Soudain, il l’aperçut qui s’acheminait, seul, vers un immense grand huit dont les rails se tordaient dans tous les sens — le flic ne pouvait croire que Sobieski avait fait tout ce chemin pour un tour de montagnes russes. Pour l’occasion, le vadrouilleur s’était changé : il portait une chemise de soie à manches courtes à motifs hawaïens, dont les pans sortis fouettaient un pantalon de flanelle gris très large qui rappelait les coupes des années 30. Arborant toujours son sac à dos, il avait aussi troqué son borsalino contre un véritable stetson de vagabond, comme en portaient les hobos américains du siècle dernier qui voyageaient de train en train…
Corso accéléra le pas. À ce moment-là, au lieu de se diriger vers la cahute illuminée qui servait de caisse au roller coaster, Sobieski passa sous la barrière et s’aventura sous les structures d’acier de l’attraction. Stéphane le distinguait dans les ténèbres, le bord de son chapeau paraissant couper la nuit comme une scie circulaire.
Il se précipita mais fut soudain bloqué par un groupe de vieilles Anglaises, robes fuchsia et perruques bleues, complètement cuites, qui brandissaient des tickets en hurlant : « Bingo ! Bingo ! » Corso les bouscula carrément et passa à son tour sous la barrière. Il courut parmi les herbes alors que les chaînes des montagnes russes cliquetaient lentement au-dessus de lui, le temps de l’ascension…
Quand les chars de fer déferlèrent, Corso se retrouva face à une route déserte, épinglée par des réverbères décorés de sirènes : Sobieski avait encore une fois disparu.
53
Corso traversa la voie au pas de course et se retrouva dans une zone inondée de lumière : le quartier des strip clubs et des lap dancings. Néons, enseignes, écrans affichaient des noms évocateurs — Aphrodites, Fallen Angels, Heaven, Rouge, Sinless, Wicked… — , assortis de femmes nues dans les positions les plus obscènes. Des musiques braillaient de partout à la fois, différentes, contradictoires, cacophoniques.
Dans la rue principale, il se mit à courir parmi la foule, exclusivement masculine. Il n’avait pas fait cinquante mètres qu’il retrouva sa cible : silhouette trottinante, chemise à palmiers, chapeau US. Corso ralentit et lui emboîta le pas. À mesure qu’on se rapprochait de la chair, il pouvait sentir le danger monter. Dans un flag, on n’a pas droit à l’erreur.
Soudain, Sobieski bifurqua sur la droite, dans une rue moins éclairée, où les troupes se clairsemaient. Les lueurs rouges sous les portes évoquaient des braises au fond d’un four.
Le flic profita de la pénombre pour se rapprocher encore. Sa proie marchait d’un pas décidé, comme s’il savait où chercher et où frapper. Une nouvelle rue, plus obscure encore, et Corso comprit enfin qu’on pénétrait dans un nouveau cercle : les types qui rôdaient ici étaient calmes et silencieux, les photos dans leurs cadres vitrés, plus petites et plus discrètes, n’exhibaient plus que des hommes à poil.
Sobieski cédait sans doute ce soir-là à la mélancolie de la taule, cherchant du mâle dans ce quartier aux offres variées. Corso au contraire était rattrapé par le malaise. Clins d’œil aguicheurs, regards appuyés, il se sentait comme cerné par un désir qui lui rappelait de sinistres souvenirs. Des prostitués prenaient des poses lascives sur le seuil des clubs ou à l’ombre des porches, leurs yeux perçant la nuit comme des têtes d’épingle brûlantes. À l’idée de pénétrer dans une de ces boîtes, le cœur lui manquait, mais pas question de lâcher Sobieski.
Sans même s’en rendre compte, il se retrouva dans une ruelle où il n’y avait plus ni boîtes ni musique — ni même aucun réverbère. Des ombres se tenaient dans des recoins et jaillissaient sur son passage, le prenant par le bras, lui envoyant des baisers, lui murmurant des phrases inintelligibles.
