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Moiraine était du Cairhien et je me fiais à elle. Plus ou moins…

Dobraine espérait-il que Rand le nommerait roi de l’Arad Doman ? Il avait été régent du Cairhien, mais comme presque tout le monde, il savait que Rand voulait voir Elayne sur le Trône du Soleil.

Eh bien, Rand pouvait effectivement offrir l’Arad Doman à Dobraine. Un des meilleurs candidats possibles…

Le jeune homme fit signe au futur souverain d’ouvrir la marche. Dobraine obéit, s’engageant avec sa garde d’honneur dans une large rue latérale.

Rand le suivit tandis que la liste continuait à se dérouler dans sa tête.

Dans cette ville, les bâtiments, grands et carrés, s’entassaient les uns sur les autres comme de vulgaires boîtes. Beaucoup possédaient des balcons qui débordaient de monde, comme les trottoirs.

Chaque nom inscrit sur la liste chagrinait Rand. Mais la douleur, presque étrangère à lui-même, était très lointaine, désormais. Depuis le jour où il avait tué Semirhage, ses sentiments s’étaient modifiés. La Rejetée lui avait appris à étouffer sa culpabilité et sa peine. Elle pensait l’enchaîner – en réalité, elle l’avait rendu plus fort.

Sur la liste, il ajouta son nom et celui d’Elza. Pourtant, elles n’avaient aucun droit d’y figurer. Plus qu’une femme, Semirhage était un monstre. Et Elza, au service du Ténébreux depuis toujours, avait tout d’une traîtresse.

Pourtant, Rand avait ajouté leurs noms. Après tout, elles pouvaient l’accuser de meurtre autant que les autres. Et peut-être même plus… S’il avait refusé de tuer Lanfear pour sauver Moiraine, il avait recouru aux Torrents de Feu afin de rayer Semirhage de la carte du monde – et de la Trame. Tout ça pour ne pas être de nouveau capturé…

Rand tapota l’objet qu’il transportait dans une bourse accrochée à sa selle. Une figurine lisse… Ses domestiques l’avaient retrouvée dans la chambre de la légende, mais il ne le lui avait pas dit. Maintenant que Cadsuane était bannie de son entourage, il ne l’en informerait jamais.

La sœur, il le savait, continuait à tourner autour de ses proches, jouant avec l’interdiction qui la frappait. Mais elle ne se montrait plus devant lui, et c’était suffisant. Il ne lui parlerait plus, et elle ne s’adresserait plus à lui.

Cadsuane avait été pour lui un outil qui se révélait inutile. Donc, pourquoi aurait-il regretté de l’avoir mise au rebut ?

Jendhilin, Promise du clan du Pic Froid des Miagoma, continua Rand, la voix de Lews Therin faisant écho à la sienne. La liste était si longue… Et elle grandirait encore avant qu’il meure.

La mort ne l’inquiétait plus. Désormais, il comprenait le désir de crever de Lews Therin. Et lui aussi, il méritait de mourir. Existait-il une fin si radicale qu’un homme ne risquait jamais de devoir renaître ?

Rand s’avisa qu’il avait atteint le bout de la liste. Naguère, il la répétait pour s’empêcher d’oublier ces noms. Aujourd’hui, ce n’était plus la peine. Même s’il l’avait voulu, il n’aurait pas pu les rayer de sa mémoire. Cette litanie avait pour objet de lui rappeler qui il était.

Lews Therin, lui, avait un nom à ajouter.

Elmindreda Farshaw.

Rand tira sur ses rênes, forçant ses Aiels et les cavaliers du Saldaea à s’arrêter au milieu de la rue. Sur son étalon blanc, Dobraine se retourna, l’air perplexe.

Je ne l’ai pas tuée ! Lews Therin, elle vit toujours. Nous ne l’avons pas tuée ! Et tout ça était la faute de Semirhage.

Lews Therin ne répondit pas.

Rand sentait toujours ses doigts sur la gorge de Min. Ceux d’un manchot, mais incroyablement forts. Même si Semirhage était responsable de ce moment-là, c’était lui, Rand al’Thor, qui s’était montré trop faible pour renvoyer Min et la mettre en sécurité.

