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Certes, mais il découvrirait aussi où était allé Alsalam. Car c’était là, lui soufflait son instinct, qu’il aurait les meilleures chances de trouver Graendal.

S’il la débusquait, il la tuerait avec la même arme que Semirhage. Oui, il ferait ce qu’il faudrait faire.

30

Un vieux conseil

Gawyn n’avait pas beaucoup de souvenirs de son père – avec lui, en tout cas, cet homme ne s’était jamais montré très paternel. Pourtant, une certaine journée, dans les jardins du palais de Caemlyn, s’était gravée dans sa mémoire.

Debout près d’un petit bassin, Gawyn y jetait des cailloux pendant que Taringail, le jeune Galad à ses côtés, flânait le long de la promenade des Roses.

Gawyn gardait tous les détails en mémoire. Le lourd parfum des fleurs, les rides argentées sur l’onde et les petits poissons qui s’éparpillaient, effrayés par la pierre qu’il venait de lancer sur eux.

De son père, il conservait une image très nette. Un grand et bel homme, les cheveux légèrement ondulés.

Le dos très droit, Galad affichait un air austère, même dans ses jeunes années.

Quelques mois plus tard, il avait sauvé Gawyn, en train de se noyer dans ce même bassin.

En fermant les yeux, le jeune homme se souvint des paroles de son père. Quoi qu’on puisse penser d’autre de Taringail Damodred, son conseil valait de l’or :

« Il y a deux groupes de gens auxquels il ne faut jamais se fier, disait-il à Galad. D’abord, les jolies femmes. Ensuite, les Aes Sedai. Et que la Lumière vienne à ton aide, fils, si tu rencontres une jolie Aes Sedai. »

« Que la Lumière vienne à ton aide, fils »…

— Je ne peux pas envisager de désobéir aux ordres de la Chaire d’Amyrlin, affirma Lelaine en agitant son petit encrier pour en mélanger le contenu.

Si fasciné qu’il soit par elle, aucun homme sain d’esprit ne faisait confiance à une belle femme. Mais les mâles comprenaient rarement le conseil de Taringail. Comme un boulet de charbon assez refroidi pour ne plus paraître chaud, une jolie femme pouvait être encore plus dangereuse.

Lelaine n’était pas belle, mais redoutablement jolie, surtout quand elle souriait. Mince et gracieuse, ses cheveux noirs sans une once de gris, elle savait jouer de son visage harmonieux aux lèvres pleines.

Levant les yeux sur Gawyn, elle le gratifia d’un regard bien trop séducteur pour une sœur de son calibre.

Elle savait ! Cette femme avait conscience d’être assez agréable pour attirer l’attention, mais pas renversante au point d’éveiller la méfiance.

Une femme de la catégorie la plus dangereuse. Pas inaccessible, elle donnait l’impression aux hommes qu’elle s’intéresserait à eux. En outre, elle n’était pas jolie à la façon d’Egwene, qui vous donnait envie de passer du temps avec elle. Le sourire de Lelaine incitait un homme à compter les couteaux accrochés à sa ceinture et cachés dans ses bottes. Juste pour être sûr que l’un d’eux ne s’était pas égaré entre ses omoplates pendant qu’il pensait à autre chose.

Sous la tente bleue au toit droit, Gawyn se tenait devant le petit bureau de la sœur. Elle ne l’avait pas invité à s’asseoir, et il n’avait pas demandé à bénéficier de ce privilège. Parler à une Aes Sedai – surtout très haut placée – exigeait une vive intelligence et une grande sobriété. Un très bon entraînement, en somme…

— Egwene essaie de vous protéger, insista Gawyn, frustré. C’est pour ça qu’elle vous a interdit de la secourir. Elle refuse que vous preniez des risques. En d’autres termes, elle se sacrifie pour expier sa faute.

Sinon, elle ne vous aurait pas laissées la bombarder Chaire d’Amyrlin. La pauvre petite…

— Elle semble ne se faire aucun souci pour sa sécurité, dit Lelaine en trempant sa plume dans l’encrier.

