Elle s’était alors débarrassée de son matériel : cutter, seringues, vêtements… Où ? Corso avait déjà repéré la petite trappe dans le toit qui permettait d’observer l’intérieur du silo. Il l’actionna — elle n’était pas verrouillée —, il y plongea son regard, mais ne vit rien. Trop profond.
Ensuite, tout était allé très vite. Claudia ne devait déjà plus très bien savoir ce qu’elle faisait, la vie s’échappait de sa bouche béante et repeignait le toit de la citerne. Elle avait tout de même passé sa main libre dans son dos et glissé ses doigts dans le bracelet formé par une des bretelles de son soutien-gorge.
Alors, d’un seul geste, elle avait libéré toute la tension retenue par sa série de nœuds et s’était retrouvée entravée comme les autres victimes du bourreau du Squonk. S’étouffant déjà avec la pierre dans la gorge, suffoquée par le sang, elle s’était laissée glisser sur le toit jusqu’à basculer dans le vide.
Toujours assis en tailleur, Corso pleurait. C’était le suicide le plus abominable qu’on puisse imaginer. Pourquoi Claudia Muller s’était-elle infligé une telle mort ? Pourquoi un tel sacrifice ?
Il fallait maintenant fouiller l’intérieur du silo, recueillir le témoignage de Veranne — ou plutôt l’appeler encore en tant qu’expert —, revoir et analyser tous les fragments collectés sous l’angle du suicide… Pas étonnant que les gars de l’IJ n’aient pas trouvé la moindre trace du tueur, il n’était tout simplement pas là.
Il appellerait Barbie pour lui expliquer tout ça.
Pour l’instant, il avait beaucoup plus urgent à faire. Il devait comprendre les raisons de cette folie. L’amour de Claudia pour Sobieski, sa volonté de l’innocenter n’étaient pas des mobiles suffisants. Elle avait une autre raison d’agir.
Il ne voyait qu’une seule personne pour l’éclairer sur les derniers jours de l’avocate suicidaire. Ça lui faisait mal de l’admettre mais il s’agissait de Philippe Marquet, avec sa coupe au bol et sa tête d’emoji.
Où va se loger l’intimité des plus belles femmes…
Une fois dans sa voiture, Corso regarda sa montre : bientôt 16 heures. Avant de poursuivre, il lui fallait régler un problème majeur.
À contrecœur, il composa le numéro qu’il exécrait. Il était tellement trempé qu’il avait encore l’impression d’être assis dans un marigot.
— Émiliya ? C’est moi.
— Tu me déranges, là.
— J’ai besoin que tu me rendes un service.
— C’est non, bien sûr.
— Il s’agit de Thaddée.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Tu peux le récupérer ce soir après la nounou ? J’ai une galère au boulot.
Silence. Corso était épuisé par ces luttes, ces conflits, ces négociations qui passaient toujours par les mêmes stades. Il allait d’abord devoir implorer, elle allait le couvrir de merde, ils allaient s’affronter et s’insulter, tout ça pour parvenir au résultat qu’ils connaissaient tous les deux dès le départ : Émiliya garderait son enfant, bien sûr, non pas pour rendre service au père, mais parce que c’était à la fois un devoir et un plaisir.
Curieusement, pour une fois il n’eut pas à insister et put sauter quelques étapes. Leur relation était-elle en train d’évoluer ? Ces derniers temps, Corso avait insensiblement changé de point de vue sur Émiliya. Il lui reconnaissait certaines qualités, et peut-être même un certain discernement dans ses perversités : jamais, finalement, elle n’impliquerait Thaddée dans ses jeux sexuels.
— J’irai le chercher chez toi à 18 heures.
— Merci.
Il avait quartier libre pour sa descente aux enfers.
94
— On couchait ensemble mais y avait un deal entre nous.
— Lequel ?
— Claudia m’avait demandé quelque chose en échange de ses… faveurs.