Corso aurait voulu marcher droit, sans ralentir — le problème était que Sobieski au contraire s’arrêtait, négociait, discutait, disparaissait parfois pour échanger une caresse ou un baiser puis repartait finalement d’un pas guilleret.
Stéphane était obligé de traîner le pas lui aussi, prêtant le flanc à toutes les manœuvres de séduction. Tout à coup, une main jaillit de l’ombre et le plaqua au fond d’une niche de ciment. Il n’eut que le temps de voir un visage qui s’approchait pour l’embrasser. Le flic lui décocha un direct en plein ventre, regrettant aussitôt son geste. L’homme recula, le souffle coupé.
Corso lui posa une main amicale sur l’épaule.
— I’m sorry. Are you OK ?
L’autre tomba à genoux et tenta de lui ouvrir la braguette. Comprenant qu’il avait encore une fois déclenché un jeu pervers, il s’esquiva et sortit de la niche pour se retrouver totalement à découvert, au milieu de la rue. Il repéra sa cible en train de rouler une pelle à un homme aux cheveux longs sous un échafaudage. Il n’avait jamais vu galoche si passionnée depuis le lycée.
Les deux hommes se désenlacèrent et s’en allèrent main dans la main. Intervenir ? Trop tôt encore. Il voulait un flag, un vrai arrêt sur image, avec un Sobieski la lame à la main. Quelque chose qui ne pourrait plus être nié ni discuté.
Il se remettait en marche quand un autre bruit lui fit faire volte-face, un bruit qu’il connaissait par cœur : celui des pas ferrés, des attaques de rue, des ratonnades… Des skins armés de barres de fer et de coups-de-poing américains se précipitaient dans la ruelle, un queer-bashing en règle. Il porta la main à son arme en se disant qu’une sorte de fatalité jouait en faveur de Sobieski.
Il n’avait pas encore fait monter une balle dans le canon qu’il était déjà bousculé par les prostitués qui s’enfuyaient, alors que d’autres faisaient front au contraire, armés de tubes de plomb et protégés par des couvercles de poubelle.
Corso lança un bref regard derrière lui : plus de Sobieski. Il se retourna à nouveau pour se recevoir de plein fouet le poing d’un crâne rasé hurlant. Projeté au sol, il encaissa la dureté du bitume en essayant de relever son arme et d’attraper sa culasse. Une barre vint lui fracasser le poignet, tandis qu’une Doc Martens à bout ferré lui cinglait le visage. Par miracle, il ne lâcha pas son calibre (il sentait la crosse quadrillée entre ses doigts serrés) mais il ne voyait plus rien.
Il se recroquevilla sur lui-même et encaissa les coups qui pleuvaient, alors que le sang et les flashs lui battaient les tempes. Il tenait toujours son calibre entre ses jambes mais son bras n’était plus qu’une onde de douleur. Il avait le visage en sang, le cerveau en coulis, tout le corps paralysé par la souffrance mais, entre deux coups de latte, il parvint à se redresser, un genou à terre, soutenant son bras brisé et bredouillant des injures.
Une petite frappe au blouson luisant et au crâne bosselé soulevait un parpaing à deux mains au-dessus de lui. Corso se dit qu’il n’y avait pas plus absurde comme mort et qu’il payait là tous les coups de chance dont il avait bénéficié lors de ses vrais assauts policiers. Il ferma les paupières et rentra le cou dans les épaules, attendant le coup fatal.
Rien ne vint. Dans un dernier spasme, il rouvrit les yeux pour constater que le skin avait détalé et que la ruelle s’était vidée d’un coup : un bataillon de flics arrivait au pas de charge, à cent mètres de là, épaulé par des soldats fusil automatique au poing. Dans un réflexe conditionné, il lâcha son arme et tenta de lever les bras. En vain.