Concentrée, elle commença à écrire. Une note, supposa Gawyn. En digne gentilhomme, il ne tenta pas de lire en douce, même s’il ne rata pas le message subliminal. Insignifiant, il ne pouvait pas prétendre retenir toute l’attention de Lelaine.

Une insulte qu’il préféra ne pas relever. Tenter de bousculer Bryne avait été un fiasco. Avec cette femme, ce serait encore pire.

— Lelaine Sedai, elle s’efforce d’apaiser vos inquiétudes.

— J’ai toujours été un bon juge des âmes, jeune Trakand. Et je suis sûre qu’elle ne se sent pas en danger.

Lelaine secoua la tête, diffusant un parfum de pommier en fleur.

— Je te crois, mais… Eh bien, si je savais comment tu communiques avec elle, je comprendrais mieux. Et je pourrais…

— On t’a dit très clairement de ne pas poser de questions sur ce point, mon garçon. Les affaires des Aes Sedai concernent les Aes Sedai.

Presque mot pour mot la réponse qu’obtenait Gawyn quand il interrogeait une autre sœur. Il en serra les dents de rage. Comment avait-il pu espérer qu’il en serait autrement ? Le Pouvoir de l’Unique était dans le coup… Et après un long séjour à la Tour Blanche, il n’avait toujours aucune idée de ce que cette force était capable de faire – ou non.

— Quoi qu’il en soit, la Chaire d’Amyrlin s’estime en sécurité. Ce que nous a appris le récit de Shemerin conforte les dires d’Egwene. Enivrée par son propre pouvoir, Elaida ne considère pas comme une menace la véritable Chaire d’Amyrlin.

Lelaine ne disait pas la moitié de ce qu’elle savait, c’était évident. Sur la situation actuelle d’Egwene, Gawyn ne parvenait jamais à glaner une réponse concrète. Selon certaines rumeurs, elle aurait été incarcérée, sa relative liberté de novice retirée. Mais obtenir des informations des sœurs était presque aussi facile que de transformer une pierre en motte de beurre.

Gawyn prit une grande inspiration. S’il perdait son calme, Lelaine ne l’écouterait plus. Et il avait besoin d’aide. Sans l’autorisation des sœurs, Bryne ne bougerait pas le petit doigt. Selon Gawyn, Lelaine était sa meilleure chance. Avec Romanda. À elle deux, elles faisaient l’opinion parmi leurs collègues.

Très vite, Gawyn avait découvert qu’il pouvait jouer subtilement sur les deux tableaux. Presque à tous les coups, une visite chez Romanda lui valait une invitation de Lelaine. Et vice versa. Hélas, si ces femmes acceptaient de le voir, ça n’avait guère de rapport avec Egwene.

Sans nul doute, la conversation ne tarderait pas à dériver.

— Tu as peut-être raison, Lelaine Sedai. (Un changement d’approche.) Egwene se croit sans doute en sécurité. Mais est-il impossible qu’elle se trompe ? Tu ne crois sûrement pas qu’Elaida laissera en liberté une femme qui affirme être la Chaire d’Amyrlin. Sa tactique consiste à humilier une rivale avant de la faire exécuter.

— Peut-être…, murmura Lelaine sans cesser d’écrire. Mais je ne désobéirai pas à la Chaire d’Amyrlin, même si elle se trompe.

Gawyn n’insista pas. Désobéir à la Chaire d’Amyrlin ? Assez informé des intrigues des sœurs, il savait que c’était monnaie courante, à la Tour Blanche. Mais le faire remarquer n’aurait servi à rien.

— Cela dit, fit Lelaine, distraite, je peux présenter une motion devant le Hall. Nous réussirons peut-être à convaincre notre Mère d’écouter un autre son de cloche. On verra si je peux lui présenter une argumentation différente.

« Peut-être »… « On verra »… Jamais un véritable engagement. Des propositions, toujours, bien tartinées de graisse pour être aussi glissantes qu’une anguille. Les réponses des Aes Sedai, quelle catastrophe !

Lelaine leva les yeux et sourit à Gawyn.