— Putains d’enfoirés !
— Calme-toi. Tout peut encore s’arranger.
Sobieski se ratatina au bout du banc, le regard torve. Il paraissait vieux et essoré, mais encore capable de bondir comme une bête traquée.
— Personne est au courant pour les tableaux.
Au fond de ses orbites, une lueur s’alluma, vitreuse, frémissante.
— On va dire au proc qu’on s’est un peu précipités. On va lui parler de tes liens avec Sophie et Hélène, du carnet d’esquisses, de Goya. Mais comme tu le sais, tout ça, c’est de l’indirect. Avec un peu de chance, tu sors ce soir.
— Tu racontes que d’la merde, cracha le peintre. C’est moi qui vais vous foutre en taule. J’ai conservé les photos que vous m’avez vendues, vous, les flics. J’ai le film où on te voit pénétrer chez moi par effraction. Putain, vous êtes morts.
Corso acquiesça d’un signe de la tête, sans se départir de son calme — la seule stratégie pour convaincre l’ennemi.
— T’as quelques biscuits, c’est vrai, mais nous aussi. J’ai parlé avec Ludo, mon grand. Il m’a donné la liste de tout ce qu’il t’avait vendu. Mes geeks sont en train de foutre les clichés dans la mémoire de ton Mac. On t’a rien vendu, tu nous as tout piqué. C’est aussi simple que ça.
— J’vais pas m’laisser faire. Vos bidouillages informatiques tiendront pas la route face à des experts et…
— La magie de la combine, c’est que c’est précisément nos geeks qui seront appelés pour vérifier ton Mac.
— Enfoirés, marmonna-t-il. J’ai d’autres preuves, j’ai…
— Je doute que Ludo t’ait signé des reçus. Ça sera ta parole contre la nôtre. Avec tes antécédents, y aura pas photo.
— Vous vous protégez entre vous, tas d’enculés.
Stéphane posa une main sur l’épaule de Sobieski, amicale.
— Du même coup, on te protège aussi. Vaut mieux que tout le monde oublie cette affaire.
— Qu’est-ce qui me prouve que vous allez pas m’entauler pour piratage ?
— C’est pas le sujet, Sobieski. Quand je t’arrêterai, ça sera pour les meurtres de Sophie Sereys et d’Hélène Desmora. Et ça devrait pas tarder, crois-moi. T’as juste gagné un sursis.
Sobieski sourit de toutes ses dents noires. Il venait de comprendre qu’après ce score nul, un nouveau match commençait déjà. Curieusement, cette idée parut lui plaire.
— Je te souhaite bonne chance, ma couille, susurra-t-il.
Après avoir quitté le dépôt, Corso régla les affaires courantes. Bien sûr, il avait bluffé : jamais un flic de l’IJ n’aurait accepté de trafiquer l’ordinateur d’un suspect, même pour sauver la peau d’un autre flic. Mais Sob la Tob fermerait sa gueule pendant l’audition et le juge ne serait jamais au courant de la perquise illégale ni des trafics de Ludo.
De retour dans son bureau, Corso appela Bompart pour lui signifier que tout était réglé — elle raccrocha sans un mot —, puis il rédigea un PV d’audition avec Krishna qui ne mentionnait à aucun moment les toiles. Il passa ensuite à l’IJ pour les récupérer et sut convaincre les gardiens du temple, notamment le petit bonhomme coiffé en Playmobil, Philippe Marquet, qu’il emportait les tableaux « pour les besoins de l’enquête ».
Enfin, il briefa Barbie sur le résultat des courses et la chargea de recadrer encore une fois Ludo : on l’avait sauvé pour sauver le groupe. Après cette enquête, on ne voulait plus jamais entendre parler de lui.
Il demanda aussi à son adjointe de faire un dernier tour de piste avant le soir : les témoignages spontanés, le travail de fourmi des stagiaires, les retours divers et variés des sondes qu’ils avaient lancées. Ensuite, tout le monde pourrait aller se coucher. Le lendemain il faudrait repartir… de zéro.
