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— J’y crois pas une seconde.

— T’as tort. Selon Stock, pour communiquer, il utilise des techniques à l’ancienne. Par exemple, y a un troquet dans le XIe, près de la rue Saint-Maur, L’Hippocampe, où on peut lui laisser des messages.

— Comment tu le sais ?

— Toujours Stock. Bref, j’y suis allée et j’ai cuisiné le patron pour savoir si un gars aux allures de flic avait pas laissé un mot y a une quinzaine de jours. Le patron avait la mémoire floue mais il s’est souvenu d’un mec qui est passé deux fois, y a deux semaines puis y a quelques jours…

— Quel signalement ?

— Une grande asperge avec une touffe de cheveux crépus et roux. Un gars qu’a l’accent du Sud et qui parle que de rugby. Ça te rappelle quelqu’un ?

47

— C’est un cauchemar.

Au pied de Notre-Dame, entre le pont Saint-Michel et le Petit-Pont-Cardinal-Lustiger, la Seine, déjà fendue en deux par l’île de la Cité, s’amenuise encore. Au fleuve large et souverain, succède une rivière ceinturée par les hauts remparts des rives où, comme par hasard, sont toujours stationnées une poignée de péniches, donnant un air de canal à ce bras étroit et intime.

Quand Corso l’avait appelée pour un « briefing de crise », Bompart l’avait aussitôt emmené dehors, sur le quai des Orfèvres, qui en avait entendu d’autres. Le flic avait résumé la situation et Bompart avait décidé de poursuivre leur marche. Ils avaient traversé le parvis de Notre-Dame parmi les touristes, les amateurs de roller et les soldats antiterroristes, puis ils s’étaient arrêtés sur le Petit-Pont, trouvant là une atmosphère de confessionnal qui convenait bien à la situation.

— C’est un cauchemar, répéta-t-elle en allumant une cigarette.

— Non, j’ai une stratégie.

— T’as assez fait de conneries comme ça.

— Écoute-moi. Demain, on libère Sobieski. Avant, je deale avec lui.

Bompart le regarda avec consternation.

— C’est sûr que t’es en position de négocier.

Corso fit comme s’il n’avait pas entendu :

— Cette histoire de photos fout en l’air notre preuve majeure mais c’est aussi un acte répréhensible.

— Surtout pour Ludo.

— Pour Sobieski aussi. Corruption de fonctionnaire, vol de pièces à conviction et j’en passe. Avec son passif, il retournera au trou.

— Comme si on n’avait pas assez d’emmerdes. Provoque la colère de tous les intellos de la rive gauche et des journaleux de la rive droite, je t’en prie.

Corso lui serra le bras.

— J’ai été le voir en cellule. Il joue les gros bras mais il est terrifié à l’idée de retourner en taule. On lui propose de la fermer. De notre côté, on lui lâche la grappe et on sauve les miches de Ludo.

Bompart lui lança un regard oblique — elle se tenait les deux mains serrées sur le parapet comme un capitaine à la proue de son navire.

— Il marchera ?

— J’en suis certain. On oublie les photos, les tableaux, et on repart de zéro.

— Y a les PV.

— Les PV sont toujours chez Krishna.

— Et le proc ?

— On lui dit qu’on est allés trop vite, qu’on est habillés trop léger pour déférer Sobieski devant un juge.

Bompart fixa la Seine en direction du pont Saint-Michel. Le soir tombait et dans d’autres circonstances, la scène aurait pu être charmante. Corso, lui, regardait sa marraine : la reine des flics avait été jolie mais le temps était passé par là. Le temps et les crimes. Aux méfaits des années, s’étaient ajoutés les meurtres, les viols, les trafics… À force de sonder la noirceur humaine, Bompart avait perdu tout éclat, à l’extérieur comme à l’intérieur. Crispée sur ses désillusions, rongée par les déceptions, elle n’était plus qu’un noyau d’amertume qui votait Le Pen et souhaitait le retour de la peine de mort. Ravages de l’âge, ravages de l’âme…

En l’observant du coin de l’œil, Corso cherchait à se souvenir de la fois où ils avaient couché ensemble. Ils s’étaient retrouvés dans un hôtel minable du côté de Maubert-Mutualité. Ils portaient tous les deux leur arme de service et s’étaient empêtrés dans leur holster. Tout ce dont il se souvenait à présent, c’était du sentiment de ridicule et d’erreur sinistre qui l’avait tenaillé alors.

— Et Ludo ?

— Je viens d’me le faire.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Des histoires de flambe, de nanas, des conneries.

— C’était la première fois ?

— C’est ce qu’il jure mais il ment.

— Tu me dégages cette ordure.

— Pas tout de suite. On attend que ça se tasse et il nous file sa dém’.

Bompart acquiesça. Elle était d’accord avec la clémence de Corso mais elle aurait aimé prendre la décision elle-même.

— Il sait quelque chose sur Sobieski ?

— Non. Ils se sont connus dans une boîte à partouzes. Le peintre a juste dit à Ludo qu’il était preneur de ce genre de photos : des cadavres, du sang, de la misère… À n’importe quel prix.

— Combien il s’est fait ?

— 10000 la photo. Il était couvert de dettes.

La chef de la Crime lui balança un coup d’œil.

— Qu’est-ce que t’en penses ?

— Faut laisser retomber le soufflé.

Bompart exhala un soupir qui avait valeur de point d’orgue.

— Je vais téléphoner au proc, conclut-elle d’une voix lasse. Je vais faire mon mea culpa et expliquer qu’on a été trop vite. Il lèvera la garde à vue ce soir.

Il allait repartir quand elle l’attrapa par la manche.

— J’crois qu’t’as pas compris, là. Si on règle cette affaire, c’est juste une emmerde de moins. Tu dois trouver l’assassin.

— C’est Sobieski.

— Alors, sors-toi les doigts du cul et fais-le tomber.

Corso fila directement au dépôt. Il demanda aux bleus de lui amener le peintre menotté dans la salle des fouilles — ils seraient tranquilles, loin des yeux et des oreilles, dans cette pièce carrelée qui ressemblait à un vestiaire de piscine.

Quand Sobieski l’aperçut, il se raidit.

— J’suis pas libéré ? demanda le peintre.

Corso fit signe au policier de les laisser. Le claquement de la porte ébranla encore le détenu.

— Assieds-toi, ordonna-t-il en désignant le double banc central.

Sobieski ne bougea pas. Menottes aux poignets, secoué de tics, Sob la Tob avait perdu de sa superbe.

— J’vais tout balancer au juge, putain d’enfoiré. Quand j’serai libéré, j’irai tout baver aux médias. Putain, je…

Corso l’attrapa par l’épaule et le força à s’asseoir.

— Assis, j’te dis ! (Il s’installa à ses côtés.) J’ai parlé au proc et je lui ai tout expliqué.

— T’as dû oublier quelques détails, ricana Sobieski.

— Non, j’lui ai expliqué comment t’as piraté le site de l’Identité judiciaire et piqué des photos de nos affaires criminelles.

— Qu’est-ce que tu me chies ?

Corso prit un ton conciliant :

— J’lui ai assuré que c’était innocent de ta part. Tu pensais pas à mal. Tu es un artiste. Tu cherches simplement des sujets d’inspiration…

— Tu racontes n’importe quoi, j’ai même pas de portable.

— Non, mais t’as un ordinateur. J’ai envoyé chez toi une équipe de geeks de l’IJ qui se sont fait un plaisir de pirater leur propre site pour te faire tomber.