Corso sentait l’imminence d’une embrouille sans pouvoir la définir. Il tenta une nouvelle sortie de file et accéléra le pas dans la tempête — le vent devenait de plus en plus glacé.
Cette fois, c’est un pompier qui l’attrapa par l’épaule.
— Holà, calmez-vous ! ordonna l’homme en français. Y a pas d’urgence. On va attendre ici.
— Attendre quoi ? demanda Corso en montrant sa carte de flic.
L’homme ne parut pas éprouver une complicité excessive mais répondit :
— Soit la confirmation qu’y a plus de danger, soit un nouveau train sur la rame nord.
— Quel danger au juste ?
Le pompier le poussa vers les autres sans répondre, puis repartit remettre un peu d’ordre ailleurs. Ils passèrent le seuil et Corso se haussa encore une fois pour vérifier que Sobieski était bien dans la galerie de service.
Le salopard n’était plus là. Cette fois, pas d’hésitation : il recula d’un pas et se glissa le long des voussoirs. Luttant contre le vent plus violent encore de ce côté, il longea la file, fléchissant les jambes, une main sur le mur arrondi, courbé comme un voleur.
Parvenu à la hauteur de la place de Sobieski, il ne put que constater sa disparition. Il fit encore un pas de côté afin d’embrasser d’un regard la suite de la colonne. Pas de peintre à chapeau. Où avait-il pu disparaître ? Et surtout, pourquoi ? À quoi rimait de rester tanqué sous la mer ?
Corso marcha encore à contre-vent jusqu’à la tête de file, où agents de sécurité et pompiers discutaient en alternant français et anglais. Il vit alors une porte dérobée dans la paroi qu’il tenta aussitôt d’ouvrir. Fermée bien sûr. Il se rappelait que le moindre verrou dans le tunnel était actionné par des postes de contrôle situés sur le continent, à une centaine de kilomètres de là.
Un mec de la sécurité finit par l’alpaguer comme on attrape un voleur dans un supermarché :
— What the fuck are you doing here ?
Corso ne trouva pas de réponse.
Il avait l’esprit bloqué sur une seule évidence, incompréhensible : Philippe Sobieski avait disparu quelque part sous la Manche.
50
L’esthétique anglaise lui avait toujours fait penser à une décoration de Noël : avec ses devantures marquées de lettres dorées, ses cabines et ses bus rouges, ses poignées de porte cuivrées, ses « bobbies » avec leur drôle de bombe sur la tête, Londres recelait un parfum de féerie précieuse, un air de clochettes et de paquets-cadeaux déposés au pied du sapin.
C’est exactement l’impression qui le saisit en sortant de la gare de St. Pancras. Londres avait beau avoir basculé dans le troisième millénaire avec ses blocs de verre et d’acier, ses bâtiments spectaculaires conçus par des génies de l’architecture, la place qui se déployait sous ses yeux lui rappelait plutôt une boîte de chocolats avec ses papiers dorés et ses motifs d’argent.
Après la fausse alerte, tout le monde était remonté en voiture et l’Eurostar était parvenu à Londres avec seulement quarante-cinq minutes de retard. Cela n’enlevait rien à l’absurdité de sa situation. Il avait perdu son suspect, grillé une bonne partie de la journée et sans doute, en prime, attrapé la crève dans les courants d’air du tunnel. Il ne comprenait toujours pas ce qui s’était passé. Une seule réalité battait ses tempes comme un bourdon de clocher : en pleine enquête criminelle, il se retrouvait de l’autre côté de la Manche, paumé parmi des touristes hilares, sous un soleil plutôt inattendu dans la capitale de la Grande-Bretagne.
Il en fut réduit à aller manger un hamburger en attendant son train de retour. Installé au fond de la salle, mâchant mécaniquement son Cheese, l’esprit comme enlisé au fond d’une vase verdâtre. Il vérifia son portable. Il se souvenait qu’il l’avait mis en mode avion durant le voyage afin d’économiser sa batterie (il se voyait déjà aux trousses de Sobieski à travers Londres, appelant Barbie pour obtenir des renseignements sur telle ou telle adresse visitée par sa proie : tu parles…).
Barbie, justement, lui avait laissé pas moins de cinq messages depuis son départ. D’un coup, l’espoir revint : du nouveau à Paris ? Corso la rappela comme le gars qui arrive sur les coudes dans une oasis, les yeux brillants, la voix rêche, l’esprit brûlé au troisième degré.
— Sobieski est en route pour Liverpool ou Manchester, attaqua-t-elle sans lui laisser le temps d’expliquer ses galères.
— Comment tu le sais ?
— Tu te souviens de son baise-en-ville ?
Même lors de son arrestation, Sobieski avait tenu à emporter une sacoche griffée Louis Vuitton, façon racaille des cités. Selon le rapport des flics qui avaient effectué sa fouille, le sac ne contenait que du cash, des papiers d’identité, des capotes, des stimulants sexuels et du lubrifiant. Mais ça lui revenait maintenant : sur le seuil de la porte coupe-feu des deux tunnels, l’artiste portait encore son baise-en-ville en bandoulière.
— Où tu veux en venir ?
— Pendant qu’il était au dépôt, je l’ai fouillé.
Barbie avait été plus scrupuleuse que lui-même, ne faisant pas confiance aux bleus pour l’inspection.
— Je me suis permis de lui laisser un souvenir, continua-t-elle.
— Quoi ?
— Une balise satellite. Un truc que m’ont refilé les gars de la DGSI. C’est nouveau, minuscule, indétectable. J’ai essayé de te prévenir tout à l’heure, mais pas moyen d’en placer une.
Corso avait toujours considéré Barbie comme un solide back-up, mais il se trompait. Elle était toujours loin devant…
— Tu… tu l’as déclenchée ?
— Je vais t’envoyer l’application de géolocalisation, t’auras plus qu’à suivre le curseur. Il a quitté la gare de St. Pancras à 15 h 30 et il a aussitôt pris l’autoroute M40, plein nord. Pour le moment, il roule sur la M6 en direction de Liverpool et Manchester, mais qui sait ? Il va peut-être sortir avant…
Sobieski était donc resté dans le train. Était-ce lui qui avait tiré la sonnette d’alarme ? Avait-il vraiment disparu le long des voussoirs ? Corso se demandait s’il n’était pas en train de perdre pied.
— Où il est maintenant ?
— À la hauteur de Birmingham. Je sais pas qui conduit mais c’est plutôt pépère. À ce rythme, il arrivera aux environs de Liverpool vers 19 heures. Mais encore une fois, on ignore où il va vraiment…
Corso regarda sa montre. Encore dans les temps pour louer une voiture et foncer dans la même direction. Avec la géolocalisation, il pourrait suivre le peintre à distance et découvrir ce qu’il trafiquait.
— On a identifié des contacts anglais pour Sobieski ?
— Rien du tout. Je crois qu’il a une galerie anglaise mais elle est à Londres.
— Je te félicite. T’es vraiment la meilleure.
— Pas de lèche, gloussa Barbie. Magne-toi de lui filer le train. Ton temps est compté.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— J’ai planqué la balise dans la première capote de sa boîte. Dès qu’il baisera, tu perdras sa trace. Retrouve ta belle avant d’être cocu !
51
Corso avait pris du retard sur sa proie.
Il avait loué une Audi A3, boîte automatique, volant à droite, et filé directement vers le nord. Mais il avait trouvé le moyen de se perdre à la sortie de Londres, s’engageant dans la mauvaise direction et grillant encore une demi-heure.