Ender hocha la tête sans quitter le plafond des yeux.
— Bien sûr. Après tout, tu n’as que quatre ans de moins que l’âge normal.
— Ce n’est pas drôle. Je ne sais pas ce qui se passe. Tous ces changements dans le jeu, puis ça. Je ne suis pas le seul transféré, tu sais. Ils ont donné leur diplôme à la moitié des commandants et nommé de nombreux types à toi à la tête de leurs armées.
— Quels types ?
— Apparemment, tous les chefs de cohorte et leurs adjoints.
— Bien sûr. S’ils décident de détruire mon armée, ils ne le feront pas à moitié. Ils vont toujours jusqu’au bout.
— Tu gagneras tout de même, Ender. Nous le savons tous. Crazy Tom, il a dit : « Vous voulez dire que je suis censé trouver le moyen de battre l’Armée du Dragon ? ». Tout le monde sait que tu es le meilleur. Ils ne peuvent pas te briser, même si…
— C’est déjà fait.
— Non, Ender, ils ne peuvent pas…
— Leur jeu ne m’intéresse plus, Bean. Je ne jouerai plus. Plus d’entraînement. Plus de batailles. Ils peuvent poser autant de petits morceaux de papier par terre qu’ils veulent, je n’obéirai pas. J’ai pris cette décision avant de franchir la porte ennemie. Je ne croyais pas que cela marcherait, mais je m’en fichais. Je voulais seulement sortir avec éclat.
— Tu aurais dû voir la tête de William Bée. Il était là, à se demander comment il avait perdu alors que tu n’avais que sept garçons encore capables de bouger les orteils et lui seulement trois qui ne pouvaient pas.
— Pourquoi voudrais-je voir la tête de William Bée ? Pourquoi voudrais-je battre qui que ce soit ? (Ender appuya les paumes sur ses yeux.) J’ai gravement blessé Bonzo, aujourd’hui, Bean. Je l’ai vraiment blessé.
— Il l’a cherché.
— Il était assommé mais tenait encore debout. C’était comme s’il était mort, debout. Et j’ai continué de frapper.
Bean ne répondit pas.
— Je voulais seulement être sûr qu’il ne me ferait plus jamais de mal.
— C’est gagné, dit Bean. Ils l’ont renvoyé chez lui.
— Déjà ?
— Les professeurs n’ont pas dit grand-chose, ils ne le font jamais. Selon l’avis officiel, il a obtenu son diplôme, mais à l’endroit de l’affectation – tu sais, École Tactique, Soutien, Pré-Commandement, Navigation, ce genre de chose – ils ont seulement indiqué : Carthagène, Espagne. C’est chez lui.
— Je suis content qu’ils lui aient donné son diplôme.
— Bon Dieu, Ender, nous sommes seulement contents qu’il soit parti ! Si nous avions su ce qu’il te faisait, nous l’aurions tué sur-le-champ. Est-il vrai qu’il avait amené toute une bande de types contre toi ?
— Non. C’était seulement lui et moi. Il s’est battu honorablement. Sans son honneur, ils se seraient jetés sur moi tous ensembles. Ils m’auraient peut-être tué. Son sens de l’honneur m’a sauvé la vie. Je ne me suis pas battu honorablement, ajouta Ender. Je me suis battu pour gagner.
Bean rit.
— Et tu l’as fait. Tu l’as chassé de son orbite.
Un coup contre la porte. Elle s’ouvrit avant qu’Ender ait eu le temps de répondre. Ender attendait d’autres soldats de son armée. Mais c’était le Major Anderson et, derrière lui, le Colonel Graff.
— Ender Wiggin, dit Graff.
Ender se leva.
— Oui, Colonel.
— L’indiscipline dont tu as fait preuve, aujourd’hui, dans la salle de bataille, était déplacée et ne doit pas se reproduire.
— Oui, Colonel, répondit Ender.
Bean n’en avait pas terminé avec l’indiscipline et ne croyait pas ce reproche mérité.
— Je crois qu’il était temps que quelqu’un dise à un professeur ce que nous pensons de ce que vous faites.
Les adultes ne tinrent aucun compte de lui. Anderson tendit un morceau de papier à Ender. Une feuille entière. Pas une de ces petites bandes qui servaient à la transmission des ordres au sein de l’École de Guerre ; c’étaient des ordres en bonne et due forme. Bean comprit ce que cela signifiait. Ender était transféré et quittait l’école.
