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— Comment expliquez-vous cette attirance ?

— Je ne pense pas qu’il y ait eu d’événement déclencheur. Elle a toujours éprouvé une véritable répulsion pour les hommes… vivants. Pour elle, ils sont synonymes d’indifférence ou d’hostilité.

— Elle a été violentée dans son enfance ?

Ianja alluma une autre cigarette. Corso était tenté de s’en griller une lui aussi, mais il ne voulait pas s’installer dans un quelconque confort. Il devait être focus, voire tendu, le meilleur état pour sentir ce que les mots ne disent pas.

— Pas que je sache, répondit-elle en faisant une petite grimace. Ce qu’on peut supposer, c’est que la démission de ses parents a joué un rôle dans cette méfiance. À qui faire confiance quand on a été trahi par ses propres parents ?

À ce compte-là, lui-même aurait dû coucher avec tous les cadavres qu’il avait croisés dans sa carrière. Il finit par s’allumer une Marlboro.

— L’attirance morbide d’Hélène n’était pas fondée sur un simple désir sexuel. Elle aimait réellement chacun des morts qu’elle approchait. D’ailleurs, elle se débrouillait toujours pour connaître leur nom, leur âge, etc. En revanche, peu lui importaient les circonstances du décès.

Corso se souvenait des lignes du journal intime : les souvenirs romantico-nunuches d’une violeuse de cadavres…

— Elle les imaginait vivants ?

— Surtout pas. Pour elle, les cadavres étaient les seuls amants possibles. Des corps sur lesquels elle projetait ses désirs, ses fantasmes, ses attentes. Elle avait peur des hommes capables d’agir et de réagir. Ce qu’elle aimait, c’était le mâle-sculpture, froid et immobile.

Tout ça ne l’avançait pas beaucoup. Il changea d’orientation :

— Vous parlait-elle de Sophie Sereys ?

— Bien sûr. Sa meilleure amie. En réalité la seule.

— Toutes les deux cachaient cette amitié. Vous savez pourquoi ?

— Quand elles sont montées à Paris, elles ont décidé de dissimuler leur lien, une manière de se protéger, d’être plus fortes.

Nouveau virage :

— Nous supposons qu’Hélène se prostituait. Qu’en pensez-vous ?

— En effet.

— Le fait que ça soit des hommes vivants ne la gênait pas ?

— Elle pratiquait cette activité avec distance. Avec le temps, sa peur des hommes s’était muée en indifférence.

— Sophie était-elle au courant de ses… tendances ?

— Je pense, oui. Elles n’avaient pas de secret l’une pour l’autre.

— Vous diriez qu’Hélène était… heureuse ?

— À sa façon, oui.

Un peu de provoc pour la route :

— Si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, à quoi serviez-vous ?

Sa grimace de rongeur se transforma en une sorte de rictus féroce.

— Je l’ai justement aidée à vivre en paix avec ses… singularités.

La psy n’avait pas l’air de réaliser qu’elle couvrait une sorte de criminelle et qu’elle l’avait confortée dans son vice. Mais, encore une fois, il n’était pas là pour juger.

— Avez-vous noté un changement d’état d’esprit chez Hélène ces derniers temps ?

— Oui.

— Quel genre ?

— Elle avait rencontré quelqu’un.

Corso tressaillit.

— Vous voulez dire… un partenaire qui ne soit ni un mort ni un micheton ?

Le sourire d’Ianja Rajaonarimanana se fit agressif. Ils étaient en train de rejouer l’éternelle opposition entre le flic et la contestataire, l’ordre et la révolte, le bourgeois et la libertaire, etc.

— Un compagnon, oui. Bel et bien vivant.

Corso sentit passer un frisson sur sa peau, une espèce de serpent furtif qui se serait faufilé sous ses vêtements.

— Que vous a-t-elle dit à son sujet ?

— Pas grand-chose. L’homme lui avait demandé de rester discrète.

Il préféra éliminer d’abord les classiques :

— Il était marié ? célèbre ?

— Pas marié, ça c’est sûr. Célèbre, plus ou moins.

— Dans quel domaine ?

— C’était un peintre.

Corso crut discerner un fourmillement dans ses tympans comme s’il plongeait au fond de la mer — le bruit des rouages de son cerveau était devenu perceptible. Un cliquetis feutré qui organisait maintenant le tableau : Sophie et Hélène partageaient le même amant, l’homme au chapeau, le peintre du Squonk, le fuyard de Madrid…

— Vous l’a-t-elle décrit physiquement ?

Elle écrasa sa cigarette dans un cendrier qui ressemblait à un coup-de-poing américain en verre épais.

— Un type d’un certain âge. Un excentrique. Le genre à porter des costards blancs et des borsalinos.

— Vous a-t-elle confié autre chose ? C’est très important.

Ianja le fixa derrière ses grosses montures.

— Il pourrait être le tueur ?

Pas de raison de faire des mystères.

— Sophie avait une relation avec ce même homme, vous le saviez ?

— Non.

— Ça signifie qu’Hélène l’ignorait elle-même ?

— Pas forcément. Elle ne me disait pas tout, c’est pour ça qu’on ne pouvait plus progresser.

— Réfléchissez bien, vous ne vous souvenez de rien d’autre ? Un détail qui pourrait m’aider…

Ianja reprit une cigarette : elle clopait aussi façon seventies.

— Il avait fait de la prison.

Morsure sur la nuque.

— Pour quel délit ?

— Je ne sais pas. Hélène refusait d’en parler mais d’après ce que j’ai compris, il y a passé beaucoup d’années. Sa carrière de peintre est une seconde vie. Une réhabilitation spectaculaire.

Il avait réellement gagné son dimanche : un amant commun aux deux victimes, un fantôme qu’il avait (peut-être) croisé au plus près des Goya, un peintre qui rôdait aux abords du Squonk et qui sortait de taule — sans doute pour un crime de sang. Ce n’était plus un suspect, c’était un putain de coupable servi sur un plateau.

— Hélène avait-elle l’air de le craindre ?

— Pas du tout.

— Quelle était la nature de leur relation ?

— Je vous le répète, elle n’en parlait pas, mais côté sexe, ça avait l’air chaud. De ce point de vue, elle avait vraiment renoué avec les vivants. Cet homme avait su l’apprivoiser.

— Vous m’avez dit qu’il était beaucoup plus âgé qu’elle ?

— Au moins le double de son âge, oui. C’est sans doute son expérience, dans tous les domaines, qui l’a séduite.

Corso revoyait la page du carnet représentant Miss Velvet : son regard tout en douceur, son sourire pas très solide. Le peintre avait su capter la fragilité de cette gothique couverte de tatouages.

— Que ressentait-elle pour lui ? insista le flic. Une attraction physique ? de l’amour ? de l’admiration pour ses œuvres ?

Ianja regarda sa montre et se fendit d’un large sourire.

— C’est dommage que pour finir, je ne puisse vous offrir qu’un cliché de psy, mais je pense que ce type jouait pour elle le rôle d’un père de substitution.

Corso se leva. Il se dit que dans ce cas, il nageait désormais en plein infanticide. Pas de problème, il savait faire.