Il n’y avait pas autant de garçons, à l’entraînement du soir, pas la moitié.
— Où est Bernard ? demanda Ender.
Alai ricana. Shen ferma les yeux et prit une expression de méditation béate.
— Tu n’es pas au courant ? demanda un autre garçon, un Nouveau d’un groupe différent. On raconte que les Nouveaux qui viennent à tes séances d’entraînement n’arriveront jamais à rien dans les armées. On raconte que les commandants n’accepteront pas les soldats déformés par ton entraînement.
Ender hocha la tête.
— Mais à mon avis, reprit le Nouveau, je deviendrai un très bon soldat, et un commandant intelligent sera bien obligé de me prendre. Hein ?
— Eh ! fit Ender sur un ton sans réplique.
Ils commencèrent l’entraînement. À peu près une demi-heure plus tard, alors qu’ils s’entraînaient à prendre appui sur des soldats gelés pour changer de direction, plusieurs commandants, en uniformes différents, entrèrent. Ils notèrent ostensiblement des noms.
— Hé, cria Alai, ne vous trompez pas en écrivant mon nom !
Le lendemain soir, les garçons étaient moins nombreux. Ender apprit des choses – des petits Nouveaux battus dans les toilettes, victimes d’accidents au réfectoire ou dans la salle de jeux, ou bien privés de leurs dossiers par des grands qui avaient pénétré le système de sécurité primitif protégeant les bureaux des Nouveaux.
— Pas d’entraînement ce soir, dit Ender.
— C’est ce qu’on va voir, nom de Dieu ! cria Alai.
— Laisse passer quelques jours. Je ne veux pas que l’on fasse du mal aux petits.
— Si tu renonces un seul soir, ils vont se dire que ce genre de chose marche. Exactement comme si tu avais reculé devant Bernard, quand il était un fumier.
— En plus, ajouta Shen, on n’a pas peur et on s’en fiche, alors il faut que tu continues. Nous avons besoin d’entraînement, et toi aussi.
Ender se souvint de ce que Dink avait dit. Le jeu était trivial, comparativement au reste du monde. À quoi bon consacrer toutes ces soirées à un jeu stupide ?
— De toute façon, nous ne faisons pas grand-chose, dit Ender.
Il prit la direction de la sortie. Alai l’arrêta.
— Ils t’ont terrorisé, toi aussi ? Ils t’ont foutu des claques dans les toilettes ? Ils t’ont fourré le nez dans la pisse ? On t’a fourré un pistolet dans le cul ?
— Non, répondit Ender.
— Tu es toujours mon ami ? demanda Alai, plus calmement.
— Oui.
— Alors, je suis toujours ton ami, Ender, et je reste et je m’entraîne avec toi.
Les grands revinrent, mais les commandants étaient moins nombreux. Ils appartenaient presque tous aux deux mêmes armées. Ender reconnut l’uniforme des Salamandres. Et même quelques Rats. Ils ne notèrent pas de noms, cette fois-là. Ils raillèrent, crièrent et se moquèrent tandis que les Nouveaux s’efforçaient de maîtriser des mouvements difficiles avec des muscles mal entraînés. Quelques garçons commencèrent à s’énerver.
— Écoutez-les, leur dit Ender. N’oubliez pas les mots. Si vous voulez rendre votre ennemi fou, criez-lui ce genre de chose. La folie lui fera faire des bêtises. Mais nous, nous ne devenons pas fous.
Shen reprit l’idée et, après chaque quolibet des grands, fit réciter les mots, très fort, cinq ou six fois, par un groupe de quatre Nouveaux. Lorsqu’ils commencèrent à chanter les insultes comme des comptines, quelques grands se lancèrent dans leur direction avec l’intention de les frapper.
