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Sobieski, malgré son rythme raisonnable, lui avait mis deux cents kilomètres dans la vue — petit traceur bleu se déplaçant en direction de Manchester… Il n’y avait plus aucun doute, le peintre en vadrouille avait ignoré l’embranchement de Liverpool et continuait droit sur la M56 vers le Lancashire.

Le stress et l’excitation de Corso ne l’empêchaient pas de profiter du paysage. Il avait quitté les rues agitées de la ville pour rejoindre peu à peu le monde des cottages, des collines verdoyantes, des barrières blanches. Malgré le soleil, cette campagne était gorgée d’eau, un ADN d’averse et de mélancolie qui collait, quoi qu’on fasse, à la peau de l’Angleterre.

Sur le coup de 19 heures, Sobieski pénétra dans la ville et s’arrêta dans le Northern Quarter, le nom de la rue était Houldsworth Street. Corso enrageait d’être encore à cent bornes de la zone, mais il ne voulait pas se faire épingler pour excès de vitesse. Tout en conduisant, il checka, via Google Maps, les images du quartier — une zone à moitié destroy, royaume de briques et de street art. La rue semblait abandonnée mais sa recherche lui donna le nom d’une galerie, « Northpad ». Un nouveau clic et la liste des artistes représentés par cette enseigne apparut, Sobieski en tête, avec une expo dans un mois et un site qui lui était entièrement dédié.

Sob la Tob n’avait donc bravé son injonction que pour ça ? Corso n’était pas étonné : par pure provocation, le peintre n’avait pas voulu déroger à son programme. Mais c’était encore une hypothèse qui s’effondrait : Sobieski n’avait pas fui, et il n’était pas parti vers l’Angleterre pour une quelconque raison secrète.

Le temps avait déjà tourné. Le ciel déployait maintenant une noirceur de révolution industrielle, une haleine de mines de suie et de locomotives à vapeur.

Enfin, la banlieue de Manchester apparut. Un autre visage du Royaume-Uni : la tristesse de briques, une langueur rousse et dure allongée dans l’herbe.

À cette distance, les barres d’immeubles et les groupes de maisons basses revêtaient un caractère abstrait, aplats de couleurs mornes, terre de Sienne sur gris, ou brillantes, blanc sur vert, qui rappelaient les toiles de Mondrian ou de Rothko. Puis ça se précisait : pavillons au garde-à-vous, cités bétonnées écrasées par des nuages aux semelles de plomb, réverbères solitaires se détachant sur l’horizon tels des crocs de boucher…

Sobieski était reparti depuis près de trente minutes. Avec un bonus : il n’avait pas pris le chemin de retour mais il avait poursuivi sa route sur la M61, direction nord-ouest, vers la mer. De deux choses l’une, soit Corso s’arrêtait à Manchester, histoire d’interroger le galeriste de Houldsworth Street, soit il suivait sa proie du côté du littoral du Lancashire.

Il décrocha son téléphone et appela Barbie — marre de conduire d’un œil tout en essayant de déchiffrer l’écran de son portable. En quelques mots, il expliqua son dilemme.

— Selon ma carte, il pourrait aller à Preston, ou à Blackpool, ou carrément plus haut, à Morecambe ou Lancaster. Qu’est-ce que t’en penses ?

— Il va à Blackpool.

— Tu connais ?

— C’est une station balnéaire où vont s’amuser les familles prolos de Liverpool et de Manchester. Une espèce de mégafête foraine pour buveurs de bière et mangeurs de fish & chips.

— Que peut-il aller foutre dans un trou pareil ?

— Y a aussi pas mal de distractions pour adultes.

— C’est-à-dire ?

— C’est bourré de boîtes à strip-tease.

Corso sentit passer dans ses membres une onde de chaleur. Il appuya sur l’accélérateur, dépassa la sortie pour Manchester et fila droit vers le nord. Il se prenait déjà à rêver d’un flagrant délit de meurtre dans les bas-fonds de la cité des plaisirs. La nuit promettait d’être belle.