Corso n’avait pas eu besoin de faire appel à la violence. Il s’était rendu au domicile de Marquet, boulevard Ornano, dans le XVIIIe arrondissement — le flic de l’IJ avait pris des jours de repos pour cuver son chagrin —, et il avait simplement sonné à la porte. L’homme l’attendait. Il savait bien qu’ils n’en avaient pas fini tous les deux.
Corso n’avait pas parlé du suicide de Claudia. Il venait pêcher des infos, pas en donner. Les deux hommes se tenaient debout dans le salon, plongés dans une semi-pénombre — une lampe sur une étagère jouait le rôle de veilleuse. Dehors, la pluie ne désemparait pas.
Corso attendait la suite mais Marquet ne disait plus un mot.
— Qu’est-ce qu’elle a exigé en échange ? relança Stéphane.
— Elle voulait…
Sa voix s’éteignit encore. Corso fit un pas vers lui.
— Tu vas me répondre, ouais ?
Marquet se laissa choir dans un fauteuil et disparut dans l’obscurité. Seule sa voix le rattachait au monde des vivants :
— Elle voulait que je remplace les échantillons de l’ADN des victimes, Sophie Sereys et Hélène Desmora.
Cette fois, Corso bondit et attrapa les accoudoirs du fauteuil de Marquet.
— Répète un peu ça !
— J’vous jure… J’ai dû changer les fragments organiques correspondant aux victimes ainsi que le sang prélevé sur leurs corps.
Corso se redressa et recula. Ce fut son tour de s’absorber dans les ténèbres. Il se terra dans un coin de la pièce pour essayer de réfléchir. Les nouvelles pièces du puzzle ne s’encastraient avec rien. Elles dessinaient une image radicalement différente de tout ce qu’il avait pu envisager, mais cette image elle-même était indéchiffrable.
— On n’a jamais travaillé sur les bons échantillons ? lança-t-il, incrédule.
— Jamais.
C’était plus qu’une information : le bouleversement total des fondements du dossier. Ils avaient tous été trompés sur les matériaux mêmes de l’enquête.
— Elle t’a demandé dès le départ d’échanger le sang de Sophie Sereys ?
— Dès le lendemain du meurtre, ouais. Le 17 juin 2016.
Pour l’instant, Corso préféra ne pas s’étendre sur le fait que Claudia était au courant du premier meurtre alors même que personne n’avait communiqué sur ce fait divers.
Concentre-toi.
Pourquoi cette manipulation ?
Voulait-elle déjà innocenter Sobieski ?
Non, le sang et l’ADN de la victime ne disaient rien sur l’identité du tueur.
— C’est pour ça qu’elle couchait avec toi ?
Ses yeux s’habituaient à l’ombre. Marquet se fendit d’un frêle sourire. Une fêlure dans un pot de chambre.
— C’était certainement pas pour mon charme naturel.
Si Corso ne comprenait pas l’objectif de Claudia, il saisissait sa stratégie. Marquet était le seul au 36 qui pouvait échanger les scellés. Le petit homme détenait un poste clé pour qui voulait déjouer les tests sanguins ou les analyses d’ADN de la BC.
— Quel était l’intérêt de la manœuvre ?
— Je lui ai posé la question, elle a refusé de répondre. C’était le deal. Soit j’obéissais en fermant ma gueule, soit j’oubliais notre contrat sexuel.
Marquet n’avait pas dû hésiter longtemps. Dans le vrai monde, un homme comme lui n’avait aucune chance d’approcher une Claudia.
— D’où venaient ces nouveaux échantillons ?
— C’est elle qui me les a procurés.
Soudain, il comprit une autre vérité :
— C’est toi qui as placé ce sang sur les toiles de Sobieski ?
— Pas moi, elle.
