— Un tissu d’idioties !
— Vraiment ? As-tu rendu public ton projet de nouveau serment ? Prêté sur le Bâton, l’engagement à obéir à la Chaire d’Amyrlin et à la soutenir ?
— Je…
— Essaie de nier ! la défia Egwene. Prétends-tu ne pas avoir ce projet ? Les Trois Serments te laisseront-ils te parjurer ?
Elaida se pétrifia. Si elle appartenait à l’Ajah Noir, nier ne lui poserait aucun problème, Bâton ou pas. Mais pour prouver les dires d’Egwene, il y aurait le témoignage de Meidani…
— C’étaient des propos en l’air… Des spéculations lancées à haute voix.
— Les spéculations sont toujours révélatrices. Tu as séquestré le Dragon Réincarné, et voilà que tu me menaces du même sort. Devant témoin, qui plus est. Certains traitent al’Thor de tyran, mais c’est toi qui détruis nos lois et qui gouvernes par la peur.
Furieuse, Elaida écarquilla les yeux. En même temps, elle semblait sous le choc. Alors qu’elle tançait une novice rétive, comment en était-elle arrivée à débattre avec une égale ?
Egwene vit que son adversaire canalisait un flux d’Air. Il fallait l’en empêcher. Ce débat ne pouvait pas être étouffé par un bâillon.
— Continue ! Utilise le Pouvoir pour me réduire au silence. Mais une Chaire d’Amyrlin devrait être capable de recourir à des arguments pour s’imposer dans une polémique.
Du coin de l’œil, Egwene vit Yukiri, la très petite sœur grise, approuver du chef cette tirade.
Les yeux lançant des étincelles, Elaida abandonna son tissage.
— Pourquoi perdrais-je mon temps à convaincre une novice ? Devant des moins-que-rien, la Chaire d’Amyrlin n’a rien à expliquer.
— « La Chaire d’Amyrlin survole les débats les plus complexes et saisit les principes les plus sophistiqués », cita Egwene de mémoire. « Pourtant, au bout du compte, elle est au service de tout le monde, jusqu’au travailleur le plus humble. »
Des propos tenus par Balladare Arandaille, la première Chaire d’Amyrlin issue de l’Ajah Marron. En fait, des mots figurant dans son dernier écrit, juste avant sa mort. Une manière d’exprimer l’essence de son règne et de justifier ses actes durant les guerres de Kavarthen. À ses yeux, une fois la crise passée, une Chaire d’Amyrlin avait l’obligation morale de s’expliquer devant le peuple.
À côté d’Elaida, Shevan approuva elle aussi du chef. La citation n’était pas très connue, mais grâce à Siuan, Egwene en savait long sur la sagesse des Chaires d’Amyrlin du passé. La plupart de ces informations provenaient des archives secrètes – des pépites laissées à l’intention des générations futures par de grandes femmes comme Balladare.
— Quelles absurdités racontes-tu ? s’étrangla Elaida.
— Que comptais-tu faire de Rand al’Thor après l’avoir capturé ? demanda Egwene, ignorant le commentaire.
— Je ne…
— Ce n’est pas à moi que tu réponds, dit Egwene en regardant les invitées, mais à elles. T’es-tu expliquée, Elaida ? Quel plan avais-tu en tête ? Ou esquiveras-tu cette question comme toutes celles que je t’ai posées ?
Rouge comme une pivoine, Elaida parvint pourtant à se calmer.
— Jusqu’à l’Ultime Bataille, j’aurais gardé al’Thor ici, en sécurité. Ainsi, il n’aurait pas semé le malheur et le chaos dans de trop nombreuses nations. L’enjeu valait le risque de le mettre en colère.
— « Comme une charrue éventre la terre, cita Egwene, il éventrera la vie des gens, et tout ce qui était finira consumé par le feu de ses yeux. Les trompettes de la guerre sonneront sur son passage, les corbeaux se nourriront sur son ordre et il portera une couronne d’épées. »
Elaida plissa le front, perplexe.
— Le Cycle de Karaethon, Elaida, lâcha Egwene. Quand tu entendais séquestrer Rand pour sa « sécurité », avait-il déjà conquis l’Illian ? Portait-il déjà ce qu’il a baptisé la « Couronne d’Épées » ?
