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— Quelle était la nature de vos relations ?

— Ça ne vous regarde pas.

Philippe Marquet se passa la manche de sa veste sur le front comme si cette réplique lui avait coûté un réel effort physique.

— Vous couchiez ensemble ? demanda Corso en manière de provocation.

Il s’était placé dos à la lumière, obligeant l’autre à affronter le soleil de face.

— Je… je n’ai pas à vous répondre.

Il était temps de passer aux méthodes coercitives : il l’empoigna par le colback en ayant peur que son costume à deux balles lui reste dans la main.

— Arrête de jouer au con. Claudia vient d’être enterrée. Assassinée de la pire des façons. Si ta relation avec elle, quelle qu’elle soit, est découverte, ça fera mauvais genre, crois-moi. Tu pourrais rapidement te retrouver sur la liste des suspects. Après tout, un gars de l’IJ, y a pas mieux pour tromper les autres flics. Ça expliquerait à quel point le tueur nous a roulés dans la farine…

Marquet serrait ses petites griffes sur les poignets de Corso — il avait la force d’un tuberculeux en rupture de sanatorium.

— Lâ… lâchez-moi !

— Quelles étaient vos relations, bordel de Dieu ?

Marquet ouvrit la bouche. Pas moyen de sortir un mot. Corso le relâcha enfin et s’essuya les mains sur son blouson — il les avait poisseuses comme s’il venait de piocher une poignée de frites avec ses doigts.

— On… on était ensemble…, finit par râler l’autre entre deux quintes de toux.

Ce fut au tour de Corso d’avoir le souffle coupé. Marquet n’avait aucune raison de mentir. Bien au contraire. Claudia Muller, la femme éblouissante qui triomphait de tous les procès, qui avait sans doute tous les avocats à ses pieds, et pas seulement eux, les juges, les procureurs, les accusés, les jurés…, cette femme inaccessible, qui en pinçait au passage pour un peintre-faussaire condamné pour un double meurtre, aurait jeté son dévolu sur ce technicien scientifique de mes deux ?

— J’en crois pas un mot.

— Croyez ce que vous voulez, se redressa l’autre, blessé dans son orgueil de mâle.

Corso fit un pas, obligeant Marquet à se plaquer contre une stèle.

— Vous ne viviez pas ensemble.

— Bien sûr que non !

— Alors quoi ?

Le petit flic semblait fondre au soleil comme une noix de beurre au fond d’une poêle.

— On s’voyait régulièrement. Je… je crois qu’elle m’aimait bien.

— Même ces derniers mois ?

Marquet eut un sourire cauteleux. Il venait enfin de comprendre l’agressivité de Corso : lui aussi était accro à la belle.

— Elle me parlait de vous…, cracha-t-il avec mépris.

— Qu’est-ce qu’elle disait ?

— Que vous étiez le mec qu’elle détestait le plus au monde.

Corso encaissa. Le soleil lui tapait dans le dos, alors que le vent glacé s’était réveillé et lui passait le visage au Kärcher.

— Pourquoi ? demanda-t-il d’une voix creuse.

Marquet haussa les épaules. Il avait capté sur le visage de Corso la trace d’une vraie souffrance, il ne voulait pas l’enfoncer. Claudia était enterrée à quelques pas, ce n’était ni le lieu ni le moment pour jouer aux duellistes.

— Parce que j’accusais Sobieski ?

Le flic de l’IJ le jaugea : il semblait évaluer l’aptitude de Corso à en encaisser davantage.

— Pas seulement. Vous représentiez à ses yeux l’image même du flic borné qui place sa conviction au-dessus des preuves et qui agit seulement par instinct.

Corso aurait bien aimé lui coller son poing sur la gueule mais pas ici, pas maintenant. Et puis, ce n’était pas un scoop. Claudia avait déjà eu l’occasion de vider son sac face à lui.

— Casse-toi, ordonna-t-il.

Il regarda Marquet se carapater à toute vitesse, zigzaguant dans l’allée. Quelque chose clochait : le flicard n’avait pas dit toute la vérité. Il décida de conserver dans un coin de sa tête cette erreur dans le tableau. Pour l’instant, se taire et observer. Garder un œil sur le petit gars tout en parant au plus pressé.

Corso se mit en route et gagna la sortie au pas de charge. Les funérailles de Claudia l’avaient revigoré. Il n’avait rien à foutre des PV de Barbie.

Il allait reprendre, lui, et lui seul, l’enquête de zéro.

92

Pour commencer, il décida de retourner voir Mathieu Veranne, le maître de la corde, armé des clichés de la nouvelle scène de crime. Peut-être que le nawashi remarquerait une différence entre les nœuds de Claudia et ceux des autres victimes. Ou bien noterait-il un nouveau détail qui pourrait l’emmener plus loin.

Paris croulait littéralement sous les décorations de Noël et on pouvait sentir dans l’air cette impatience mêlée de tristesse qui caractérise les fins d’année. Une fois encore, on allait bâfrer, picoler, s’offrir des cadeaux, mais c’était pour mieux oublier cet état de fait : une année de plus, une année de moins…

Corso avait prévenu de son arrivée et Veranne, qui ne semblait pas débordé, avait promis de l’attendre. Quand le flic retrouva la rue du Docteur-Blanche puis la cour de l’immeuble où se dressait toujours le poing serré en résine noire, il mesura l’éternité qui le séparait de sa dernière visite.

Mathieu Veranne, lui, n’avait pas changé. Toujours la même gueule étroite en forme de meurtrière. Des yeux si proéminents qu’ils semblaient plantés dans les tempes. Des mâchoires carnassières qui évoquaient l’armature d’un piège à loups. Veranne avait l’air de sortir d’une fable. Il était le loup des contes, l’ogre des châteaux.

Corso était fasciné par ce marquis de Sade toujours disponible. Un nomade aristocrate sur les routes du plaisir, un jouisseur qui n’avait qu’une seule ligne : creuser la psyché humaine dans ce qu’elle avait de plus tordu, de plus contradictoire.

— J’ai entendu à la radio qu’il y avait eu une autre victime.

— Exact.

Veranne l’invita à le suivre jusqu’au salon. Pas la moindre parole de compassion ni la moindre expression de peine. En un sens, cela lui faisait des vacances.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Corso sortit ses photos.

— La nouvelle victime. J’aimerais que vous regardiez ces images avec attention. Dites-moi si vous voyez des différences avec les nœuds des fois précédentes. J’ai apporté les photos des autres victimes pour vous rafraîchir la mémoire et…

— Pas la peine.

Veranne, assis sur son canapé rouge, avait déjà attrapé les clichés et les disposait sur la table basse, le regard avide. Corso se demanda s’il n’était pas en train de nourrir la curiosité malsaine de ce taré, voire de lui procurer un nouveau plaisir avec le spectacle de ce carnage.

Le nawashi observait les tirages comme un prédateur fixe sa proie. Ses yeux globuleux lui dévoraient la face et paraissaient lui transmettre des informations trop puissantes, trop violentes.

— Je connais cette femme.

— C’était l’avocate de Philippe Sobieski. Vous l’avez vue à son procès.

— Non, je la connaissais avant.

— Pardon ?

Il leva ses pupilles dilatées.

— Elle a été mon élève.

Corso commençait à voir le salon pencher dangereusement, les meubles vintage vibrer comme sous l’œil d’une caméra à l’épaule. Qu’est-ce que ce dingue racontait ?