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Sur le versant des collines, des herbes jaunies voisinaient avec d’étranges arbustes aux branches racornies où s’accrochaient de minuscules feuilles presque bleues. À cette époque, on aurait dû contempler des fleurs à perte de vue, mais pas un bourgeon ne consentait à éclore. Ce printemps avorté conférait à la campagne une allure maladive qui serrait le cœur. Rien ne poussait, et ça ne semblait pas vouloir changer.

— Vas-tu me dire comment s’est passée ta rencontre avec Lelaine ? demanda Bryne.

— Je parie que tu le sais déjà…

— Ce n’est pas sûr… En des temps si particuliers, on ne peut plus rien prévoir. Si elle a renoncé pour un temps à ses manigances, Lelaine t’a peut-être écouté.

— Il serait plus facile de trouver un Trolloc qui apprend à canaliser qu’une Aes Sedai qui renonce à comploter.

— Si je ne me trompe pas, quelqu’un t’a prévenu…

Gawyn ne pouvant rien objecter à ça, les deux hommes chevauchèrent un moment en silence. Sur leur droite, dans le lointain, le fleuve serpentait majestueusement. Au-delà, on apercevait les toits et les tours de Tar Valon.

Une prison…

— Gawyn, tôt ou tard, nous devrons parler des jeunes soldats que tu as laissés derrière toi.

— Je vois mal ce qu’on pourrait en dire…

Ce n’était pas totalement vrai. Gawyn se doutait de ce que Bryne lui demanderait. Du coup, il n’avait aucune hâte d’engager le débat.

Le général secoua la tête.

— Il me faut des renseignements, mon garçon. Position, nombre d’hommes, liste des équipements… Je sais que vous étiez cantonnés dans un village, à l’est, mais lequel ? Combien de soldats y sont, et quel soutien leur apportent les Aes Sedai d’Elaida ?

Gawyn garda les yeux braqués devant lui.

— Je suis venu pour sauver Egwene. Pas pour trahir mes frères d’armes.

— Tu les as déjà trahis, fiston.

— Non, répondit Gawyn, catégorique. Je les ai abandonnés, mais pas trahis. Et je n’ai aucune intention de le faire.

— Et tu espères que je ne saisirai pas l’occasion de prendre un avantage ? Ce que tu sais peut sauver des vies.

Bryne tourna la tête vers son compagnon.

— Ou en coûter… Tout est une affaire de point de vue.

— Ne complique pas les choses, Gawyn…

— Sinon, quoi ? Tu me feras torturer ?

— Tu souffrirais pour ces hommes ?

— Ce sont mes gars, Bryne…

Enfin, ils l’étaient…

Quoi qu’il en soit, Gawyn en avait eu soudain assez d’être poussé par les circonstances, au fil des tueries. S’il ne ferait plus montre de loyauté envers la Tour Blanche, pas question qu’il jure allégeance aux rebelles. Son cœur et son honneur appartenaient à Egwene et à Elayne. S’il ne pouvait pas les leur offrir, il en ferait don à Andor – et au monde entier – en traquant Rand al’Thor puis en le tuant.

Rand al’Thor… Comment Bryne pouvait-il prendre la défense de ce salopard ? Le général était sincère, bien entendu, mais il se trompait lourdement. Hélas, tomber sous le charme d’une créature comme ce Dragon pouvait arriver à n’importe qui. Al’Thor n’avait-il pas abusé Elayne en personne ? La meilleure façon d’aider ses amis, pour Gawyn, serait de démasquer le Dragon de malheur puis de l’éliminer.

Gawyn regarda Bryne, qui détourna la tête. Sans doute parce qu’il pensait toujours aux Jeunes Gardes…

Au sujet de la torture, Gawyn ne se faisait aucun souci. Connaissant le général et son sens de l’honneur, ça ne risquait pas d’arriver. En revanche, jeter quelqu’un en prison était dans ses cordes. Pour le bien d’Egwene, il fallait lâcher un peu de lest.

— Ils sont très jeunes, Bryne.

Le général plissa le front.

