— Pas un seul. Ici, nous sommes absolument sans défense.
— Et s’ils ont envoyé une flotte chargée de nous attaquer ?
— Dans ce cas, nous sommes morts. Mais nos vaisseaux n’ont pas vu une telle flotte, aucun indice de son existence.
— Peut-être ont-ils abandonné et ont-ils l’intention de nous laisser tranquilles ?
— Peut-être. Tu as vu les vidéos. Jouerais-tu l’espèce humaine sur l’éventualité de leur renoncement ?
Ender tenta de prendre la mesure du temps écoulé.
— Et les vaisseaux voyagent depuis soixante-dix ans…
— Certains. D’autres depuis quarante ans, et d’autres depuis vingt. Nous construisons de meilleurs vaisseaux. Nous savons mieux utiliser l’espace. Mais tous les vaisseaux interstellaires qui ne sont pas en construction sont en route pour les planètes ou les avant-postes des doryphores. Tous les vaisseaux interstellaires, avec des croiseurs et des chasseurs dans leur ventre, se dirigent sur les doryphores. Ils décélèrent. Parce qu’ils sont presque arrivés. Nous avons envoyé les premiers vaisseaux sur les objectifs les plus éloignés, les autres sur des objectifs plus proches. Ils atteindront la zone de combat à quelques mois d’intervalle. Nos calculs étaient excellents. Malheureusement, notre matériel le plus primitif, le plus dépassé, va attaquer leur planète d’origine. Néanmoins, ils sont très bien armés… Nous avons des armes dont les doryphores ignorent tout.
— Quand arriveront-ils ?
— Dans les cinq années à venir, Ender. Tout est prêt, au Quartier Général de la F.I. L’ansible centrale s’y trouve, en contact avec la flotte d’invasion ; les vaisseaux sont en état de marche, prêts à combattre. Il ne nous manque qu’un commandant, Ender. Quelqu’un qui sache ce qu’il faudra foutre, avec ces vaisseaux, quand ils seront en place !
— Et si personne ne sait quoi en faire ?
— Nous ferons de notre mieux, avec le meilleur commandant possible.
Moi, se dit Ender. Ils veulent que je sois prêt dans cinq ans.
— Colonel Graff, il est impossible que je sois prêt à commander la flotte à temps.
Graff haussa les épaules.
— Eh bien, fais de ton mieux. Si tu n’es pas prêt, nous nous débrouillerons avec ce que nous avons.
Cela rassura Ender.
Mais seulement quelques instants.
— Naturellement, Ender, pour le moment, nous n’avons personne.
Ender comprit que c’était encore un des jeux de Graff. Me faire croire que tout dépend de moi, afin que je ne me relâche pas, que je fasse tout mon possible.
Jeu ou pas, cependant, c’était peut-être vrai. De sorte qu’il ferait effectivement tout son possible. C’était ce que Val attendait de lui. Cinq ans. Cinq ans seulement avant l’arrivée de la flotte, et je ne sais rien.
— Je n’aurai que quinze ans, dans cinq ans, dit Ender.
— Tu iras sur seize, précisa Graff. Tout dépendra de ce que tu sais.
— Colonel Graff, dit-il, j’ai envie de rentrer et de nager dans le lac.
— Quand nous aurons gagné la guerre, répondit Graff. Ou perdu. Nous aurons quelques décennies avant la destruction, le temps qu’ils arrivent. La maison sera là et je te promets que tu pourras nager autant que tu voudras.
— Mais je serai encore trop jeune pour obtenir une accréditation.
— Tu seras continuellement sous surveillance armée. Les militaires savent organiser ce genre de chose.
Ils rirent et Ender dut faire l’effort de se rappeler que Graff jouait seulement le jeu de l’amitié, que tout ce qu’il disait était mensonges ou tricheries destinés à transformer Ender en machine de combat efficace. Je deviendrai exactement l’outil que vous souhaitez, se dit Ender, mais, au moins, ce sera consciemment. Je le ferai parce que je l’aurai décidé, pas parce que vous m’aurez trompé, salauds sournois !
