— Merci du conseil.
— En quelques minutes, tu comprendras sa vraie nature.
— Qui est ?
Nouveau soupir. Émiliya était une comédienne hors pair. C’était ce qui avait donné tout le sel à leurs simagrées sexuelles.
— C’est un enfant.
— Pardon ?
— Sobieski n’a pas eu d’enfance, pas au sens où on l’entend en tout cas. Ensuite, il a enchaîné directement avec dix-sept ans de taule. À sa sortie, on lui a accordé une place dans la société qu’il n’aurait jamais osé espérer. Il joue le rôle qu’on attend de lui. Mais il le joue avec allégresse, excitation. Un enfant… dans sa panoplie de Jack Sparrow un soir de Noël.
Corso n’avait jamais entendu de tels accents d’attendrissement dans la bouche d’Émiliya.
Il ouvrit le dossier sur son bureau, cherchant des portraits récents de Sobieski. Jadis, le voyou avait été beau — ses photos anthropométriques l’attestaient —, mais les années de taule l’avaient ravagé. Il s’était amaigri, asséché, momifié. Sa peau s’étirait sur ses os et il avait perdu ses cheveux. Ses sourcils avaient blanchi — ou disparu — et ses arcades formaient des saillies proéminentes, acérées. Vraiment pas la gueule d’un ange sous son sapin de Noël…
— Une ordure reste une ordure.
— T’as quelque chose contre lui ?
— Non.
— Alors arrête de m’emmerder. Thaddée vient de se réveiller et nous sommes en plein petit déjeuner.
Corso ne put s’empêcher de lui river son clou :
— Sobieski est notre principal suspect pour le meurtre des strip-teaseuses.
— Il y en a plusieurs ?
— Une deuxième, oui. Ce week-end. Le tueur l’a étranglée en la ligotant avec ses sous-vêtements. Il lui a placé la tête dans un étau pour pouvoir la défigurer tranquillement. Elle aussi avait posé pour Sobieski.
Émiliya accusa le coup.
Une seconde de silence passa puis elle se ressaisit.
— C’est bien triste, fit-elle sur un ton indifférent, mais inutile de harceler Sobieski sous prétexte qu’il a fait une erreur de jeunesse.
— Son erreur de jeunesse s’appelait Christine Woog. Elle est morte à 23 ans, défigurée et étranglée avec ses sous-vêtements par ton « génie ».
De nouveau, Émiliya marqua une pause, avant de reprendre :
— Je te connais, Corso. Tu vas t’acharner sur lui parce que tu n’as rien trouvé d’autre. Tu ne cherches pas la vérité, tu veux des résultats.
Corso feuilletait toujours les photos de Sobieski. Il s’arrêta sur un portrait torse nu. Sous ses fringues de mac, le gaillard portait un autre costume : sa peau (bras, épaules, torse, ventre et dos) était intégralement couverte de tatouages, dessinant une gangue bleutée. Symboles de taulard, ornements maoris, dragons orientaux, créatures d’heroic fantasy, tout y passait, du vert au noir, de l’ocre au rose, en rangs serrés. On aurait dit une chemise d’écailles s’arrêtant net au cou et aux poignets.
Il chercha une repartie mais il était déjà à court d’arguments. Il l’avait appelée trop tôt. Voilà sa faute.
— Oublie-le, répéta-t-elle. Et oublie que j’ai posé pour lui.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— Rien, mais ce détail ne doit pas arranger ton obsession.
— Si tu penses que…
— Je ne pense rien. Je trouve seulement curieux que tu recroises ma route en pleine enquête criminelle.
— Et moi donc ! Tu es en train d’inverser les rôles. Ce n’est pas moi qui pose à poil pour un tueur qui s’est enfilé dix-sept ans de ballon et…
— Toujours aussi vulgaire.
Corso compta mentalement jusqu’à cinq pour retrouver son sang-froid.
— Quand l’as-tu revu pour la dernière fois ? demanda-t-il posément.
