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Les rayons des torches lacéraient la ruelle. Les bruits de rangers incisaient ses nerfs. D’une manière absurde, il se dit que la brique et le sang faisaient bon ménage, les murs éclaboussés donnant l’impression de fondre en une gadoue uniforme.

Il se laissa tomber, face contre terre, en songeant aux petites toiles rouges de Goya.

54

Sur le bureau de l’inspector Tim Waterston, sa carte de flic, ses papiers d’identité, son arme de service faisaient office de pièces à conviction.

Après l’affrontement, on l’avait emmené au Blackpool Victoria Hospital afin de le soigner avec les autres victimes du queer-bashing. La douleur l’avait d’abord abruti puis les anesthésiants avaient pris le relais. Il s’était senti mieux mais ses mâchoires, à force d’être serrées, s’étaient engourdies et il n’avait pas pu proférer un mot. Il aurait voulu hurler, prévenir les flics, ordonner qu’on lance une recherche autour de Sobieski qui, peut-être, était en train de tuer un homme, mais il s’était juste endormi, en chien de fusil, dans un réduit qui n’abritait qu’un seul lit et aucune fenêtre.

Quand il s’était réveillé, il ne savait plus quelle heure il était (on lui avait pris sa montre), ni même ce qu’il foutait là. Il avait découvert son avant-bras droit prisonnier d’une attelle d’épaule. Sans doute lui avait-on fait des radios et découvert une fracture : aucun souvenir. Il s’était levé dans l’obscurité et avait trouvé un couloir. Là, encore groggy par les coups reçus et les médocs ingérés, il avait pu goûter aux joies inversées de l’Angleterre.

Quand il avait cherché un commutateur à droite, il était à gauche ; quand il avait voulu pousser une porte, elle se tirait ; quand il s’attendait à trouver un couloir, c’était une volée de marches qui montaient pour aussitôt redescendre (sans qu’on comprenne le but de la manœuvre). Après avoir trébuché, tâtonné, juré, il avait enfin atteint le hall d’entrée de l’hôpital. Là, deux faits lui avaient sauté au visage : le jour se levait — mais c’était un jour à l’anglaise, gris et scellé comme le toit d’un bunker — et deux flics l’attendaient près du comptoir d’accueil.

Il avait récupéré ses affaires et docilement suivi ses cerbères sous la pluie, jusqu’à une bagnole de service (qui valait les françaises du point de vue du délabrement et de la puanteur). Il ne savait pas s’ils allaient l’arrêter (on ne comptait plus les illégalités de son expédition), le réconforter, lui soumettre un trombinoscope de boneheads, lui annoncer qu’un nouveau meurtre avait été commis la nuit précédente à Blackpool ou simplement le foutre dans le premier train. Peut-être tout ça à la fois.

Finalement, ils n’étaient pas allés au poste de police mais dans une espèce de baraquement « de crise » installé au sein même de Pleasure Beach — l’enquête sur la ratonnade battait son plein et des flics rôdaient parmi les attractions (éteintes et huilées de pluie) à la recherche d’indices. Retrouver les connards qui « voulaient casser du pédé » ne devait pas être bien sorcier mais, visiblement, l’opération était menée avec sérieux.

Assis face à un bureau en plastique, Corso se taisait, les yeux baissés sur ses documents et son flingue. Devant lui, Tim Waterston était enfoui dans un ciré jaune à bandes fluorescentes — il tenait un talkie-walkie et ressemblait à un chef de chantier. Fidèle à la caricature, il était roux, balèze et portait des mutton chops dignes de Wolverine.

— On a passé quelques coups de fil… Tu es assez connu à Paris.

— C’est pas toujours un avantage.

Le flic anglais rit avec férocité.

— En tout cas ici, ça vaut que dalle.