Le remorqueur atteignit Éros avant qu’ils aient pu la voir. Le capitaine leur montra l’image visuelle, puis superposa celle du détecteur de chaleur. Ils étaient pratiquement dessus – à quatre mille kilomètres – mais Éros, qui ne faisait que vingt-quatre kilomètres de long, était invisible si le soleil ne se réfléchissait pas dessus.
Le capitaine apponta sur une des trois plates-formes qui tournaient autour d’Éros. Il ne pouvait se poser dessus car Éros disposait d’une pesanteur accentuée et que le remorqueur, conçu pour tirer des cargaisons, ne pouvait pas échapper à la pesanteur. Il leur dit au revoir avec mauvaise humeur, mais Ender et Graff restèrent souriants. Le capitaine était mécontent de se trouver dans l’obligation d’abandonner son remorqueur ; Ender et Graff avaient l’impression d’être des détenus enfin libérés sur parole. Lorsqu’ils montèrent dans la navette qui les conduirait sur Éros, ils répétèrent des citations perverties des dialogues des vidéos que le capitaine regardait interminablement, et rirent comme des fous. Le capitaine se vexa et, pour éviter de répondre, feignit de s’endormir. Puis, presque comme si cela venait seulement de lui traverser l’esprit, Ender posa une dernière question à Graff :
— Pourquoi combattons-nous les doryphores ?
— On donne toutes sortes de raisons, répondit Graff. Parce que leur Système est surpeuplé et qu’ils sont obligés de coloniser. Parce qu’ils ne supportent pas l’idée qu’il puisse exister d’autres êtres intelligents dans l’univers. Parce qu’ils ne croient pas que nous soyons des êtres intelligents. Parce qu’ils ont une religion bizarre. Parce qu’ils ont vu nos anciennes émissions vidéo et ont décidé que nous étions désespérément violents. Toutes sortes de raisons.
— Que croyez-vous ?
— Peu importe ce que je crois.
— Je veux savoir tout de même.
— Ils doivent se parler directement, Ender, d’un esprit à l’autre. Ce que pense l’un, l’autre peut également le penser ; ce dont l’un se souvient, l’autre peut également s’en souvenir. Pourquoi auraient-ils élaboré un langage ? Pourquoi apprendraient-ils à lire et écrire ? Comment sauraient-ils ce que sont la lecture et l’écriture s’ils y étaient confrontés ? Ou les signaux ? Ou les nombres ? Ou tout ce que nous utilisons pour communiquer ? Il ne s’agit pas seulement de traduire d’une langue dans une autre. Ils n’ont pas de langue. Nous avons utilisé tous les moyens possibles pour tenter de communiquer avec eux, mais ils ne possèdent même pas de machines qui leur permettraient de voir que nous envoyons des signaux. Et peut-être ont-ils essayé de nous projeter des pensées et ne comprennent-ils pas pourquoi nous ne répondons pas.
— Ainsi, toute cette guerre repose sur le fait que nous ne pouvons pas nous parler ?
— Si l’autre type ne peut pas te raconter son histoire, tu ne peux jamais être certain qu’il ne cherche pas à te tuer.
— Et si nous les laissions tranquilles ?
— Ender, nous ne sommes pas allés chez eux, ils sont venus chez nous. S’ils avaient voulu nous laisser tranquilles, ils l’auraient fait il y a un siècle, avant la Première Invasion.
— Peut-être ne savaient-ils pas alors que nous sommes des êtres intelligents. Peut-être…
— Ender, crois-moi, on discute sur ce sujet depuis un siècle. Personne ne connaît la réponse. En ce qui nous concerne, toutefois, la décision réelle est inévitable. Si l’un d’entre nous doit être détruit, faisons tout pour être encore en vie à la fin. De toute façon, nos gènes ne nous permettront pas de prendre une autre décision. La nature ne peut pas élaborer une espèce qui n’a pas la volonté de survivre. Il est possible d’inculquer l’idée du sacrifice aux individus, mais l’espèce dans son ensemble ne peut pas décider de cesser d’exister. De sorte que si nous ne pouvons pas tuer les doryphores jusqu’au dernier, eux nous tueront jusqu’au dernier.