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Dans le lot, y avait-il aussi quelques sœurs soulagées que l’étole ne leur soit pas tombée sur les épaules ? C’était bien possible. Le poste suprême, dans l’histoire récente, avait été cerné par le danger, la trahison et la violence. En deux occasions, un règne avait connu une fin tragique.

À Salidar, Egwene s’était d’abord dit que des idiotes l’avaient choisie. Plus expérimentée, désormais, et sans doute plus sage, elle savait qu’elle s’était trompée. Dans cette affaire, il n’y avait pas eu d’idiotes, mais des sœurs qui apaisaient leur peur en se montrant maladivement prudentes. Prudentes, mais singulièrement arrogantes, en même temps. Choisir quelqu’un dont l’échec les aurait laissées de marbre était certes un risque, mais qui ne les mettait pas directement en danger.

Aujourd’hui, ces représentantes jouaient la même pièce. Leur peur, elles la dissimulaient derrière un visage de marbre et des actes apparemment raisonnables.

Onze représentantes unanimes, toutes debout pour la nouvelle dirigeante. Pas une seule dissidente. Lors de cette cérémonie, il n’y aurait pas de lavement des pieds.

Egwene ne fut pas surprise par cette unanimité. Elaida portée disparue, une armée à leur porte, ces femmes n’avaient pas le choix. Et pour des Aes Sedai, le mieux était de se comporter comme s’il n’y avait jamais eu de désaccord. Le consensus avant tout.

Saerin parut surprise qu’aucune femme ne soit restée assise, ne serait-ce que pour montrer qu’on ne lui forçait pas la main. À dire vrai, certaines représentantes étaient étonnées aussi. Fine mouche, Egwene suspecta qu’elles regrettaient de s’être engagées si vite. En restant la seule assise, une sœur pouvait se gagner un certain pouvoir – en forçant Egwene à laver les pieds de toutes les représentantes puis à implorer la permission de servir. Bien entendu, ça pouvait être aussi une façon de se distinguer en mal – et de s’attirer l’antipathie de la nouvelle Chaire d’Amyrlin.

Lentement, toutes les sœurs se rassirent. Pour la suite, Egwene n’aurait besoin d’aucune assistance, et personne ne lui en proposa. Se levant, elle traversa la salle, ses belles chaussures ne faisant presque aucun bruit sur les dalles peintes. Le vent froid qui s’engouffrait la fit frissonner de plus belle. Avoir choisi de se réunir ici, en dépit de la brèche, en disait long sur la valeur symbolique de cet endroit.

Saerin rejoignit Egwene devant la Chaire majestueuse. Après avoir reboutonné le corsage de sa dirigeante, l’Altarienne au teint olivâtre saisit l’étole qui reposait sur le siège.

La vraie étole, celle qui comptait sept couleurs. Elaida l’avait mise au rebut, mais quelqu’un était parvenu à la retrouver.

Soupesant l’étole comme si elle cherchait à l’évaluer, Saerin chercha le regard d’Egwene.

— Es-tu certaine de vouloir porter ce fardeau, Egwene al’Vere ?

— Je le porte déjà, Saerin, souffla Egwene. Elaida a souillé l’étole quand elle s’est permis de la dépouiller d’une couleur. Moi, j’ai repris le flambeau, et je ne l’ai jamais lâché depuis. Je le porterai jusqu’à ma mort, c’est juré.

— C’est pour ça que tu le mérites, dit Saerin. Les jours qui nous attendent seront uniques dans l’histoire du monde. Dans un lointain futur, quand les érudits se pencheront sur notre époque, je parie qu’ils la jugeront plus terrible pour le corps, l’esprit et l’âme que l’Ère de la Folie ou même celle de la Dislocation.

— S’il en est ainsi, nous sommes une chance pour le monde, non ?

Saerin hésita avant d’acquiescer.

— Je suppose qu’on peut le dire…

Elle posa l’étole sur les épaules d’Egwene et, accompagnée par toutes les représentantes, récita la formule rituelle.