Les combinaisons de combat étaient conçues pour des guerres livrées avec de la lumière inoffensive ; elles n’offraient que peu de protection et gênaient sérieusement les mouvements en cas de combats à mains nues en apesanteur. De toute façon, la moitié des garçons étaient gelés et ne pouvaient pas combattre ; mais la raideur de leurs combinaisons pouvait les rendre utiles. Ender ordonna rapidement à ses Nouveaux de se rassembler dans un coin de la salle. Les grands rirent encore plus forts et ceux qui étaient restés près de la paroi se joignirent à l’attaque, constatant que le groupe d’Ender reculait.
Ender et Alai décidèrent de lancer un soldat gelé sur l’ennemi. Un Nouveau gelé frappa casque en avant, et les deux assaillants filèrent dans des directions opposées. Le plus âgé se tenait la poitrine à l’endroit où le casque l’avait touché, et hurlait de douleur.
La plaisanterie était terminée. Les autres grands se lancèrent dans la bataille. Ender n’espérait guère que les petits pourraient s’en sortir sans blessures. Mais l’ennemi arrivait sans organisation ni coordination ; ils n’avaient jamais travaillé ensemble tandis que la petite armée d’Ender, bien qu’elle ne comprenne que douze membres, avait l’habitude de travailler d’un bloc.
— Nova ! cria Ender.
Les grands rirent. Ils se disposèrent en trois groupes, les pieds joints, accroupis, se tenant par les mains, de sorte qu’ils constituaient de petites étoiles contre la paroi.
— Nous allons les contourner et gagner la porte ; maintenant !
À ce signal, les étoiles éclatèrent, chaque garçon se lançant dans une direction différente, mais suivant une trajectoire lui permettant de rebondir et de gagner la porte. Comme tous les ennemis étaient au milieu de la salle, où les changements de trajectoire étaient plus difficiles, ce fut une manœuvre facile à réaliser.
Ender s’était propulsé de façon à rejoindre le soldat gelé qu’il avait utilisé comme projectile. Le garçon n’était plus gelé et Ender le saisit, le fit pivoter et le lança en direction de la porte. Malheureusement, cela eut pour conséquence d’envoyer Ender dans la direction opposée, à vitesse réduite. Seul, il dérivait lentement, et à l’autre extrémité de la salle de bataille, où les grands étaient rassemblés. Il se retourna, afin de s’assurer que tous ses soldats étaient bien en sécurité contre la paroi opposée.
Pendant ce temps, furieux et désorganisés, les ennemis le repérèrent. Ender calcula le moment où il atteindrait la paroi, et pourrait se lancer à nouveau. Trop tard. Plusieurs ennemis s’étaient déjà propulsés dans sa direction. Avec stupéfaction, Ender reconnut le visage de Stilson parmi eux. Puis il frémit et se rendit compte qu’il s’était trompé. Néanmoins, c’était la même situation et, cette fois, ils n’attendraient pas qu’un combat singulier règle la question. Il n’y avait pas de chef, à la connaissance d’Ender, et tous les garçons étaient nettement plus grands que lui.
Toutefois, il avait appris quelques trucs concernant l’esquive, dans ses cours d’autodéfense, ainsi que d’autres, relatifs à la physique des objets en mouvement. Les batailles du jeu n’en venaient jamais au combat à mains nues – on ne heurtait jamais un ennemi qui n’était pas gelé. De sorte que, pendant les quelques secondes dont il disposa, Ender se positionna de façon à recevoir ses invités.
Heureusement, ils étaient tout aussi ignorants que lui du combat en apesanteur, et ceux qui tentèrent de le frapper constatèrent que donner un coup était pratiquement inefficace puisque le corps basculait en arrière aussi rapidement que le poing filait vers l’avant. Mais certains membres du groupe avaient l’intention de casser des os, comme Ender ne tarda pas à le constater. Toutefois, il n’avait pas l’intention de les attendre.
Il en prit un par le bras et le lança de toutes ses forces. Cela écarta Ender de la trajectoire de l’assaut, sans pour autant le rapprocher de la porte.
— Ne bougez pas ! cria-t-il à ses amis qui, de toute évidence, se préparaient à venir à son secours. Ne bougez surtout pas !