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— Bon, puisque je veux bien intercéder en ta faveur, pourrais-tu me rendre un service ? Les grandes choses sont rarement accomplies sans une multitude de soutiens, tu le sais bien.

— Dis-moi ce que tu veux, Aes Sedai, soupira Gawyn.

— Selon tous les rapports, ta sœur s’est admirablement bien comportée à Andor. (La même entrée en matière que lors des trois derniers entretiens entre Gawyn et Lelaine.) Cela dit, pour accéder au trône, elle a dû écraser quelques orteils. Quelle politique appliquera-t-elle au sujet des vergers de la maison Traemane, selon toi ? Durant le règne de ta mère, la politique fiscale était très favorable aux Traemane. Elayne annulera-t-elle ces privilèges, ou s’en servira-t-elle comme un baume, pour apaiser le cœur de ses opposants ?

Gawyn s’autorisa un autre soupir. On en revenait toujours à Elayne. Romanda et Lelaine, il en aurait mis sa main au feu, se fichaient comme d’une guigne de porter secours à Egwene. Elle absente, elles devenaient de plus en plus puissantes chaque jour. Si elles acceptaient de voir Gawyn, c’était à cause de la nouvelle occupante du Trône du Lion.

Pourquoi une sœur de l’Ajah Bleu s’intéressait-elle à la fiscalité sur les vergers ? Gawyn l’ignorait. Lelaine n’était sûrement pas motivée par la cupidité, un des rares défauts que les Aes Sedai n’avaient pas. Donc, elle cherchait un moyen d’avoir un lien positif avec les maisons nobles d’Andor.

Gawyn s’abstint de répondre. Pourquoi aurait-il aidé cette femme ? Qu’avait-il à y gagner ?

Encore que… Pouvait-il jurer qu’elle n’œuvrerait pas à la libération d’Egwene ? S’il ne donnait plus rien à cette sœur, continuerait-elle à le voir ? Serait-il coupé d’une de ses deux seules sources d’influence ?

— Eh bien, fit-il, je pense que ma sœur sera plus sévère que l’était notre mère. Elle pense depuis toujours que la position favorable des propriétaires de vergers n’est plus justifiée.

Gawyn s’avisa que Lelaine, soudain, notait ses propos au bas de sa feuille d’écriture. La plume et le reste n’étaient donc qu’une mise en scène pour pouvoir faire ça ?

Quoi qu’il en soit, il devait répondre honnêtement, parce qu’il n’avait pas le choix. En même temps, il ne fallait pas lâcher trop d’informations. Son lien avec Elayne était sa seule monnaie d’échange, et il devait la faire durer, s’il ne voulait pas se retrouver le bec dans l’eau.

Que c’était agaçant ! Elayne n’était pas un bien négociable, mais sa très chère sœur !

Hélas, il n’avait rien d’autre à vendre.

— Je vois…, dit Lelaine. Et pour les cerisaies, plus au nord ? La production n’a pas été bien terrible, ces derniers temps…

La tête lourde, Gawyn sortit de la tente. Une heure durant, Lelaine l’avait pressé comme un citron au sujet de la fiscalité andorienne. Comme d’habitude, le jeune homme n’était pas sûr que sa visite ait eu une quelconque utilité. À ce rythme, il libérerait Egwene pour son trentième anniversaire.

Comme toujours, une novice l’attendait devant la tente pour le guider hors du camp des Aes Sedai. Cette fois, il s’agissait d’une petite femme replète qui paraissait vraiment trop vieille pour porter la robe blanche.

Gawyn laissa la novice jouer au guide, alors qu’elle était en réalité chargée de s’assurer qu’il s’en irait par le bon chemin. Bryne avait raison. Les sœurs détestaient que des personnes non essentielles – en particulier les soldats – sillonnent leur village conçu comme une réplique miniature de la Tour Blanche.

Sur les trottoirs, il croisa des petits groupes de novices qui le gratifièrent de regards soupçonneux. Il vit aussi des Aes Sedai, toutes dédaigneuses et arrogantes, qu’elles portent de la soie ou de la laine.

Il aperçut également des travailleuses, bien plus pimpantes que celles du camp militaire. À les voir marcher, on aurait pu les prendre pour des sœurs. Un effet classique, quand on était admis dans le saint des saints.