— Te voilà élevée au rang de Chaire d’Amyrlin, dans la gloire de la Lumière, et puisse la Tour Blanche continuer à exister pour les siècles des siècles. Egwene al’Vere, Protectrice des Sceaux, Flamme de Tar Valon et Chaire d’Amyrlin…

Egwene balaya du regard les représentantes, puis elle s’assit sur ce qui deviendrait son trône. Euphorique, elle se sentait comme quelqu’un qui revient à la maison après un très long voyage. Le monde pliait sous le contact du Ténébreux, mais il semblait soudain plus beau et plus juste. Plus sûr, aussi ? Eh bien, ça, c’était très subjectif.

Les Aes Sedai se mirent en rang devant leur nouvelle dirigeante. Par ordre d’âge, Saerin fermant la marche. Une à une, elles s’agenouillèrent devant leur Mère, demandèrent l’autorisation de la servir puis embrassèrent sa bague au serpent avant de s’écarter.

Lors de ce rituel, Egwene remarqua que Tesan était revenue. Passant la tête dans la salle, elle s’assura que tout le monde était rhabillé, puis entra, laissant dans son sillage quatre Gardes de la Tour qui escortaient une prisonnière.

Egwene ravala un soupir. Ces hommes amenaient Silviana, mais couverte de chaînes.

Après le baiser à la bague, la cérémonie était quasiment terminée. Désormais, au terme de tant de mésaventures, Egwene al’Vere était bel et bien la Chaire d’Amyrlin.

Le moment idéal pour surprendre son monde.

— Détachez la prisonnière ! ordonna-t-elle.

Encore dans le couloir, les Gardes obéirent avec force cliquetis de métal. Intriguées, les représentantes tournèrent la tête vers la porte.

— Silviana Brehon, dit Egwene en se levant, tu peux approcher de la Chaire d’Amyrlin.

Les soldats s’écartèrent pour laisser entrer la Maîtresse des Novices. Si sa robe rouge était naguère superbe, elle n’avait pas résisté à un séjour dans les geôles d’Elaida.

D’habitude en chignon, les cheveux noirs de Silviana étaient tressés et… emmêlés. Malgré son piteux état, la tortionnaire d’Egwene gardait toute sa sérénité.

Bizarrement, une fois la salle traversée, elle s’agenouilla devant la Chaire d’Amyrlin. Tendant une main, celle-ci lui permit d’embrasser sa bague au serpent.

Troublées qu’Egwene ait interrompu la cérémonie, les représentantes se regardèrent nerveusement.

— Mère, demanda Yukiri, est-ce le bon moment pour prononcer des sentences ?

Egwene retira sa main à Silviana puis regarda Yukiri et les autres sœurs.

— Vous portez un lourd fardeau de honte, leur dit-elle.

Toujours de marbre, les Aes Sedai n’en froncèrent pas moins les sourcils, les yeux ronds. Étaient-elles furieuses ? Eh bien, elles n’en avaient pas le droit. À côté de celle d’Egwene, leur rage n’était rien.

— Ça ! lança Egwene en désignant le mur percé. Vous êtes responsables de ça. (Elle désigna Silviana, toujours agenouillée.) Et de ça ! Et de la façon dont nos sœurs se regardent lorsqu’elles se croisent dans les couloirs. Et de la division de la tour, qui aurait pu être moins longue sans vous. Mais en réalité, cette division, vous en êtes les artisanes !

» Vous êtes des objets de honte ! Fierté de la Lumière et incarnation de la stabilité et de la loyauté depuis l’Âge des Légendes, la Tour Blanche a manqué être détruite à cause de vous.

Les yeux à présent écarquillés, certaines sœurs semblaient au bord de la crise d’apoplexie.

— Elaida…, commença l’une d’elles.

— Elaida était folle, et vous le saviez toutes autant que vous êtes. Vous ne pouviez pas l’ignorer ces derniers mois, alors qu’elle œuvrait à nous détruire, peut-être sans en avoir conscience. Mais certaines d’entre vous, j’en suis sûre, le savaient déjà le jour où elles l’ont nommée Chaire d’Amyrlin.

» Des dirigeantes à l’esprit dérangé, il y en a eu d’autres, mais aucune n’est passée si près de démolir la tour. Mais qui doit contrôler la Chaire d’Amyrlin ? Vous ! C’était à vous de l’empêcher de faire n’importe quoi. Lui avez-vous vraiment permis de dissoudre un Ajah ? Où aviez-vous la tête ? Comment avez-vous pu laisser la tour tomber si bas ? Au moment où le Dragon Réincarné en personne arpente le monde, en plus de tout.