— Non, bien sûr…
— Et selon toi, prisonnier de la tour, comment aurait-il réalisé les prophéties ? Comment aurait-il déclenché des guerres, comme elles le prédisent ? Comment aurait-il brisé les nations pour les lier à lui ? Emprisonné, aurait-il pu « frapper les siens avec l’épée de la paix » ou faire en sorte que « les neuf lunes le servent » ? Les prophéties ne disent-elles pas qu’il doit être libre ? Ne doit-il pas semer le chaos sur son passage ? Comment auraient-elles pu s’accomplir s’il avait été en prison ?
— Je…
— Ta logique me laisse coite, Elaida, lâcha Egwene.
Entendant ces mots, Ferane eut un petit sourire. Sans doute parce qu’elle songeait une fois de plus que la prisonnière était faite pour l’Ajah Blanc.
— Des questions idiotes, marmonna Elaida. Les prophéties se seraient accomplies d’une façon ou d’une autre. C’était obligatoire.
— Donc, tu avoues que ta tentative de l’emprisonner était vouée à l’échec ?
— Pas du tout ! se défendit Elaida, de nouveau écarlate. Nous ne devrions pas perdre notre temps en vains bavardages. D’ailleurs, ce n’est pas à toi de nous imposer un sujet. Si on parlait plutôt de tes renégates, et du mal qu’elles ont fait à la tour ?
Une manœuvre habile, pour pousser Egwene dans ses retranchements. Elaida n’était pas si nulle que ça, mais son arrogance la perdait.
— Mes sœurs, je les ai vues tenter de combler l’abîme qui nous sépare. Mais comment changer le passé ? Comment effacer ce que tu as fait à Siuan, même si dans mon camp on a découvert un moyen de guérir une femme calmée ? La seule solution, c’est d’aller de l’avant et d’essayer de soigner les vieilles blessures. Mais toi, que fais-tu ? Opposée aux pourparlers, tu veux obliger tes représentantes à les rompre. Et tu insultes tous les Ajah, à part le tien.
Doesine, de l’Ajah Jaune, murmura son acquiescement.
Elaida tourna la tête puis sursauta comme si elle prenait conscience d’avoir perdu le contrôle du débat.
— Assez ! s’écria-t-elle.
— Poule mouillée, lâcha Egwene.
— Comment oses-tu ? s’égosilla l’usurpatrice.
— J’ose dire la vérité, oui ! Tu es une couarde et un tyran ! Je t’accuserais bien d’être un Suppôt des Ténèbres, mais je soupçonne que le Ténébreux serait gêné d’avoir une complice comme toi.
D’un flux dévastateur, Elaida propulsa Egwene contre un mur – si violemment qu’elle en lâcha la carafe de vin. Explosant sur le sol, le récipient projeta un liquide rubis sur la table et sur une moitié des convives.
— Moi, un Suppôt ? cria Elaida. C’est toi, la complice du Ténébreux ! Toi et tes renégates, qui essayez de me détourner de mon devoir.
Un tissage d’Air la percutant de nouveau, Egwene s’écroula, des éclats de cristal s’enfonçant dans ses bras. Une dizaine de lanières d’Air déchirèrent ses vêtements. Du sang jaillit de ses bras, venant souiller le mur tandis qu’Elaida la rouait de coups.
— Elaida, arrête ! s’écria Rubinde en se levant dans un tourbillon de soie verte. Es-tu devenue folle ?
L’usurpatrice se retourna, le souffle court.
— Ne me défie pas, sœur verte !
Les lanières continuèrent à s’abattre sur Egwene. Sans lâcher un gémissement, elle lutta et parvint à se relever. À cause des éclats de cristal, elle avait les bras en sang. Mais elle regarda Elaida avec un calme souverain.
— Elaida ! cria Ferane en se levant. Tu violes les lois de la tour. On ne peut pas utiliser le Pouvoir pour punir une initiée !
— Les lois de la Tour Blanche, c’est moi qui les édicte ! (Folle de rage, Elaida désigna les représentantes.) Vous vous payez ma tête, je le sais ! Dans mon dos, oui ! En face, vous me flagornez, mais je sais ce que vous murmurez. Crétines ingrates ! Après tout ce que j’ai fait pour vous ! Croyez-vous que je vous supporterai jusqu’à la fin des temps ? Eh bien, voyez ce qu’il arrive à cette gamine !