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Tu as cru mener une enquête, tenir le coupable — et sans doute trouver l’amour auprès de moi… Tout ça n’était qu’illusion. Tu jouais seulement ton propre rôle dans notre drame familial. Pour cela, je te suis reconnaissante, tu as été parfait. Ne t’avise pas maintenant de révéler la vérité à qui que ce soit : notre histoire s’achève dans ce caveau et ne concerne que nous.

Tu n’as plus qu’une seule chose à faire : en finir à ton tour.

Corso, je le sais, toute ta vie, tu t’es débattu comme tu as pu. Tu as été flic, tu t’es marié, tu as eu un enfant — mais rien n’a pu te sauver. Tu es un malfrat. Tu es un tueur. Tu es un pervers. Ton sang est pourri, toxique, corrompu. Plus tôt tu en finiras, mieux ça vaudra. Nous sommes une erreur génétique. Ni toi ni moi n’y pouvons rien : notre temps n’est que du temps vicié.

Tu n’es pas obligé d’agir tout de suite. Mûris ta décision. Pense à tes sœurs, strip-teaseuses abjectes et débauchées, à ton frère Marco, dealer défoncé qui ne valait pas le prix d’un fix. Pense à moi, qui n’ai trouvé de raison de vivre que dans le meurtre et la cruauté. Pense à ton père, pure créature négative qui n’aurait jamais dû exister.

Tel est ton clan, tel est ton sang.

Je ne te dis pas adieu mais à bientôt. Je sais que je peux compter sur toi. Tu as toujours vécu avec cette blessure, ce cancer que nous partageons. Notre place est ici, au cimetière de Thiais, nous qui provenons de la pire des misères. Personne ne voulait de nous, personne ne nous a jamais espérés. Nous sommes morts avant même d’être nés.

Un jour, peut-être, nous aurons une autre chance, nous naîtrons d’un vrai désir, nous serons souhaités, attendus, aimés… Mais aujourd’hui, la seule issue est la Terre des Morts : je t’y attends dans son silence comme le noyau dans son fruit.

Claudia

104

Quand il sortit du mausolée, la mer de tombes était secouée de remous. Des flics, arme au poing, circulaient entre les dalles et les buissons, comme si leur suspect était à trouver parmi les morts. C’était presque vrai puisque Corso quittait tout juste, moitié zombie, moitié maudit, une réunion de famille au fond d’un caveau.

Les sirènes mugissaient toujours, la fumée noire salissait le ciel, il régnait un climat de fin du monde. Magnifique. Stéphane chancelait dans le jour qui déclinait. Il connaissait enfin ses origines et il y avait de quoi rire : il venait précisément de l’ennemi, de la semence d’un assassin, du monde du crime. Depuis qu’il était flic, il n’avait jamais cessé de lutter contre ses propres origines — l’univers des tueurs, des violeurs, des hors-la-loi, ceux qui avaient été rejetés par le monde et le lui rendaient bien en semant la mort et la panique sur Terre.

Dès qu’un bleu le vit, il le braqua en l’interpellant, aussitôt imité par les autres. Ils avaient enfin trouvé leur proie, celui qui avait buté deux hommes en plein jour sur une avenue sans histoires. Corso l’assassin, Corso le flicard, Corso l’enfant du mal, leva les bras comme n’importe quel voyou qui n’a plus le choix.

On le plaqua au sol, on le fouilla, on lui mit les pinces. On lui écrasa la gueule sur la tombe d’un anonyme. On lui lut ses droits et on lui promit une saison en enfer.

Corso souriait. Le présent ne l’intéressait pas. Le passé pas plus et l’avenir encore moins. Il possédait enfin la clé de l’enquête qui avait fait imploser son existence.

— Libérez-le, bande de cons.

Toujours au sol, Corso leva les yeux. Barbie se tenait devant lui. Mais il s’agissait maintenant du commandant Barbara Chaumette, drapée dans un imper qui dissimulait ses robes foireuses et ses collants fatigués.

On le remit debout, on lui ôta les menottes, on le défroissa.

— Cassez-vous, ordonna-t-elle aux flics qui repartirent sans se faire prier.

— Vous les avez identifiés ? demanda-t-il simplement.

— Ahmed Zaraoui en personne et son principal lieutenant, Mokhtar Kassoum. T’as eu droit au gratin.

— Ils tiraient comme des pieds.

— Plains-toi. (Elle lança un regard circulaire sur le cimetière.) Tu peux m’expliquer ce que tu fous ici ?

Il ne répondit pas tout de suite. Les mots de Claudia dansaient encore devant ses yeux. Cette quête de la destruction. Cette mission suicide fondée sur la haine de soi et le dégoût du passé. Cette rage qui avait tout emporté sur son passage. Et cette étrange invitation au suicide…

— Claudia Muller s’est finalement faite inhumer ici.

— Et alors ?

— Je voulais voir le lieu, me recueillir.

Barbie acquiesça sans y croire. Elle avait sans doute compris depuis un moment que quelque chose clochait dans le meurtre de Claudia Muller, mais elle ne savait pas quoi, et d’autres crimes se chargeraient de lui faire oublier tout ça.

— Tu dois venir au 36 pour ta déposition.

— Bien sûr, sourit Corso.

— Bompart veut te voir.

— Pourquoi ?

Ce fut au tour de Barbie de sourire.

— Ta demande de réintégration a été acceptée. Effet immédiat. Tu vas pouvoir découvrir le 36, rue du Bastion.

Cette adresse, on aurait dit une blague. Mais c’était l’ultime confirmation qu’il espérait. Oui, son existence avait un sens, il devait encore casser du criminel, poursuivre sa route obscure, gagner sa vie en sauvant celle des autres. Et surtout, élever Thaddée de tout son amour, même s’il fallait pour ça se colleter avec son ex, raboter ses heures de boulot et plonger les mains dans la tourbe de l’humanité.

Barbie repartait déjà vers le nuage noir qui planait au-dessus du monde des hommes, marbré par les éclairs bleus des gyrophares et des ambulances.

Il lui emboîta le pas en traînant la patte. Il laissait derrière lui la malédiction de Claudia, le gouffre qu’elle avait ouvert sous ses pas, les vérités atroces qu’elle lui avait révélées.

Il avait bien noté son rendez-vous.

Mais il avait un gamin, un boulot, un avenir.

La Terre des Morts pouvait encore attendre.