52

La ville, où dominaient les constructions en briques, se dressait face à la mer sombre comme une forteresse rouge zébrée de néons, d’enseignes, de paillettes. Elle était elle-même surplombée par une sorte de tour Eiffel modèle réduit et par les entrelacs de fer des montagnes russes qui s’élevaient au-dessus des immeubles à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. De longues jetées chargées de casinos, de grandes roues, de baraques à frites, s’avançaient parmi les flots noirs. Dans le crépuscule, la cité balnéaire se mêlait aux couleurs sanguines du ciel, alors qu’un brouillard de chaleur et d’embruns venait brouiller les dernières minutes d’agonie du jour.

Sobieski déambulait depuis près d’une heure dans les rues de cette foire pour adultes. Que cherchait-il ? Une boîte à strip ? une pute à gros seins ? un prostitué ? une victime ? Réalisait-il qu’il avait signé son aller direct en taule quand il rentrerait en France ? Ou avait-il oublié jusqu’à la nature de ses problèmes, maintenant qu’il était dans sa peau de prédateur, prêt à agresser une nouvelle proie ? C’était ce qu’espérait Corso — il interviendrait avant que l’assassin n’agisse, le surprenant une corde dans une main, un cutter dans l’autre…

Il stoppa sur le parking en bord de mer et coupa le moteur. Il observa un moment le signal qui s’affichait sur le plan de la ville avec les yeux fascinés d’un chasseur d’émeraudes qui vient de trouver au fond de la jungle, après des jours et des nuits de boue et de fièvre, une pierre unique.

Portable en main, il verrouilla sa voiture et se mit en marche. Le front de mer n’était qu’une succession de salles de bingo, de bars, de fast-foods. Les façades étaient peintes de couleurs vives : rouge grenade, rose tyrien, bleu layette…, et les enseignes commençaient à s’imposer comme une infection bigarrée dans le jour déclinant. Côté mer, d’étranges filaments électriques, d’or et de cuivre, semblaient prêts à provoquer des courts-circuits à la surface des flots.

Le vacarme était assourdissant. Le seuil des baraques crachait du rock, du rap, de la salsa, des musiques de cirque, des mélopées jouées à l’orgue de Barbarie. Des machines à sous ruisselaient de pièces. Des haut-parleurs diffusaient des voix amplifiées, du baratin hurlé avec un accent incompréhensible. Mais surtout, c’étaient les rails de métal au-dessus des têtes qui déchiraient le ciel, des raclements, des grondements, des crissements qui vous passaient dans les dents à la manière d’une monstrueuse roulette de dentiste. Brrrrrrrr

Corso pénétra dans la ville, comme poussé par les rafales de la plage qui soufflaient sur les charbons ardents du soir. Sous l’atmosphère de joie factice, tout trahissait ici la misère la plus extrême. Les familles qui déambulaient, gueules rougeaudes et bras tatoués, racontaient des générations d’allocs dépensées à siroter au pub ou à se défoncer à l’héroïne. Un monde déglingué, ivre et hagard, qui oscillait entre pintes et roller coasters

Corso suivait toujours le signal. L’autre allait, venait, un prédateur en maraude. Pour l’instant, il ne l’avait pas repéré de visu. Au contraire, il se contentait de le pister à distance pour ne pas tomber nez à nez avec lui.

Avec la nuit, la pression montait. Femmes et enfants, barbe à papa à la main, rentraient au bercail. Les hommes trop bourrés devenaient agressifs, les rires se transformaient en cris, braillements, insultes. Heureusement, par ces temps de menace terroriste, des patrouilles de soldats circulaient, maintenant tout ce beau monde en respect.

Sobieski venait de pénétrer dans le Pleasure Beach, le principal parc d’attractions. Corso y entra à son tour, alors que les wagons des montagnes russes rayaient le ciel à la manière de patins à glace géants. Sous les néons, les visages devenaient livides, les chairs blafardes, les rires béants, jaillissant par flashs, par éclipses. Tout était prêt pour une nouvelle nuit de défonce et d’abrutissement.