— Quand l’Ultime Bataille approche, fit Miyasi, je ne vois pas ce qui pourrait être plus important.
Egwene secoua la tête.
— En nous occupant de Rand maintenant, dit-elle, nous serions comme un fermier qui regarde tristement son chariot vide de biens qu’il pourrait vendre à la foire. Ce faisant, il ne voit pas qu’un axe du véhicule est fêlé. Charger le chariot au mauvais moment, c’est garantir que l’axe cassera dès qu’on se mettra en route.
— Que vise exactement ta métaphore ? demanda Tesan.
Egwene se tourna vers Ferane.
— Je vois… Tu fais allusion à la division qui règne à la tour.
— Un bloc de pierre fissuré peut-il être une saine fondation pour un bâtiment ? demanda Egwene. Une longe effilochée peut-elle retenir un cheval emballé ? Dans notre état actuel, comment envisager de « gérer » le Dragon Réincarné en personne ?
— Dans ce cas, dit Ferane, pourquoi aggraves-tu la désunion en te présentant comme la Chaire d’Amyrlin ? Tu contredis ta propre logique.
— Parce que renoncer à mon titre suffirait à réunifier la tour ? demanda Egwene.
— Ça y contribuerait…
La prisonnière arqua un sourcil.
— Supposons, brièvement, qu’en renonçant à mon titre je puisse persuader les rebelles de revenir à la Tour Blanche et d’accepter l’autorité d’Elaida. (Egwene arqua encore plus son sourcil, histoire de souligner à quel point c’était hypothétique.) La tour serait-elle réunifiée ?
— Tu viens de dire que oui, marmonna Tesan.
— Vraiment ? Les sœurs cesseraient-elles de raser les murs dès qu’elles sont seules ? Quand ils se croisent dans les couloirs, les groupes d’Ajah différents ne se regarderaient-ils plus avec hostilité ? Avec tout le respect que je vous dois, les Aes Sedai renonceraient-elles à porter leur châle en toute occasion, histoire d’afficher leur allégeance et de proclamer à qui va leur loyauté ?
Ferane baissa un instant les yeux sur son châle aux franges blanches.
Egwene enfonça le clou :
— Parmi toutes les sœurs, vous êtes les mieux placées pour savoir que les Ajah doivent travailler ensemble. Dans chacun d’entre eux, il est normal que les femmes se regroupent par compétences et par affinités. Mais ces entités doivent-elles s’opposer les unes aux autres ?
— Les sœurs blanches ne sont pas responsables de ces tensions regrettables, dit Miyasi. La cause, c’est l’excès d’émotion des autres sœurs.
— Non, la cause, objecta Egwene, c’est une dirigeante qui se permet d’apaiser des sœurs en secret et de faire exécuter leurs Champions avant qu’elles soient passées en jugement. Un pouvoir qui juge normal de retirer son châle à une sœur, la ramenant au statut d’Acceptée, et qui ne voit aucun inconvénient à abolir un Ajah. Oui, abolir un Ajah. Tout ça sans consulter le Hall. Même chose quand il s’est agi d’enlever et d’emprisonner le Dragon Réincarné. Est-il étonnant que les sœurs soient si inquiètes et terrorisées ? Au fond, ce qui nous arrive n’est-il pas parfaitement logique ?
Les trois sœurs blanches ne pipèrent pas mot.
— Je ne capitulerai pas, reprit Egwene. Pas tant que ça laissera la tour dans un tel état. Donc, je continuerai à clamer qu’Elaida n’est pas la Chaire d’Amyrlin. Ses actes l’ont amplement démontré. Vous voulez combattre le Ténébreux ? Dans ce cas, le plus urgent n’est pas de traiter avec le Dragon Réincarné. La priorité, c’est de vous réconcilier avec les sœurs des autres Ajah.
— Pourquoi nous ? demanda Tesan. Ce que font les autres ne nous regarde pas.
— Parce que vous n’êtes responsables de rien ? demanda Egwene, lâchant un peu la bonde à sa colère.
Aucune de ces sœurs ne reconnaîtrait-elle donc une once de responsabilité ?
— L’Ajah Blanc aurait dû être le premier à voir où menait cette route. Je l’admets, Siuan et les sœurs bleues n’étaient pas irréprochables. Mais vous auriez dû voir que renverser Siuan et abolir l’Ajah Bleu était un remède pire que le mal. Au contraire, plusieurs de vos collègues blanches ont contribué activement à la promotion d’Elaida.