— Jeunes, oui, répéta Gawyn. À peine sortis de leurs classes. Ils devraient être dans un carré d’entraînement, pas sur un champ de bataille. Ce sont des braves – et des soldats doués –, mais sans moi, ils ne te menacent plus beaucoup. C’était moi qui connaissais ta stratégie. En mon absence, leurs raids seront moins bien préparés et mis en application. S’ils s’entêtent à frapper, le boucher ne tardera pas à les ajouter sur sa note. Je refuse de lui faciliter les choses.

— Compris, j’attendrai… Mais si les raids sont toujours aussi dévastateurs, je reviendrai sur ce sujet.

Gawyn acquiesça. Le mieux qu’il pouvait faire pour ses Jeunes Gardes serait d’aider à mettre un terme au schisme de la tour. Mais c’était largement hors de ses compétences… Cela dit, après avoir libéré Egwene, il trouverait peut-être un moyen de se rendre utile. Enfin, les deux factions ne comptaient quand même pas en venir aux mains ? Les escarmouches consécutives à la chute de Siuan avaient déjà été assez meurtrières comme ça. Que se passerait-il si deux armées s’affrontaient devant Tar Valon ? Des Aes Sedai contre des Aes Sedai, des Champions face à des Champions… Un désastre annoncé.

— Il ne faut pas en arriver là, dit Gawyn comme s’il parlait tout seul.

Bryne le regarda bizarrement.

— Tu ne peux pas attaquer, Gareth. Un siège, passe encore. Mais que feras-tu si les Aes Sedai t’ordonnent de lancer l’assaut ?

— Ce que j’ai toujours fait : obéir.

— Mais…

— J’ai donné ma parole, Gawyn.

— Combien de morts vaut-elle ? Attaquer la tour conduirait à une catastrophe. Si offensées que tes rebelles puissent se sentir, il n’y aura pas de réconciliation à la pointe de l’épée.

— Ce n’est pas à toi d’en décider, grogna Bryne.

Pensif, il dévisagea Gawyn.

— Qu’y a-t-il ?

— Je me demande pourquoi ça te concerne tellement. Tu n’es donc pas là exclusivement pour Egwene ?

— Je…

— Qui es-tu, Gawyn Trakand ? demanda Bryne, poussant son avantage. À qui es-tu fidèle, au bout du compte ?

— Tu me connais mieux que quiconque, Gareth.

— Non, je connais l’homme que tu aurais dû être. Le Premier Prince de l’Épée, formé par des Champions mais lié à aucune femme.

— Ce n’est pas ce que je suis ?

— Du calme, mon garçon. Ce n’était pas une insulte. Une remarque, tout au plus. Tu n’as jamais été aussi obtus que ton frère, je le sais. Mais j’aurais dû m’en aviser plus tôt…

Gawyn étudia le général vieillissant. De quoi voulait-il donc parler ?

— C’est une chose que la plupart des soldats ne regardent jamais en face. Ils y pensent, mais sans se laisser tourmenter. Cette question est pour quelqu’un d’autre, au-dessus d’eux.

— Quelle question ?

— Le choix d’un camp, fiston. Et une fois que c’est fait, se convaincre qu’on a pris la bonne décision. Les soldats ne sont jamais confrontés à ce dilemme, mais les officiers… Pourtant, je vois ça en toi. Ton don pour l’escrime n’est pas une petite affaire. Quand en as-tu eu besoin ?

— Lorsque Elayne était en danger.

— C’est le cas en ce moment et en ce lieu ?

— J’ai aussi sauvé Egwene…

— Et si elle ne veut pas partir ? Je devine ce que veut dire la lumière qui brille dans tes yeux, petit. Et sur Egwene al’Vere, j’en sais très long, tu peux me croire. Tant qu’un vainqueur n’aura pas été désigné, elle ne quittera pas ce champ de bataille.

— Je l’emmènerai loin d’ici, en Andor.

— Tu entends la contraindre à te suivre ? Comme tu es entré de force dans mon camp ? Ambitionnes-tu de devenir une brute qui punit ou tue tous ceux qui ne sont pas d’accord avec elle ?

Gawyn ne répondit pas.

— Qui servir ? continua Bryne. Parfois, nos propres talents nous terrorisent. À quoi sert l’aptitude à tuer, si les carnages ne débouchent sur rien ? Un don gaspillé ? Le meilleur chemin pour devenir un assassin ?