— Ah, dit une voix grinçante. Très bien, tu es obéissante. C’est satisfaisant.
Ce n’était pas Halima. D’ailleurs, Sheriam n’avait jamais été capable de la sentir, parce qu’elle canalisait le saidin. De plus, elle ne serait pas entrée en scène d’une manière si spectaculaire.
Une telle puissance ! Pour ça, il fallait qu’il s’agisse d’une Rejetée – ou d’une importante servante du Grand Seigneur, bien au-dessus de Sheriam.
Les entrailles nouées, la sœur s’inclina de son mieux.
— Je vis pour servir, Grande Maîtresse, dit-elle très vite. Moi qui suis bénie de pouvoir vivre ces temps et me prosterner devant toi…
— Assez de bavardage ! Si je ne me trompe pas, dans ce camp, tu occupes une position élevée ?
— Oui, Grande Maîtresse. Je suis la Gardienne des Chroniques.
L’apparition ricana.
— La Gardienne d’une vulgaire bande de renégates. De soi-disant sœurs, par-dessus le marché. Mais ça n’a aucune importance. J’ai besoin de toi.
— Je vis pour servir, répéta Sheriam, de plus en plus inquiète.
Que lui voulait cette créature ?
— Egwene al’Vere doit être destituée.
— Pardon ? s’écria Sheriam, choquée.
Une lanière d’Air s’abattit sur son dos, lui infligeant une terrible brûlure. Crétine qu’elle était ! Voulait-elle y laisser sa peau ?
— Pardonne-moi, Grande Maîtresse. Mais si j’ai contribué à sa nomination, c’était sur ordre de l’un des Rejetés.
— Certes, mais Egwene s’est révélée très décevante. Il nous fallait une gamine, pas une vraie femme aux airs juvéniles. Elle doit perdre son titre. Et tu feras en sorte que ces idiotes de renégates cessent de la soutenir. Arrange-toi pour mettre un terme à ces fichues réunions, dans le Monde des Rêves. Comment se fait-il que vous y veniez si nombreuses ?
— Nous avons des ter’angreal… Plusieurs ont la forme d’une plaque d’ambre, et d’autres d’un disque de fer. Plus quelques bagues.
— Des tisseurs de rêves… Ils peuvent être très utiles. Combien en possédez-vous ?
Sheriam hésita, tentée de mentir, au moins par omission. C’était le genre d’information qu’elle aurait aimé cacher à la Grande Maîtresse. Mais dissimuler la vérité à une Élue ?
— Nous en avons vingt, lâcha-t-elle. L’un d’eux est avec Leane, qui a été capturée. Du coup, il nous en reste dix-neuf.
Juste assez pour les réunions d’Egwene en Tel’aran’rhiod. Un artefact pour chaque représentante, et un pour Sheriam.
— Oui, siffla la silhouette nichée dans son manteau de ténèbres. Très utiles… Vole tous ces ter’angreal et remets-les-moi. Ces vermines n’ont rien à faire dans un endroit où les Élus vont et viennent.
— Voler les ter’angreal ? (Comment s’y prendre pour faire une chose pareille ?) Je vis pour servir, Grande Maîtresse.
— Et comment ! Fais ce que je te dis, et tu seras généreusement récompensée. (La silhouette réfléchit quelques secondes.) Je te donne trois jours. Chaque tisseur de rêves qui manquera à l’appel te coûtera un doigt ou un orteil.
Sur ces mots, l’Élue ouvrit un portail au milieu de la tente puis s’y engouffra. De l’autre côté, Sheriam reconnut les dalles familières d’un couloir de la tour.
Voler tous les artefacts ? En trois jours ?
Par les Ténèbres ! J’aurais dû mentir sur le nombre. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ?
Elle resta prostrée un long moment, le souffle court. Ce qui l’attendait était terrible. Le répit n’aurait pas duré longtemps.
Pas longtemps du tout…
— Elle passera en jugement, bien sûr, dit Seaine.
La sœur blanche à la voix douce avait pris place sur une chaise fournie par les deux geôlières rouges qui surveillaient la cellule d’Egwene.