Corso se tenait prêt à balancer son histoire dans un anglais parfait — une autre inspiration de Bompart : après l’examen de police, elle l’avait envoyé un an à la fac aux États-Unis. Mais pour l’instant, Waterston se préoccupait de la corrida de la nuit :

— Les gars qui t’ont attaqué sont des nostalgiques de Blood & Honour.

— Connais pas.

— Tu perds rien, des tarés qui croient encore aux conneries nazies. Normalement, ils sont interdits à Blackpool mais ceux-là sont passés à travers les mailles du filet. On va les retrouver, pas de problème.

Corso n’en avait rien à foutre.

— On va te montrer des photos pour identification, continua l’Anglais. Que t’ont dit les toubibs ?

Stéphane baissa les yeux sur son attelle — il avait récupéré son dossier médical.

— C’est rien. Une simple fêlure du radius.

— Le gars qui t’a fait ça t’a sauvé la mise.

— Pardon ?

— My God, un flic français qui tire dans le tas, à mille bornes de son bureau ? dans le nord de l’Angleterre ? Mais si t’avais blessé ou tué quelqu’un, on t’aurait pendu haut et court !

Corso opina en silence et regarda par la fenêtre. La pluie martelait les tôles des montagnes russes, rayait les vitres comme un diamant. Bizarrement, il se sentait bien, à l’abri dans cette baraque. L’Angleterre, avec ses averses, ses crèves, ses thés chauds, peut parfois devenir une jouissance. Il frissonna et eut soudain envie de retourner dans son lit d’hôpital, sous sa couverture de laine.

Waterston posa les coudes sur la table et appuya sa lourde carcasse sur le bureau.

— Oublie ces peccadilles. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce que tu foutais là, toi, dans le quartier des pédés, arme au poing, un mercredi soir. Au téléphone, on m’a dit que tu dirigeais une enquête criminelle qui met tout Paris à cran. Alors, pourquoi ce détour par notre charmante région ?

Corso attrapa son gobelet et but une gorgée tiède — on lui avait donné un café si allongé qu’on pouvait voir à travers. Puis il se concentra un moment et raconta toute l’histoire. Il arrangea un peu les raisons qui avaient fait libérer Sobieski mais affirma que sa culpabilité ne faisait aucun doute. Il décrivit sa fuite en Angleterre, la filature par GPS, l’arrêt à Manchester et la virée à Blackpool. Il acheva son récit par le fait que la balise satellite avait cessé d’émettre à 2 heures du matin (il avait vérifié). Ce qui signifiait que Sobieski avait utilisé sa capote ou qu’il avait découvert l’objet. En tout état de cause, cela ne changeait rien à la conviction de Corso : Sob la Tob avait tué cette nuit…

Il y eut un silence. La grosse tête rousse de Waterston était toujours enfoncée dans son ciré jaune.

— Et moi qui crains parfois d’être hors des clous…, finit-il par grogner, mi-amusé, mi-admiratif.

Corso laissa échapper un mouvement d’humeur :

— C’est pas la question.

— Ah non ? Ben mon bonhomme, y a pas un élément, pas un seul, dans ton expédition qui est légal.

Le flic répondit les dents serrées :

— J’avais pas le choix. Quand j’ai compris qu’il prenait le train, je l’ai suivi. Je ne pouvais pas le laisser tuer à nouveau.

— Qui t’a dit qu’il allait le faire ?

— Arrêtez de jouer avec moi ! On a découvert un corps, oui ou non ?

Tim Waterston eut une moue de bébé qui ne cadrait pas vraiment avec sa tête de taureau paisible. Ses cheveux paraissaient collés sur ses tempes comme s’ils étaient mouillés.

— Non.

Ce fut un soulagement pour Corso mais il n’était que 9 heures du matin — Sobieski avait pu tuer un prostitué dans sa piaule et l’y laisser. Ou bien déplacer le corps. À moins que la bataille rangée de la nuit ne lui ait coupé l’envie de tuer. Mais le plus probable était aussi le plus simple : Corso s’était encore une fois trompé sur toute la ligne.