— Diplôme ? demanda Bean.
Ender acquiesça. Pourquoi ont-ils tellement attendu ? Tu n’as que deux ou trois ans d’avance. Tu sais déjà marcher, parler et t’habiller tout seul. Que vont-ils bien pouvoir t’apprendre ?
Ender secoua la tête.
— Tout ce que je sais, c’est que le jeu est terminé. (Il plia la feuille de papier.) Pas trop tôt. Puis-je avertir mon armée ?
— Tu n’en as pas le temps, dit Graff. Ta navette part dans vingt minutes. En outre, il est préférable que tu ne leur parles pas après avoir reçu tes ordres. Cela facilitera les choses.
— Pour eux ou pour vous ? demanda Ender.
Il n’attendit pas la réponse. Il se tourna rapidement vers Bean, lui serra la main pendant quelques instants, puis prit le chemin de la porte.
— Une minute, dit Bean. Où vas-tu ? Tactique ? Navigation ? Soutien ?
— Commandement, répondit Ender.
— Pré-commandement ?
— Commandement, répéta Ender, puis il sortit.
Anderson le suivit. Bean saisit le Colonel Graff par la manche.
— Personne ne va à l’École de Commandement avant seize ans !
Graff se dégagea et s’en alla, fermant la porte derrière lui.
Bean resta seul dans la pièce, tentant de comprendre ce que cela signifiait. On n’entrait pas à l’École de Commandement sans avoir accompli trois ans en Pré-Commandement, sections Tactique ou Soutien. Mais personne ne quittait l’École de Guerre sans y avoir accompli six années, et Ender n’en avait fait que quatre.
Le système s’effondre. Aucun doute. Ou bien un dirigeant quelconque est devenu fou, ou bien il y a des problèmes avec la guerre, la vraie guerre, la guerre des doryphores. Pourquoi, dans le cas contraire, feraient-ils éclater le système de formation, ruineraient-ils le jeu comme ils l’avaient fait ? Pourquoi mettraient-ils un petit garçon à la tête d’une armée ?
Bean s’interrogeait tout en marchant dans les couloirs, regagnant son lit. La lumière s’éteignit au moment même où il arriva près de sa couchette. Il se déshabilla dans le noir, s’efforçant de fourrer ses vêtements dans un placard qu’il ne voyait pas. Il était désespéré. Au début, il crut que c’était parce qu’il avait peur de commander une armée, mais ce n’était pas le cas. Il savait qu’il serait un bon commandant. Il s’aperçut qu’il avait envie de pleurer. Il n’avait pas pleuré depuis les quelques jours de dépaysement consécutifs à son arrivée. Il tenta de mettre un nom sur le sentiment qui lui nouait la gorge et le faisait sangloter en silence, bien qu’il se retienne. Il se mordit la main pour conjurer ce sentiment, le remplacer par la douleur. Cela ne changea rien. Il ne reverrait pas Ender.
Après avoir nommé le sentiment, il put le contrôler. Il s’allongea et exécuta des exercices de décontraction jusqu’à ce que l’envie de pleurer disparaisse. Puis il s’endormit. Sa main était près de sa bouche. Elle était posée sur l’oreiller, comme hésitante, comme si Bean se demandait s’il voulait se ronger les ongles ou se sucer le bout des doigts. Son front était plissé. Sa respiration était rapide et légère. C’était un soldat et si on lui avait demandé ce qu’il aimerait faire, quand il serait grand, il n’aurait pas compris la question.
En pénétrant dans la navette, Ender remarqua que les insignes de l’uniforme du Major Anderson avaient changé.
— Oui, il est colonel, à présent, confirma Graff. En fait, depuis cet après-midi, le Major Anderson commande l’École de Guerre. On m’a confié d’autres responsabilités.
Ender ne lui en demanda pas la nature.
Graff se sangla dans un siège situé en face du sien, de l’autre côté de l’allée. Il n’y avait qu’un seul autre passager, un homme silencieux, en civil, qui lui fut présenté comme le Général Pace. Pace avait une serviette, mais n’avait pas plus de bagages qu’Ender. Bizarrement, le fait que Graff voyage également sans rien réconforta Ender.