La porte était ouverte. Juste au-delà du seuil Egwene était assise sur un tabouret également fourni par les sœurs rouges.
Ces deux harpies – la replète Cariandre et l’austère Patrinda – ne perdaient rien de l’entretien, toutes les deux maintenant le bouclier qui coupait la prisonnière de la Source. À leur expression, on eût dit qu’elles craignaient de la voir bondir dehors pour tenter de s’évader.
Egwene ignorait les deux femmes. Autant que ses deux premiers jours de cellule aient été pénibles, elle entendait supporter dignement cette épreuve. Même si elle croupissait dans une minuscule pièce dont la porte ne laissait pas filtrer la lumière. Même si on la contraignait à rester dans une robe blanche tachée de sang. Même si on la frappait tous les jours pour la punir d’avoir résisté à Elaida.
Quoi qu’il arrive, elle ne céderait pas.
À contrecœur, mais en accord avec les lois de la tour, les sœurs rouges lui permettaient de recevoir des visites. Très surprise d’en avoir, Egwene s’y était vite faite. Seaine n’était pas la première – et il y avait eu pas mal de représentantes. Étrange, ça…
Quoi qu’il en soit, Egwene avait faim de nouvelles. Comment réagissait-on à son incarcération, dans la tour ? Les Ajah se battaient-ils toujours froid, ou un réchauffement était-il en cours ?
— Elaida a violé nos lois ouvertement, dit Seaine. Et cinq représentantes de cinq Ajah différents ont assisté à tout. Elle a tenté d’éviter un procès, mais en vain. Cependant, certaines ont prêté l’oreille à son argument principal.
— Lequel ?
— Selon elle, tu es un Suppôt des Ténèbres. Ce serait pour ça qu’elle t’aurait d’abord exclue de la tour puis frappée.
Egwene eut un frisson glacé. Si Elaida parvenait à faire accepter cette fable…
— Mais ça ne tiendra pas, la rassura Seaine. Nous ne sommes pas dans un village reculé où accrocher un croc de dragon à une porte suffit à prouver la culpabilité.
Egwene arqua un sourcil. Elle venait d’un « village reculé » où il n’avait jamais suffi de rumeurs pour condamner quelqu’un, qu’il s’agisse d’un délit ou d’un crime. Mais elle garda ses réflexions pour elle.
— Selon les critères de la tour, prouver cette accusation sera difficile. Du coup, je parie qu’Elaida n’essaiera pas de t’intenter un procès. En partie parce qu’elle devrait te laisser parler pour ta défense, alors qu’elle entend t’isoler.
— Tu as probablement raison, dit Egwene en jetant un coup d’œil aux sœurs rouges. Mais si elle ne peut pas prouver que je suis un Suppôt ni éviter qu’il y ait un procès…
— Ce n’est pas une violation suffisante pour qu’on la destitue. La peine maximale, c’est pénitence pendant un mois et censure officielle infligée par le Hall. Elle conserverait l’étole.
En perdant beaucoup de crédibilité, pensa Egwene.
Très encourageant, tout ça. Mais comment être sûre qu’Elaida ne se contenterait pas de l’isoler ? Pour la freiner, elle devait continuer à faire pression sur elle – pas facile du tout, depuis une minuscule cellule. Elle n’y était pas depuis longtemps, mais toutes les occasions perdues lui pesaient déjà.
— Tu assisteras au procès ? demanda-t-elle à Seaine.
— Bien entendu, répondit la sœur blanche. Je suis une représentante, Egwene.
Toujours la froide logique de l’Ajah Blanc. Seaine était un peu moins glaciale que ses compagnes d’obédience, mais elle restait très réservée.
— Je suppose que vous voyez toujours les effets du retour du Ténébreux ?
Avec un frisson, Egwene regarda le sol de sa cellule. Après le phénomène qui avait touché Leane, ça lui arrivait souvent. À part ça, sa cellule était plus austère encore que celle de son amie, sans doute parce qu’on la soupçonnait d’être un Suppôt.