Quand il quitta le 36, Corso fut pris d’un vertige. Il n’avait plus de coupable, il n’avait plus de piste, il n’avait plus d’idées. D’une certaine façon, il se sentait soulagé, presque grisé, d’avoir évité le pire, mais c’était l’ivresse des désespérés.
Il rentra chez lui et s’endormit tout habillé sur son canapé.
Sans dîner ni rêver.
48
— C’est Adrien.
Corso mit quelques secondes à réaliser qu’il s’agissait du nouveau flic que Barbie avait collé aux basques de Sobieski dès sa levée de garde à vue, la veille, aux environs de 20 heures.
Le bleu le réveillait. Il était près de 9 heures et il avait dormi comme un accidenté de la route dans le coma.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je suis gare du Nord.
— En quel honneur ?
— Sobieski a pas bougé de la nuit mais il a pris un taxi tout à l’heure. Je l’ai suivi jusqu’ici.
— Il va où ?
— Aucune idée.
Corso était sidéré : au mépris des consignes qu’on lui avait intimées, le connard se faisait la malle.
Stéphane dévalait déjà les escaliers.
— Ne le lâche pas, je te rejoins.
Alors qu’il fonçait à bord de sa Polo, deux-tons et gyrophare poussés à fond, le petit gars le rappela :
— Il va prendre l’Eurostar !
Corso avait déjà traversé la Seine et remontait le boulevard de Sébastopol. Il restait le pied appuyé sur l’accélérateur, ne s’arrêtant à aucun feu. Qu’allait foutre Sobieski en Angleterre ? Même un fanfaron comme lui savait qu’il était dans le collimateur et qu’il devait la jouer low profile.
— Tu montres ta carte et tu te démerdes pour savoir dans quel train il monte.
— Qu’est-ce… qu’est-ce que je fais après ?
— Tu me prends un billet.
La réponse avait fusé sans qu’il prenne le temps de réfléchir. Il allait disparaître mais c’était pour la bonne cause : Sobieski avait une secrète raison de se précipiter de l’autre côté de la Manche. Et ce mobile pouvait, pourquoi pas, avoir un lien avec sa culpabilité.
Gare du Nord. Le quartier battait tous les records de bordel, de vacarme, de pollution. On n’avait jamais cessé ici de pousser les murs, de construire des annexes, de creuser des souterrains… Résultat, les alentours étaient une sorte de chaos permanent. Impossible de comprendre le sens de la circulation : voitures au coude à coude, artères trop étroites, carrefours frappés de non-sens… La gare du Nord, c’était comme une île protégée par de forts courants marins : on croyait l’approcher mais elle s’éloignait aussitôt, on manœuvrait de nouveau pour encore une fois la voir reculer…
— Où il est, là ?
— Il a passé les guichets, fit Adrien, essoufflé. Il attend pour la sécurité.
— T’as mon billet ?
— Je suis en train de l’acheter.
Corso laissa sa voiture n’importe où. Il voyait déjà le moyen de rattraper son retard : Sobieski ferait la queue à la sécurité, alors que lui franchirait tous les obstacles grâce à son badge.
— Il vient de passer le check-in. Je le suis jusqu’aux quais ?
— Non. J’arrive.
Corso courait dans le hall central, ramant à contre-courant sous les huées des voyageurs. Il enjamba les marches de l’escalator de l’Eurostar et aperçut enfin Adrien. Il lui donna aussitôt ses clés de bagnole en échange de son billet.
— Heu… Qui va me rembourser ?
En guise de réponse, Corso lui fila l’immat’ de sa bagnole et se rua vers les guichets. Sa carte tricolore lui permit de passer en toute rapidité côté français. Plus compliqué côté anglais, mais après tout, en 2016, le Royaume-Uni faisait encore partie de l’Europe.