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— Pardon ? s’étrangla le Cairhienien. Ce n’est pas exactement comme ça que les gens réagissent quand tu passes la nuit quelque part ?

Le jeune flambeur roula de grands yeux, mais il n’avait pas tellement le cœur à rire.

Un peu plus tard, au sommet d’une colline, assis sur un rocher, Mat contemplait mornement Hinderstap. Alors qu’aucune lumière ne brûlait, comment savoir ce qui s’y passait ? Pourtant, il regardait. Après une telle folie, qui aurait pu dormir ?

Eh bien, les Bras Rouges, par exemple. Cela dit, il ne blâmait pas Delarn. Une guérison vidait un homme de ses forces. Pour en avoir subi, à l’occasion, Mat le savait mieux que personne. Et il n’avait aucune intention de revivre cette expérience.

Talmanes et les autres Bras Rouges n’avaient pas cette excuse. Mais c’étaient des soldats entraînés à dormir dès qu’une occasion se présentait. De plus, la tuerie d’Hinderstap ne semblait pas les avoir impressionnés autant que leur chef. Dans le feu de l’action, ils s’étaient inquiétés, bien entendu, mais à présent, ce n’était plus qu’une bataille parmi d’autres. Une de plus à laquelle ils avaient survécu… En se couchant, Harnan avait même plaisanté de bon cœur.

Mat n’en était pas là. Quelque chose clochait dans cette sinistre aventure. Le couvre-feu était-il censé empêcher des crises de folie de ce genre ? En s’incrustant, Mat avait-il provoqué un abominable massacre ? Par le sang et les cendres ! Le monde entier était-il devenu fou ?

— Mat, mon garçon…, dit Thom en approchant.

Du combat, il était sorti avec un bras cassé. Il n’en avait pas parlé, mais Edesina l’avait vu grimacer de douleur, et elle avait insisté pour le guérir. La lune s’étant levée, Mat put voir l’air inquiet de son vieil ami.

La colonne s’était arrêtée dans une ravine, sur le bord de la voie. De là, on avait une vue imprenable sur le village, et, plus important, sur la piste que Mat et les siens avaient empruntée pour le quitter. De plus, la ravine était située au sommet d’une colline, et il n’y avait qu’un moyen d’y accéder en partant d’Hinderstap. Une seule sentinelle pouvait repérer de loin un ou plusieurs intrus.

Les Aes Sedai s’étaient installées près du fond de la ravine, mais Mat doutait qu’elles soient en train de dormir. Cela dit, les Champions de Joline avaient pensé à apporter des couvertures, au cas où. Typique de ces hommes, ça… Les Bras Rouges, eux, n’avaient que leur manteau. Malgré la fraîcheur nocturne, Talmanes ronflait avec une régularité de métronome.

Mat avait interdit qu’on allume un feu. Il ne faisait pas assez froid pour ça, et on aurait pu les repérer de loin.

— Je vais bien, Thom, dit Mat en faisant une place au trouvère sur son rocher. Toi, tu devrais dormir.

Thom secoua la tête.

— Un des rares avantages de l’âge, c’est qu’on a beaucoup moins besoin de dormir. Mourir doit pomper moins d’énergie que grandir, j’imagine.

— Ne recommence pas avec ça ! Je dois te rappeler comment tu m’as sauvé la mise, dans ce maudit village ? Qu’est-ce qui t’angoissait, sur le chemin de cet enfer ? Que je n’aie plus besoin de toi ? Si tu avais été ailleurs, aujourd’hui, ou si tu n’étais pas venu me chercher, je serais mort à Hinderstap. Et Delarn aussi.

Thom sourit, les yeux brillant à la lumière de la lune.

— D’accord, Mat. J’arrête les jérémiades. C’est juré.

Mat acquiesça et ils restèrent un long moment à contempler le village.

— Je n’en serai jamais débarrassé, Thom, dit enfin le jeune flambeur.

— De quoi ?

— De tout ça… Le maudit Ténébreux et ses sbires me traquent depuis cette première nuit, à Deux-Rivières, et rien ne les a arrêtés ni ne les arrêtera.

— Tu crois que c’était lui ?

