Quand il parvint sur le quai, les agents de sécurité fouillaient les derniers passagers. On lui demanda la raison de son voyage. Il resta évasif : pas question de révéler que son suspect était dans le train.
Le quai se vidait à vue d’œil. Dernières minutes avant le départ… Enfin, il put rejoindre la gigantesque colonne d’acier, fuselage jaune et bleu, un miracle de technologie qui donnait l’impression de vouloir planter là le pauvre monde statique. De deux choses l’une : soit il courait jusqu’à sa voiture et il prenait le risque que Sobieski l’aperçoive par les fenêtres, soit il montait dans la première et il chercherait sa place plus tard — mais c’était s’exposer encore à être reconnu à l’intérieur.
Il opta pour un compromis : se glisser en tête de train et ne plus bouger. Gare de St. Pancras, il serait temps de repérer Sobieski.
À bout de souffle et trempé de sueur, il s’installa à une place libre et ferma les yeux. Quelque part dans ce train, Sobieski aussi avait embarqué — ils étaient tous les deux liés par ce monstre d’acier et le voyage avait quelque chose de réconfortant. On reprendrait les festivités à Londres. D’ici là, il n’avait qu’une chose à faire : briefer ses équipes et expliquer pourquoi le chef de groupe de l’enquête la plus chaude de l’été s’était éclipsé pour la journée.
49
Aussitôt le train parti, Corso appela Barbie et lui résuma la situation.
— Je peux te dire quelque chose ? demanda-t-elle en retour.
— Non. Je te charge d’organiser le nouveau départ de l’enquête.
— T’appelles ça un nouveau départ ?
Il expliqua ce qu’il voulait : on continuait à décrypter le dossier, enquête de Bornek comprise, à travers le prisme Sobieski.
— On vient de se planter. Tu penses vraiment que c’est la bonne ligne ?
Corso ne répondit pas. Même si le peintre avait des solides alibis, même si on n’avait rien trouvé dans son atelier, même s’il avait acheté des photos des meurtres — ce que le vrai assassin, en toute logique, n’aurait pas pris la peine de faire —, son intime conviction lui soufflait de ne pas lâcher.
— Et le reste ?
— Quoi le reste ?
— Toutes les autres pistes qu’on a lancées…
Avec les flics que Bompart leur avait assignés et les stagiaires qui fourmillaient à l’étage, c’était une vraie petite entreprise qui tournait autour de l’affaire du Squonk.
— Tu te démerdes. Tu répartis les tâches, tu organises le boulot. Tu sais bien qu’en mon absence, tu es la seule à pouvoir tenir la boutique.
Barbie fut sans doute flattée par ce compliment mais elle ne releva pas.
— Et Ludo ?
— Tu le traites exactement comme d’habitude. Il va se défoncer plus que jamais sur l’enquête.
— Qu’est-ce que je dis aux autres ?
— Qu’on a dû libérer Sobieski à cause de ma visite nocturne. Le message est le suivant : il faut vraiment s’arracher. Sobieski est un ennemi hors gabarit.
— OK. Je peux te dire quelque chose ?
— Non, moi je veux te dire quelque chose : je te charge personnellement de trouver sa planque. Retourne ses comptes en banque, ses factures, ses cartes de crédit. Si tout se passe bien, je serai de retour ce soir.
Il raccrocha et se répéta qu’il filait dans la juste direction. Il voyageait dans le même train que Sobieski et rien ne pouvait se passer durant les deux heures à venir.
Il se détendit et s’enfonça dans son siège. Mais le fumier ne quittait pas ses pensées. Pourquoi ce trip en Grande-Bretagne ? Mille autres questions déferlèrent. Comment avait-il pu convaincre ses deux maîtresses de mentir pour ses beaux yeux — qui étaient horribles ? Comment avait-il enlevé Sophie et Hélène ? Leur avait-il donné rendez-vous ? Quelle technique utilisait-il pour les contacter ? Où opérait-il ?
Sa cogitation fut brutalement interrompue par une sirène. Il réalisa que le train filait déjà sous la Manche et qu’on avait activé la sonnette d’alarme. Sobieski.
Le train ralentit aussitôt. Alors que la sirène continuait à mugir, résonnant dans le tunnel comme dans un accélérateur de particules, la file des voitures s’arrêta en quelques secondes. D’un coup, le tunnel s’alluma — des agents, des pompiers, tous revêtus de chasubles jaune fluorescent, apparurent sur les trottoirs qui bordaient la voie. Les passagers se levaient, s’agitaient, s’apostrophaient. On parlait de panne technique, d’incendie, d’agression…
Les portes de la voiture s’ouvrirent dans un soupir. Les agents de sécurité demandèrent à chacun de sortir, sans prendre ni sac ni valise. Il ne fallait pas s’inquiéter : on allait passer dans la galerie de service et être aussitôt à l’abri de tout danger. Corso s’en souvenait : le tunnel sous la Manche était en réalité constitué de trois galeries — celle du sud qui menait en Angleterre, celle du nord qui allait en France, et celle du milieu, utile aux travaux de maintenance et à l’évacuation des passagers en cas de problème. On y était en plein, camarades !
Corso suivit le mouvement, se demandant encore si ce barouf n’était pas un coup de Sobieski. Quand il fut avec les autres, en file indienne le long du train, il interpella un des agents pour obtenir des informations (avec leur chasuble jaune et leur casque à lampe frontale, ils évoquaient les Minions du film éponyme). On ne lui répondit pas. Dans les rangs, les rumeurs s’amplifiaient, privilégiant l’hypothèse d’un début d’incendie.
Pourtant, pas la moindre odeur suspecte. Au contraire, un courant d’air frais plutôt agréable circulait dans le tunnel. La colonne se mit en marche dans un calme et un silence étranges, comme si cette manœuvre n’était qu’un exercice de simulation.
De temps en temps, Corso se hissait sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir l’homme au chapeau. Personne.
Le décor était écrasant. D’un côté, l’Eurostar à l’arrêt paraissait plus gigantesque encore sous la chape du tunnel. De l’autre, la paroi concave de la galerie évoquait l’intérieur d’un tuyau titanesque. Le plus troublant, c’était la répétition hypnotique de l’armature constituée de voussoirs, éléments préfabriqués qui s’alignaient en reproduisant invariablement les mêmes lignes, les mêmes surfaces.
Corso percevait autour de lui l’angoisse qui montait. Passé l’effet de surprise, chacun semblait comprendre où il était : à près de cent mètres sous le niveau de la mer, au milieu de couches géologiques inconnues, avec sur la tête une masse d’eau de plus de quatre mille kilomètres cubes.
Alors que la panique était proche, un vent furieux s’engouffra soudain dans le boyau. Certains passagers manquèrent de tomber, d’autres s’accroupirent, d’autres encore s’accrochèrent à leur voisin. On venait d’ouvrir le sas de communication du couloir de service. Nouveau souvenir : celui-ci était surpressurisé afin de repousser flammes et fumée en cas d’incendie.
Courbés, pliés, arc-boutés, ils avancèrent jusqu’au rameau de communication, une porte coupe-feu de couleur jaune cernée par un enchevêtrement de canalisations. Corso se décida à doubler la file, en quête du borsalino de Sobieski. Cette agitation pouvait permettre au prédateur de fuir. Mais où ?
Presque aussitôt, il se fit refouler par un des Minions. C’est alors qu’il le vit : Sobieski était en train de passer le seuil qui séparait les deux taupinières. Une main sur son chapeau, sac à dos noir dans le dos, sur lequel, bizarrement, un tapis de sol était roulé, il ressemblait à un vieux routard partant pour un trekking.