Toutes ces femmes allaient et venaient dans le grand carré de terre boueuse qui équivalait à une place publique.

Dans ce camp, la découverte la plus stupéfiante de Gawyn concernait Egwene. Si surprenant que ce soit, la plupart des femmes, ici, la tenaient bel et bien pour la Chaire d’Amyrlin. Pas pour un leurre destiné à servir de cible, ni pour une insulte jetée à la face d’Elaida. Ici, Egwene al’Vere était la dirigeante suprême.

À l’évidence, on l’avait nommée parce que les rebelles voulaient une personne facile à contrôler. Mais on ne la traitait pas comme une marionnette, même Romanda et Lelaine parlant d’elle avec respect. Son absence avait un avantage, puisqu’elle créait une vacance du pouvoir. En même temps, ça voulait dire qu’on acceptait son autorité. Gawyn était-il le seul à se rappeler qu’elle était une humble Acceptée, quelques mois plus tôt ?

Et en un sens, elle l’était restée. Pourtant, elle avait réussi à impressionner les femmes du camp intérieur et même les soldats. Un écho de la montée vers le pouvoir de Morgase, à Andor, des décennies plus tôt…

Mais pourquoi ne voulait pas être secourue ? Le Voyage, disait-on, avait été redécouvert. Par Egwene en personne, qui plus était.

Il devait lui parler – la seule façon de savoir si elle tenait à ne mettre personne en danger, ou si elle avait une autre motivation.

À la frontière entre le camp des sœurs et celui des soldats, Gawyn détacha Défi de son poteau, dit adieu de la tête à son escorte, puis se hissa en selle et vérifia la position du soleil. Orientant sa monture vers l’est, il s’engagea sur une piste, entre les tentes, et passa au trot. Pour s’éclipser, il avait dit à Lelaine que quelqu’un d’autre l’attendait, et ce n’était pas un mensonge. De fait, il avait promis à Bryne de le rejoindre…

Un coup monté, histoire d’avoir un prétexte pour fausser compagnie à la sœur. Une leçon de Gareth Bryne : préparer un plan de retraite n’était jamais un aveu de couardise. De la bonne stratégie, tout simplement.

Plus d’une heure plus tard, Gawyn retrouva son vieil instructeur à l’endroit prévu : un avant-poste de la garde.

Là, Bryne procédait à une inspection très semblable à celle que Gawyn avait utilisée comme alibi pour quitter son commandement.

Quand il arriva, le général traversait le terrain boueux sur son hongre gris aux larges naseaux. Situé dans une ravine, sur le flanc d’une colline peu abrupte, l’avant-poste offrait une vue parfaite sur le Nord. Devant leur général, les soldats se tenaient bien droits – une marque de respect –, et ils jugèrent plus prudent de dissimuler leur hostilité envers Gawyn. Avec le temps, tous savaient qu’il avait dirigé les maraudeurs auteurs de tant de raids dévastateurs. Un grand stratège, comme Gareth, pouvait respecter le talent d’un adversaire. Ces hommes, eux, avaient vu des frères d’armes tomber à leurs côtés.

Bryne orienta son cheval sur la droite et fit signe à Gawyn.

— Tu es en retard, mon garçon.

— Mais pas plus que tu l’aurais parié ?

— Pas plus, non. Après tout, tu étais avec une Aes Sedai…

Gawyn sourit de la saillie, puis les deux hommes entreprirent de traverser les collines qui moutonnaient en direction du nord.

Bryne entendait passer en revue tous les avant-postes situés du côté ouest de Tar Valon. Pour ça, il devrait parcourir pas mal de chemin, et Gawyn avait proposé de l’accompagner.

Qu’aurait-il pu faire d’autre de son temps ? Très peu de soldats acceptaient de s’entraîner avec lui, et ceux qui y consentaient avaient une seule idée en tête : pousser les choses trop loin pour provoquer un « accident ». Quant aux sœurs, leur patience avait des limites, donc, pas question de les harceler. Restait de bonnes parties de pierres, mais il n’était pas d’humeur à ça, ces derniers temps. Mort d’inquiétude pour Egwene, il enrageait à l’idée de faire du surplace.

Pour ne rien arranger, aux pierres, contrairement à sa mère, il n’avait jamais été très bon. Pourtant, Gareth l’avait forcé à s’y coller, parce que c’était une excellente école de stratégie.