de détruire. Et nous nous souvenons tous de chez nous. Peut-être pas des choses agréables, mais nous nous souvenons et, ensuite, nous mentons en feignant… Écoute, Ender, comment se fait-il que personne ne parle de chez soi, jamais ? Cela ne montre-t-il pas à quel point c’est important ? Le fait que personne ne reconnaisse que… Oh, merde.

— Non, ce n’est rien, dit Ender. Je pensais seulement à Valentine. Ma sœur.

— Je ne voulais pas te rendre triste.

— Ça va. Je ne pense pas beaucoup à elle, parce que cela me fait toujours… ça.

— C’est exact, nous ne pleurons jamais. Seigneur, je n’avais pas pensé à cela ! Personne ne pleure. Nous tentons vraiment d’être des adultes. Exactement comme nos Pères. Je parie que ton Père était comme toi. Je parie qu’il ne disait rien, supportait tout puis éclatait et…

— Je ne suis pas comme mon Père.

— Alors, peut-être que je me trompe. Mais prends Bonzo, ton ancien commandant. Il est gravement atteint par l’honneur espagnol. Il ne peut pas se permettre la moindre faiblesse. Être meilleur que lui, c’est l’insulter. Être plus fort, c’est comme lui couper les couilles. C’est pour cela qu’il te hait, parce que tu n’as pas souffert quand il t’a puni. Il te hait à cause de cela et il a vraiment envie de te tuer. Il est fou. Ils sont tous fous.

— Et toi, tu ne l’es pas ?

— Moi aussi je suis fou, petit, mais, au moins, quand je suis très fou, je flotte tout seul dans l’espace et la folie, elle sort de moi, elle rentre dans les murs et elle ressort que quand il y a des batailles et que les petits garçons se cognent dedans et la font gicler.

Ender sourit.

— Et toi aussi tu seras fou, ajouta Dink. Viens, allons manger.

— Peut-être peut-on être commandant sans être fou. Peut-être que le fait de connaître la folie signifie que tu n’es pas obligé de la subir.

— Je ne laisserai pas ces salauds me commander, Ender ! Ils t’ont repéré, toi aussi, et ils n’ont pas l’intention d’être tendres avec toi. Regarde ce qu’ils t’ont déjà fait.

— La seule chose qu’ils ont faite, c’est me promouvoir.

— Et ça te facilite la vie ?

Ender rit et secoua la tête.

— Alors, tu as peut-être raison.

— Ils croient qu’ils te tiennent. Te laisse pas faire.

— Mais c’est pour cela que je suis venu, rappela Ender. Pour qu’ils fassent de moi un outil. Pour sauver le monde.

— Je ne peux pas croire que tu y croies encore.

— À quoi ?

— La menace des doryphores. Sauver le monde. Écoute, Ender, si les doryphores voulaient encore nous attaquer, ils seraient déjà là. Il n’y a pas de nouvelle invasion. On les a battus et ils sont partis.

— Mais les vidéos…

— Elles sont toutes de la Première et de la Deuxième Invasions. Tes grands-parents n’étaient pas encore nés quand Mazer Rackham les a détruits. Regarde. C’est tout faux. Il n’y a pas de guerre, et ils nous manipulent, c’est tout.

— Mais pourquoi ?

— Parce que tant que les gens auront peur des doryphores, la F.I. conservera le pouvoir, et que tant que la F.I. garde le pouvoir, certains pays peuvent maintenir leur hégémonie. Mais continue de regarder les vidéos, Ender. Les gens ne vont pas tarder à comprendre cette magouille et il y aura une guerre civile qui mettra un terme à toutes les guerres. C’est ça, la menace, Ender, pas les doryphores. Et dans cette guerre, quand elle éclatera, nous ne serons pas amis, toi et moi. Parce que tu es américain, comme nos chers profs, et moi pas.

Ils allèrent au réfectoire et mangèrent en parlant d’autre chose. Mais Ender ne pouvait s’empêcher de penser à ce que Dink avait dit. L’École de Guerre était tellement repliée sur elle-même, le jeu comptait tellement dans l’esprit des enfants, qu’Ender avait oublié qu’il existait un monde en dehors. Honneur espagnol. Guerre civile. Politique. L’École de Guerre était, en fait, toute petite, pas vrai ?

Mais Ender ne tirait pas les mêmes conclusions que Dink. Les doryphores existaient. La menace était réelle. La F.I. contrôlait beaucoup de choses, mais elle ne contrôlait pas les vidéos et les réseaux. Pas dans le pays d’origine d’Ender. Aux Pays-Bas, où Dink était né, après trois générations d’hégémonie russe, tout était peut-être contrôlé, mais Ender savait que les mensonges ne pouvaient durer en Amérique. Du moins le croyait-il.

Il croyait, mais la graine du doute était là et, de temps en temps, produisait une petite racine. La croissance de cette graine changeait tout. Elle amena Ender à prêter attention à ce que les gens pensaient, plutôt qu’à ce qu’ils disaient. Elle le rendit méfiant.