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— Vous avez commencé la gamme ? reprit-il.

— Pour l’instant, personne ne sait ce qu’elle a foutu dans la soirée. Son dernier contact a été avec sa secrétaire aux environs de 19 heures. Elle était restée chez elle pour terminer son installation dans son nouvel appartement.

La peinture fraîche sur les murs, les meubles encore enveloppés, les objets entreposés, attendant de se déployer dans chaque pièce. Claudia avait sans doute voulu changer de cadre pour prendre un nouveau départ après l’affaire Sobieski. Mais elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas le faire tant que la vérité ne serait pas dévoilée.

Les gars des pompes funèbres arrivaient avec leur housse mortuaire. Le porte-étiquette d’identification brillait sous les projecteurs, il n’y avait plus qu’à remplir. Corso ne voulait pas voir ça.

— C’est toi qui vas être saisie ? demanda-t-il en sortant de la tente.

— Sans doute, fit Barbie. On attend la substitute du proc. J’étais de permanence et mon background me désigne pour…

— Appelle-moi demain matin. Je veux être au courant du moindre élément.

Puis il tourna les talons et s’enfuit vers le monolithe bleuâtre qui évoquait un vaisseau spatial en suspens dans la nuit glacée.

En remontant la rampe de pierre, la première pensée rationnelle qui vint le surprendre n’était pas reluisante : lâchement, il se félicitait de n’être pas celui qui allait devoir annoncer la nouvelle aux parents de Claudia. La violence lui collait à la peau mais il avait rendu son tablier de croque-mort.

Dans sa voiture, il démarra brutalement et fonça sur les quais, grillant tous les feux qu’il croisait.

Parvenu à Notre-Dame, il pila, attrapa son téléphone, appela Catherine Bompart :

— T’es au courant ?

— Je suis désolée. Vraiment, je…

— Je veux être réintégré au 36.

— Quand ?

— Maintenant.

89

Bien sûr, le tour de magie ne fonctionna pas. Même Catherine Bompart ne possédait pas un tel pouvoir.

Corso dut se contenter de remplir une tonne de paperasse, de courir de bureau en bureau, d’expliquer ses motivations et d’attendre, comme tout le monde, qu’on prenne en considération sa candidature. Elle serait sans doute acceptée mais trop tard pour attraper le train de l’homicide de Claudia.

Il changea son fusil d’épaule, proposant d’aider Barbie en sous-main. La fliquette n’était pas chaude. Désormais chef de groupe, elle n’avait pas besoin d’un chaperon. Ensuite, la situation était sous haute tension. Malgré ses efforts, elle n’avait pu cacher aux médias ce nouveau meurtre — et son mode opératoire qui rappelait en tout point « le bourreau du Squonk », une affaire soi-disant réglée depuis le procès de novembre et le suicide du coupable…

Dans un tel contexte, Barbie pouvait se passer d’un boulet comme Corso : aucune objectivité par rapport à la victime, des casseroles au cul en veux-tu, en voilà (dont l’homicide d’Alfonso Perez), une perception des choses totalement biaisée par ses multiples erreurs… Trop de tripes, plus assez de cerveau. Et bien sûr aucun droit d’intervenir à un quelconque niveau dans la procédure. Un mouton noir doublé d’un poids mort.

Même s’il avait réintégré la BC sur-le-champ, on ne lui aurait pas confié l’enquête de flagrance. Après tout, ce nouveau meurtre était la preuve même de son incompétence — il s’était planté sur toute la ligne.

— Je connais l’affaire mieux que personne, plaida-t-il pourtant.

— Un peu trop, même, rétorqua Barbie.

— Me la fais pas à l’envers, t’as besoin de moi sur ce coup. Putain, je suis ni à la retraite ni cinglé !

À contrecœur, elle accepta de lui transmettre les éléments de l’enquête en lui soutirant la promesse qu’il ne foutrait pas les pieds au 36, ni n’interviendrait en aucune manière. Il était un consultant officieux — et même occulte.