Il revit l’écriture tremblée peinte à l’intérieur même des plis de peinture des tableaux. SARAH. MANON. LÉA. CHLOÉ. Et bien sûr SOPHIE et HÉLÈNE…
Non seulement Claudia Muller avait incorporé ce sang aux toiles, mais elle avait imité l’écriture de Philippe Sobieski. Les analyses graphologiques avaient confirmé que ces prénoms étaient bien de la main du peintre.
— Comment tu peux en être certain ? reprit-il avec un bruit de basse au fond du cerveau.
— Y a pas d’autre solution. Elle était la seule avec moi à posséder des échantillons des sangs que j’ai fait passer pour ceux de Sophie et d’Hélène. Si c’est pas moi qui ai fait le coup, c’est elle.
Une nouvelle pièce de puzzle, une nouvelle énigme. Si Claudia avait opéré ainsi, c’était pour faire tomber Sobieski. Elle avait donc agi avec une perversité absolue : faire semblant de défendre le peintre pour mieux l’enfoncer, faire mine de chercher l’acquittement pour obtenir perpète. Le meilleur poste pour faire condamner Sobieski, c’était d’être à la barre.
Corso fut pris d’un vertige en se repassant à l’envers (et en accéléré) les grandes lignes de l’affaire. C’était Claudia qui, depuis le départ, avait tout manigancé pour que Sobieski crève en taule. C’était elle qui avait fait substituer les fioles de sang afin d’être sûre de pouvoir déposer le même sang sur les toiles de Sobieski — et avant cela, dans son laboratoire clandestin.
Mais dans quel but ?
Il se demanda au passage d’où provenait le sang des autres prénoms inscrits sur les toiles — un mystère que personne n’avait jamais résolu.
Mais on n’en était plus là. Corso parvenait déjà à une autre déduction, pas une certitude, mais, disons, une solide possibilité. De cette machination organique, découlait un autre fait, encore plus cinglé : c’était peut-être Claudia qui avait tué les strip-teaseuses…
Mais encore une fois, pourquoi ?
Était-elle une meurtrière perverse qui avait trouvé en Sobieski un bouc émissaire ? Ou au contraire le peintre (et sa chute) était-il le but ultime de sa manœuvre ? Dans ce cas, elle aurait tué deux femmes de l’entourage de l’artiste pour simplement le faire accuser. Ensuite, elle aurait distillé des indices accusateurs jusqu’au bouquet final : les noms sanglants des deux femmes dissimulés dans les dernières toiles de Sobieski.
Corso était prêt à tout imaginer, à tout accepter, mais il lui manquait, encore et toujours, la pièce centrale : le mobile. Pourquoi Claudia aurait-elle organisé tout cela ? Pourquoi éprouvait-elle en secret une haine si féroce pour Sobieski ?
Et en admettant qu’elle ait été la meurtrière, pourquoi substituer le sang des victimes ? Elle aurait pu tout aussi bien en conserver quelques centilitres et les répandre dans l’atelier de Sobieski puis sur ses toiles. C’était même beaucoup plus simple. Pourquoi cette ultime manipulation qui n’accablait pas plus Sobieski et finalement ne servait à rien ?
Marquet avait l’air d’avoir suivi le cheminement mental de Corso.
— Moi aussi, je me suis posé ces questions, avoua-t-il. J’ai fait mes propres recherches.
— C’est-à-dire ?
— Je me suis dit que si Claudia m’avait demandé de changer les prélèvements sous scellés, c’était pour cacher quelque chose à propos de Sophie et d’Hélène. J’avais conservé des échantillons de leur sang et j’ai fait faire des analyses de mon côté.
Corso avait la gorge si sèche qu’on aurait pu y gratter une allumette.
— T’as trouvé quelque chose ?
Marquet se permit un nouveau sourire fantôme dans la pénombre striée par les rais de pluie qui collaient aux vitres.
— C’est tout simple. Sophie et Hélène étaient sœurs.
— Tu veux dire… au sens biologique ?
— Des demi-sœurs, en fait. Mais elles avaient le même père, aucun doute là-dessus.