Miyasi se raidit un peu. Les sœurs blanches n’aimaient pas qu’on leur rappelle le rôle d’Alviarin et son échec en tant que Gardienne des Chroniques. Au lieu de se retourner contre Elaida, qui avait évincé l’Ajah Blanc, elles blâmaient la femme qui, selon elles, avait attiré le malheur sur leurs têtes.
— Je continue à penser que c’est un travail pour les sœurs grises, dit Tesan – avec moins de conviction qu’avant. Tu devrais leur en parler.
— C’est fait, dit Egwene, la patience commençant à lui manquer. Certaines refusent de discuter avec moi et m’envoient dans le bureau de Silviana. D’autres affirment qu’elles ne sont responsables de rien, mais finissent par accepter de faire de leur mieux. Les sœurs jaunes, elles, se montrent très raisonnables. Selon moi, elles voient que les problèmes, à la tour, sont une plaie qu’il faut guérir. Je travaille toujours avec plusieurs sœurs marron, qui semblent plus fascinées par la question que mortes d’inquiétude. Je leur ai conseillé d’étudier les précédents historiques, avec l’espoir qu’elles tomberont sur le cas de Renala Merlon. Elles devraient faire aisément le rapprochement, et comprendre que la situation actuelle n’est pas sans issue.
» Les sœurs vertes, paradoxalement, sont les plus bornées. Sur certains points, elles ressemblent beaucoup aux rouges. Ça m’agace, parce qu’elles devraient m’accepter, puisque j’aurais aimé être des leurs.
» Tout ça nous laisse l’Ajah Bleu, pour l’instant dissous, et le Rouge. Mais je doute que les sœurs rouges soient très réceptives à mes suggestions.
Perplexe, Ferane se radossa à son siège. Trois noix dans une main, Tesan dévisagea Egwene. Les yeux ronds, Miyasi se grattouilla le crâne.
Egwene avait-elle poussé le bouchon un peu trop loin ? Comme Rand, les Aes Sedai détestaient se rendre compte qu’on les manipulait.
— Vous êtes sous le choc, dit-elle. Parce que je devrais, selon vous, regarder la tour s’effondrer sans lever le petit doigt. Cette robe blanche, on me force à la porter, et je n’accepte pas ce qu’elle représente, mais j’entends en tirer parti. Aujourd’hui, une novice est la mieux placée pour aller des quartiers d’un Ajah à un autre. Quelqu’un doit œuvrer au salut de la tour, et je suis le meilleur choix. En outre, c’est mon devoir.
— C’est très… raisonnable de ta part, dit Ferane, sourcils froncés.
— Merci, fit Egwene.
Ces femmes trouvaient-elles qu’elle dépassait les bornes ? Enrageaient-elles parce qu’elle influençait des Aes Sedai ? Projetaient-elles de la faire punir encore plus ?
Ferane se pencha de nouveau en avant.
— Imaginons que nous voulions aussi œuvrer au salut de la tour. Quelle démarche nous recommanderais-tu ?
Egwene en fut tout excitée. Ces derniers jours, elle avait accumulé les échecs. Imbéciles de sœurs vertes ! Elles auraient l’air fin, quand elle serait reconnue comme la Chaire d’Amyrlin.
— Suana, de l’Ajah Jaune, vous invitera bientôt toutes les trois à un dîner. (Enfin, elle le ferait dès qu’Egwene l’y aurait poussée…) Acceptez, et mangez en public – peut-être dans un des jardins. Montrez que vous vous sentez bien ensemble. Ensuite, je tenterai de persuader une sœur marron de vous inviter aussi. Là encore, faites-vous voir par les autres sœurs.
— D’une grande simplicité, dit Miyasi. Peu d’efforts requis, et de gros gains potentiels.
— Nous y réfléchirons, conclut Ferane. Tu peux te retirer, Egwene.
La prisonnière détesta qu’on la congédie ainsi, mais elle ne pouvait rien y faire. Cela dit, en l’appelant par son prénom, Ferane lui avait témoigné du respect.
Egwene se leva puis hocha la tête à l’intention de la sœur. Devant ce discret salut, Tesan et Miyasi écarquillèrent les yeux, car il était notoire que la « novice » ne se fendait jamais de l’ombre d’un signe de politesse ou de soumission.