Corso obtempéra — pas d’autre choix — pour s’apercevoir au bout de deux jours qu’il n’y avait rien à analyser. L’enquête était repartie de zéro et y était restée. Il éprouvait une sinistre impression de déjà-vu et d’impuissance chronique.

Le 14 décembre, Claudia Muller avait quitté son cabinet aux environs de 16 heures pour finir d’aménager son nouvel appartement. Elle avait appelé son assistante à 19 h 10. Ensuite, plus de nouvelles. Comme Sophie Sereys ou Hélène Desmora, elle s’était volatilisée, pour réapparaître sur les berges du port de Tolbiac, nue, entravée et défigurée.

En réalité, l’enquête était pire qu’à l’arrêt — elle avait atteint un point désespéré où tout ce qui pouvait être tenté l’avait déjà été. Aucune piste, aucune voie d’investigation supplémentaire ne se dessinait, et le groupe de Barbie était simplement obligé de constater que chaque note de la gamme était un nouveau zéro ajouté à la série. Que dalle au carré.

L’autopsie avait démontré que Claudia n’était pas morte d’étouffement mais de sa chute. Le tueur n’avait pas eu le temps de provoquer son asphyxie par le garrot qu’il avait pratiqué. Tout portait à croire qu’elle s’était débattue et qu’elle avait chuté par-dessus bord, se rompant les vertèbres cervicales au contact du bitume — le silo faisait plus de vingt mètres de haut.

Côté tueur, rien. Pas d’empreintes ni de traces organiques. Pas de témoin ni de vidéosurveillance. Aucun élément dans le quotidien de Claudia qui aurait pu révéler une présence suspecte. L’avocate menait une existence monacale et son déménagement n’était qu’une nouvelle manière de voyager dans son monde intérieur, avec ses livres, ses films, ses tableaux. Pas de boyfriend à l’horizon. Des parents autrichiens habitant Vienne. Ni famille ni amis à Paris. Une solitaire qui avait choisi comme ligne de vie de défendre les pires criminels et les causes immondes.

Corso ne comprenait pas comment une telle femme, immergée jusqu’aux yeux dans l’affaire Sobieski, avait pu se laisser surprendre. Elle connaissait par cœur le modus operandi de l’assassin, le fait qu’il enlevait ses victimes — ou les attirait — sans laisser de traces. Comment avait-elle pu tomber dans le panneau ? Impossible. Claudia n’était pas née de la dernière pluie et elle était pour ainsi dire conditionnée par ce dossier qui l’avait obsédée pendant une année et l’obsédait encore. Au premier signe suspect, elle aurait réagi.

Corso en conclut qu’elle connaissait son agresseur et lui faisait confiance. Celui ou celle qui lui avait rendu visite cette nuit-là était absolument insoupçonnable…

Le soir du dimanche 17 décembre, Barbie l’appela pour lui annoncer que la dépouille de Claudia avait enfin été rendue à la famille, après plus de cinquante heures d’autopsie, d’examens et de triturations en tout genre. Les parents avaient décidé d’enterrer leur fille à Paris, au cimetière de Passy.

— C’est pour quand ?

— Demain matin, à 11 heures.

90

Le cimetière de Passy, c’est le carré VIP des morts. Environ 2600 tombes, incluant le plus fort taux de people au mètre carré. Un parterre de célébrités enterrées au sommet d’une colline surplombant la place du Trocadéro. Devant la porte gigantesque de style Art déco, le flic hésitait encore. S’il était repéré par la famille ou qui que ce soit lors de ces funérailles, il finirait pendu à un des châtaigniers du sanctuaire. Après tout, il était celui qui s’était trompé de tueur, avait accablé le client de Claudia et, d’une manière plus ou moins directe, avait donné à l’assassin l’idée de sacrifier la jeune avocate. Allez, Corso, t’en as vu d’autres.