— Qui d’autre ? De braves villageois qui se transforment en tueurs fous ? C’est l’œuvre du Ténébreux, et tu le sais aussi bien que moi.

Thom ne répondit pas tout de suite.

— Oui, sûrement, finit-il par dire. Je suppose que c’est ça…

— Ils me harcèlent toujours, fit Mat, rageur. Ce maudit gholam est en chasse, je le sais, mais ce n’est pas tout. Il y a aussi les Myrddraals, les Suppôts, les monstres, les spectres. Tous à mes trousses. Depuis le début, je tombe de désastre en désastre en m’en sortant par miracle. Parfois, je prétends avoir seulement besoin d’un endroit discret où boire et jouer aux dés, mais ça n’arrêtera rien. C’est fichu.

— Tu es un ta’veren, mon garçon…

— Oui, mais je ne l’ai pas demandé. Pourquoi ne s’en prennent-ils pas à Rand ? Il adore ça.

Mat secoua la tête pour en chasser une image de Rand endormi, Min blottie contre lui.

— Tu penses ce que tu viens de dire ? demanda Thom.

— Non, mais j’aimerais… Ça me faciliterait la vie.

— Les mensonges ne facilitent rien, à long terme. Sauf s’ils concernent la bonne personne – en général une femme – au bon moment et à la seconde près. Quand tu te les répètes, tu aggraves simplement ton problème.

— J’ai fourré ces gens dans la mouise… Au village, je veux dire.

Mat regarda derrière lui, à l’autre extrémité du camp, où les Champions gardaient à l’œil les deux jeunes filles, toujours ligotées. Inlassables, elles continuaient à gigoter. D’où tiraient-elles une telle énergie ? Ce n’était pas humain…

— Je doute que tu sois responsable, Mat, dit Thom. D’accord, tu es un aimant à ennuis, et même le Ténébreux te traque. Mais Hinderstap… Quand je chantais, dans la salle de la taverne, j’ai entendu des trucs. Insignifiants, aurait-on dit. Mais avec du recul, je parie que ces gens s’attendaient à ce qui s’est produit. Ou à quelque chose de ce style.

— Comment est-ce possible ? Si c’était déjà arrivé, ils seraient tous morts.

— Je n’en sais rien…

Thom sursauta, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit. Puis il glissa une main dans sa poche.

— J’allais oublier… En fait, il y a peut-être un lien entre toi et ce carnage. J’ai subtilisé ça à un type trop soûl pour son propre bien.

Le trouvère sortit une feuille pliée en deux.

Mat la prit, la déplia, plissa les yeux et sursauta à son tour. Ce n’était pas une lettre, ni un plan, mais un portrait de lui, chapeau compris. On voyait même la forme de la tête de renard, sous sa chemise.

— Bel homme, plaisanta-t-il pour cacher son trouble. Joli nez, dents bien droites, chapeau superbe.

Thom grogna d’agacement.

— Oui, bon… J’ai vu un type montrer une feuille au bourgmestre… (Mat replia le dessin.) Je parie que c’était un autre portrait de ton serviteur. Que t’a dit le poivrot à qui tu l’as pris ?

— Dans un village, au nord d’ici, une étrangère distribue ta trombine et promet une récompense en échange de tout renseignement. Mon ivrogne tenait cette feuille d’un ami, du coup, il n’a pas pu me décrire la femme ni me donner le nom du village. Son copain ne lui a peut-être rien dit, histoire de toucher l’argent seul. Ou mon gars était trop ivre pour s’en souvenir.

Mat glissa la feuille dans la poche de son manteau. À l’est, les premières lueurs de l’aube apparaissaient déjà. Il n’avait pas dormi, mais sans être fatigué. Vidé de ses forces, oui, mais…

— J’y retourne, dit-il soudain.

— Pardon ? À Hinderstap ?

— Dès qu’il fera jour. (Mat se leva.) Je dois…

Un juron étouffé interrompit le jeune flambeur. Il se retourna, une main volant vers sa lance. En un éclair, Thom tira deux couteaux de ses manches.

Le juron, c’était Fen qui l’avait poussé. Debout, une main sur le pommeau de son épée, le Champion sondait les environs. Épée au poing, Blaeric veillait sur Joline.

— Qu’y a-t-il ? demanda Mat.