— Je te l’ai déjà dit, ce n’est pas un ami. Seulement une relation. J’ai dû le croiser dans une exposition.
— Laquelle ?
— Je ne m’en souviens plus.
— Comment t’a-t-il paru ?
— Comme d’habitude, charmant, drôle, d’une intelligence exceptionnelle.
— Pas spécialement anxieux, ou au contraire excité ?
— Je raccroche, Thaddée m’appelle.
Elle ne lui proposa même pas de le lui passer. Il préférait ça. Quand son fils était loin, qu’il n’avait aucune chance de le voir avant plusieurs semaines, lui parler rouvrait aussitôt une plaie palpitante, toujours prête à saigner…
— T’as tort de prendre tout ça à la légère, conclut-il gravement. Les strip-teaseuses assassinées ont aussi été des sujets d’esquisses pour Sobieski. Tu es peut-être sur sa liste.
Émiliya rit doucement :
— Ne prends pas tes désirs pour des réalités.
37
Deux heures plus tard, Barbie déboula dans son bureau.
— Alors ? demanda Corso.
— Pas terrible.
— C’est-à-dire ?
— Tous ceux que j’ai appelés m’ont servi la même soupe : Sobieski, le grand peintre, le ressuscité de la société, etc.
— Stock ?
— Elle continue à gratter mais pour l’instant, rien de spécial. Ces dernières semaines, Sobieski s’est consacré comme d’habitude à ses deux activités favorites : la peinture et la baise.
— Maîtresses ou amants ?
— Visiblement un peu de tout… On attend les noms et les adresses.
— Vous n’avez repéré aucun contact entre lui et Sophie et Hélène ?
— Non. Mais y a une explication toute simple, Sobieski n’a pas de portable.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Il n’a pas d’abonnement, pas de téléphone, rien.
Sans doute une pose d’artiste — ou bien une technique pour n’être jamais tracé, façon terroriste.
— Ludo ?
— Toujours à Fleury. Pas de nouvelles pour l’instant.
Silence. Après l’emballement de la nuit dernière, le retour à la réalité avait un goût de gueule de bois. Pourtant, Barbie posa en douceur un listing sur le bureau de Corso. C’était son péché mignon, jouer le suspense avec ses propres résultats.
— Cadeau, fit-elle, un demi-sourire aux lèvres.
Le flic ne prit pas la peine de lire le nouveau document.
— Barbie vivait dans un monde de chiffres et de hiéroglyphes fermé aux autres.
— C’est quoi ?
— La liste des passagers du vol Iberia pour Madrid de samedi dernier, départ 7 h 40.
Corso lui avait demandé de vérifier s’il n’existait pas une trace d’un vol de Sobieski pour Madrid ces jours derniers.
Le flic vit le nom recherché stabiloté en jaune. Le peintre avait pris le vol avant le sien, ce qui lui laissait le temps de torturer et d’assassiner Hélène Desmora dans la nuit. Il était rentré à Paris le dimanche, la gueule en fleur.
Corso et Barbie se comprirent en un regard.
Le flic ouvrit le tiroir de son bureau et attrapa son Sig Sauer.
— On prend ma bagnole.
Durant le trajet, ils n’échangèrent pas un mot. Ils étaient comme deux acteurs qui répètent en silence leurs rôles respectifs. Corso surtout se demandait si cette visite n’était pas prématurée — leur panier était-il assez garni ? Fallait-il attendre de nouveaux indices ?
— C’est quoi ça ?
Porte de Saint-Ouen, le long du boulevard périphérique, s’alignait une file de tentes rondes Quechua autour desquelles s’agglutinaient des familles sales et débraillées. Un spectacle de fin du monde. Des mômes à poil, pieds nus sur le bitume, des femmes enturbannées qui cuisinaient à même le sol, des hommes en jogging, l’air taciturne. Sacs en plastique, bidons, détritus en tout genre jonchaient le sol. Ces gens vivaient à même une décharge.