Pourtant, il l’avait gardée avec lui. Par faiblesse, mais surtout parce que, en lui, l’aptitude à protéger quelqu’un était morte. Ça n’avait rien à voir avec Min. Il l’aimait passionnément, et il en serait toujours ainsi. Hélas, la mort, la douleur et la destruction marchaient dans son sillage, et il les portait sur ses épaules comme une traîne. Min pouvait mourir ici, mais s’il l’envoyait au loin, elle serait tout autant en danger. Parce que ses ennemis, très probablement, se doutaient qu’il en était amoureux.

La sécurité, ça n’existait pas. Si elle mourait, il ajouterait son nom à la liste et souffrirait encore plus.

Avant qu’on l’interroge sur son comportement, il talonna Tai’daishar, qui recommença à marteler de ses sabots la terre gorgée d’humidité.

Rand venait souvent à Bandar Eban. Première cité portuaire du Nord-Ouest, la ville n’égalait pas les mégalopoles du Sud, mais elle restait impressionnante.

Les rangées de maisons carrées en bois de deux ou trois niveaux à toit à colombage ressemblaient à des cubes d’enfant entassés les uns au-dessus des autres. En pente douce, ces demeures descendaient jusqu’aux abords de l’immense port.

La ville étant encore plus grande que le port, de loin on avait l’impression de voir une tête d’homme géante en train d’ouvrir la bouche, comme si elle voulait avaler l’océan.

Les quais étaient presque déserts, à l’exception de quelques trois-mâts du Peuple de la Mer et d’une poignée de bateaux de pêche. Dans un port si grand, cette désaffection se révélait encore plus frappante.

Le premier indice que tout n’allait pas bien à Bandar Eban.

À part le port désert, le signe distinctif le plus frappant, c’étaient les étendards. Ils flottaient ou pendaient sur tous les bâtiments, même les plus humbles. Pour la plupart, ils signalaient le type de commerce qu’on pratiquait dans un édifice donné – à Caemlyn, une simple enseigne de bois aurait suffi.

Sur les toits, les étendards aux couleurs vives rivalisaient d’extravagance. Sur au moins un flanc de chaque bâtiment, un drapeau tout aussi audacieux annonçait en lettres de feu le nom du propriétaire et celui des artisans de chaque boutique individuelle. Même les habitations se paraient d’étendards aux noms des familles qui y résidaient.

Le teint cuivré et les cheveux noirs, les Domani adoraient les tenues aux couleurs vives. Partout dans le monde connu, les femmes étaient célèbres pour leurs robes assez fines pour friser le scandale permanent. Dès leur plus jeune âge, disait-on, ces beautés s’entraînaient à manipuler les hommes – en prévision de l’époque où elles passeraient aux travaux pratiques.

La foule qui se pressait sur les trottoirs, si bigarrée fût-elle, ne parvint pas à arracher Rand à ses sombres méditations. Un an plus tôt, il aurait peut-être ouvert de grands yeux, mais à présent, ça l’intéressait à peine. En fait, s’avisa-t-il, en masse, les Domani étaient beaucoup moins spectaculaires qu’individuellement ou par petits groupes. Dans un champ de mauvaises herbes, une fleur attirait toujours l’œil. Au milieu d’un parterre, aucune ne se distinguait des autres.

Si distrait qu’il fût, Rand remarqua l’extrême maigreur de ces gens. Les joues creuses des adultes et le regard hanté des enfants ne laissaient aucun doute. Avant que Dobraine et les Aiels interviennent, la ville avait vécu dans le chaos. Plusieurs bâtiments en gardaient des traces sous la forme de fenêtres ou de portes brisées, et un grand nombre d’étendards portaient des accrocs récemment reprisés.

La loi régnait de nouveau, mais sa longue absence se faisait toujours sentir.

Rand et son escorte atteignirent un grand carrefour central. La place Arandi, comme l’annonçaient les incontournables étendards. D’un geste, Dobraine fit obliquer la colonne vers l’est.

Une grande partie des Aiels qui accompagnaient le Cairhienien arboraient le brassard rouge des siswai’aman. Les Lances du Dragon. Quelque vingt mille Aiels, commandés par Rhuarc, campaient autour de la capitale et dans les villes voisines. À cette heure, presque tous les Domani devaient savoir que ces guerriers combattaient pour le Dragon Réincarné.