Il n’expliqua pas, et Bean ne l’interrogea pas.
— J’ai besoin de ton intelligence, Bean. Il faut que tu trouves des solutions aux problèmes que nous n’avons pas encore rencontrés. Je veux que tu tentes des choses que personne n’a tentées parce qu’elles sont totalement stupides.
— Pourquoi moi ?
— Parce que, bien qu’il y ait quelques meilleurs soldats dans l’Armée du Dragon – pas beaucoup, mais quelques-uns – personne ne réfléchit mieux et plus rapidement que toi.
Bean ne répondit pas. Ils savaient tous les deux que c’était vrai.
Ender lui montra son bureau. Dessus, il y avait douze noms. Deux ou trois membres de chaque cohorte.
— Choisis cinq soldats, dit Ender. Un dans chaque cohorte. Ce sera une unité spéciale que tu entraîneras. Seulement pendant les séances d’entraînement supplémentaires. Explique-leur ce à quoi tu les entraînes. Ne consacre pas trop de temps à une seule chose. Le plus souvent, ton unité spéciale et toi, vous ferez partie de l’ensemble de l’armée, des cohortes ordinaires. Mais quand j’aurai besoin de vous, quand il faudra faire quelque chose que vous seuls pourrez faire…
— Ce sont tous des Nouveaux, releva Bean. Aucun ancien.
— Après cette semaine, Bean, tous nos soldats sont des anciens. Te rends-tu compte que, au classement individuel des soldats, nos quarante hommes sont tous dans les cinquante premiers ? Qu’il faut descendre jusqu’à la dix-septième place pour trouver un soldat qui ne soit pas un Dragon ?
— Et si je ne trouve rien ?
— Dans ce cas, je me suis trompé sur ton compte.
Bean sourit.
— Tu ne t’es pas trompé.
La lumière s’éteignit.
— Peux-tu retrouver ton chemin, Bean ?
— Probablement pas.
— Dans ce cas, reste ici. Si tu écoutes très attentivement, tu entendras la bonne fée qui viendra, au milieu de la nuit, nous apporter le programme de demain.
— Ils ne vont pas nous mettre une nouvelle bataille demain, n’est-ce pas ?
Ender ne répondit pas. Bean l’entendit s’allonger. Il se leva et fit de même. Il envisagea une demi-douzaine d’idées, avant de s’endormir. Ender serait content : elles étaient toutes stupides.
12
BONZO
— « Asseyez-vous, Général Pace, je vous en prie. Je crois que vous êtes venu me voir à propos d’une question urgente. »
— « En temps ordinaire, Colonel Graff, je ne prendrais pas la peine d’intervenir dans le fonctionnement interne de l’École de Guerre. Votre autonomie est garantie et, en dépit de notre différence de grade, je suis parfaitement conscient du fait que mon autorité me permet de vous conseiller, pas de vous ordonner de prendre des mesures. »
— « Des mesures ? »
— « Ne faites pas l’innocent avec moi, Colonel Graff. Les Américains savent très bien jouer les imbéciles lorsque cela les arrange, mais je ne marche pas. Vous savez pourquoi je suis ici. »
— « Je suppose que cela signifie que Dap a transmis un rapport. »
— « Il a une… affection paternelle vis-à-vis des élèves. Il estime que votre indifférence face à une situation potentiellement dangereuse n’est pas une simple négligence – qu’elle confine à un complot susceptible de causer la mort d’un élève ou risquant, tout au moins, d’entraîner des blessures graves. »
— « C’est une école destinée aux enfants, Général Pace. Cela ne justifie guère la visite du Chef de la Police Militaire de la F.I. en personne. »
— « Colonel, le nom d’Ender Wiggin a filtré jusqu’au haut commandement. Il est même venu jusqu’à mes oreilles. On l’a modestement décrit comme notre unique espoir de victoire dans l’invasion prochaine. Lorsque sa vie et son intégrité physique sont en danger, il ne me semble pas inconvenant que la Police Militaire s’intéresse à la protection de ce garçon. N’êtes-vous pas de cet avis ? »
— « Que Dap aille au diable, et vous aussi, Général, je sais ce que je fais ! »
— « Vraiment ? »
— « Parfaitement. »
— « Oh, c’est évident, mais tout le monde ignore ce que vous faites. Vous savez depuis huit jours que les plus méchants d’entre ces « enfants » complotent pour battre Ender Wiggin, s’ils peuvent. Et que plusieurs conjurés, notamment un, le nommé Bonito de Madrid, généralement appelé Bonzo, n’ont pas l’intention de manifester la moindre retenue lorsque l’agression sera lancée de sorte qu’Ender Wiggin, ressource internationale d’une importance capitale, risque de se faire écraser la tête contre les parois de votre école orbitale. Et, connaissant ce danger, vous proposez de faire exactement… »
— « Rien. »
— « Vous comprendrez que cela puisse nous surprendre. »
— « Ender Wiggin s’est déjà trouvé dans cette situation. Sur Terre, lorsqu’on lui a retiré son moniteur et, plus tard, lorsqu’un groupe de garçons plus âgés… »
— « Je n’ignore pas le passé. Ender Wiggin a provoqué Bonzo Madrid au-delà de ce qu’un être humain peut supporter. Et vous ne disposez pas de police militaire capable de parer à des troubles éventuels. C’est de l’inconscience. »
— « Lorsque Ender Wiggin contrôlera nos flottes, lorsqu’il prendra les décisions entraînant notre victoire ou notre destruction, y aura-t-il une police militaire susceptible de le sauver au cas où la situation lui échapperait ? »
— « Je ne vois pas le rapport. »
— « Naturellement. Mais il existe. Ender Wiggin doit être convaincu que, quelles que soient les circonstances, les adultes ne viendront jamais l’aider. Il doit croire, au plus profond de son être, que seul compte ce que les autres enfants et lui peuvent élaborer eux-mêmes. S’il ne croit pas cela, il n’atteindra jamais l’apogée de ses possibilités. »
— « Il ne l’atteindra pas davantage s’il est mort ou définitivement handicapé. »
— « Cela n’arrivera pas. »
— « Pourquoi ne vous contentez-vous pas de diplômer Bonzo ? Il a l’âge requis. »
— « Parce qu’Ender sait que Bonzo projette de le tuer. Si nous avancions le transfert de Bonzo, Ender comprendrait que nous l’avons sauvé. Le ciel sait que les aptitudes de Bonzo au commandement ne justifient pas un transfert au choix. »
— « Et les autres enfants ? L’aide qu’ils lui apportent ? »
— « Nous verrons ce qui arrivera. C’est ma première décision, elle est définitive et ce sera la seule. »
— « Puisse Dieu vous venir en aide si vous vous trompez ! »
— « Puisse Dieu nous venir en aide si je me trompe ! »
— « Je vous ferai passer en cour martiale. Je veillerai à ce que vous soyez totalement déshonoré, si vous vous trompez. »
— « C’est logique. Mais n’oubliez pas, si j’ai raison, de veiller à me faire donner une douzaine de médailles. »
— « Pourquoi ? »
— « Pour vous avoir empêché d’intervenir. »