— C’est moi, ou ton histoire ne tient pas debout ? demanda Waterston.
Stéphane se contenta de souffler avec agacement.
— On a donc un suspect qui viole son interdiction de sortie du territoire, reprit le flic anglais. Pour quoi ? Pour voir son galeriste à Manchester. Ensuite, il part assassiner un prostitué à Blackpool. De plus en plus crédible. À cette heure, il doit être rentré chez lui en attendant qu’on mette la main sur le cadavre, c’est ça non ? Ah, j’oubliais, toute cette histoire part uniquement de ta petite tête de flic français qui a vu trop de séries à la télé…
— Arrêtez de jouer au con, le coupa Corso. À ma place, vous auriez fait exactement la même chose.
— Je crois pas, non. Parce que j’ai moins d’imagination que toi. (Il ne cessait d’enfoncer le poussoir d’un stylo, provoquant un clic-clic qui jouait les contrepoints avec la pluie au-dehors.) On va consigner tout ça.
Corso regarda sa montre — alors seulement il pensa à son équipe, à Bompart, à l’enquête. Que foutait-il ici, nom de Dieu ? Il n’avait pas reçu de message depuis la veille, mauvais signe : l’enquête, malgré les efforts de chacun, stagnait.
Un téléphone sonna sur le bureau. Waterston répondit, écouta, lança un coup d’œil à Stéphane, puis écrivit un mot et des chiffres sur un bloc. Il avait les yeux verts — ses pupilles offraient une curieuse ressemblance avec les galets marbrés d’algues et de mousse qu’on trouve au bord des jetées. Cette limpidité aquatique faisait écho à ses mèches rousses et humides.
— Ton Sobieski a pris l’Eurostar de 8 h 20, fit-il en raccrochant. Il est actuellement sous la Manche.
Corso ne savait pas quoi en penser. Il éprouvait simplement la désagréable sensation de s’être encore fait avoir.
— Souris, fit Waterston en allumant son ordinateur, tu l’auras tout à toi à Paris. Mais d’abord, déposition. Ensuite, les assurances de la ville veulent te voir pour ton bras.
— Déconnez pas.
Waterston lui offrit son plus beau sourire.
— Bien sûr que je déconne. On va rédiger ça vite fait et on te ramènera à ta bagnole. Tu peux conduire ?
Corso considéra son attelle. Combien de temps devait-il garder ce truc ? Il n’avait aucun souvenir d’avoir vu un toubib.
— Je pense, oui.
— Alors, ravi de t’avoir connu, déclara Waterston en commençant à pianoter sur son clavier. On va torcher ça en un quart d’heure.
À cet instant, on frappa à la porte et un autre malabar pénétra dans la cabane, la faisant tanguer à la manière d’un rafiot instable. L’homme, en uniforme et ciré, se pencha à l’oreille de Waterston. Cette fois, le rouquin accusa le coup. Son expression se pétrifia et toute trace d’humidité disparut de son visage, comme asséché par un grand coup de vent.
— Attends-moi là, dit-il en se levant et en suivant son collègue dehors.
Corso n’avait pas besoin de sous-titres : on avait retrouvé un corps. Il avait donc vu juste mais, encore une fois, il n’avait pas été à la hauteur. Il n’avait pas su empêcher un nouvel assassinat, qui s’était pour ainsi dire produit sous son nez.
Mais si un nouveau cadavre avait été découvert à Blackpool, reproduisant la mise en scène des corps parisiens, c’était l’indice décisif qu’il cherchait. Il n’aurait plus qu’à cueillir Sobieski à Paris. Sa présence sur les lieux de l’homicide suffirait à entraîner son inculpation en France. Il serait jugé à Paris, non pas pour ce meurtre, mais pour ceux de Sophie et d’Hélène.
Waterston revint dans le bureau, l’air préoccupé. Il lança un coup d’œil étonné à Corso, comme s’il découvrait les nouveaux angles, les nouveaux reliefs d’une statue qu’il avait à peine regardée jusqu’alors.
— Il se passe un truc suspect, bougonna-t-il sans s’asseoir.
— Vous avez découvert un corps ?
— Presque. Un pêcheur, tôt ce matin, a vu une scène étrange : un homme en Zodiac a largué au pied d’une bouée un objet qui ressemblait très fort à un corps nu…
— Cette bouée, c’est où ?
— À deux kilomètres du littoral.
— Il faut aller vérifier.
— Merci du conseil.
Malgré le queer-bashing, Sobieski avait donc tué encore une fois. Mais pourquoi avait-il pris le temps d’immerger sa victime ?
— Je suis désolé mais tu vas devoir m’attendre ici. Si on trouve quelque chose là-bas, je serai obligé de t’interroger à nouveau…
— Emmenez-moi, ordonna-t-il.
— Pas question.
— C’est mon enquête. Je connais le tueur. Je peux vous aider.
Waterston désigna d’un signe du menton l’attelle de Corso.
— Dans ton état ?
Corso l’arracha d’un seul geste.
— Aucun problème.
55
Deux heures plus tard, ils filaient sur les flots noirs de la mer d’Irlande à bord d’un Zodiac qui se fondait parfaitement dans la mêlée sombre des vagues et des nuages. Corso n’y connaissait rien en bateaux mais cette embarcation devait dépasser les 30 °CV. On ne sentait même pas le relief de la houle, à croire qu’ils volaient au-dessus de l’écume. Pourtant, lorsque Corso se penchait, son regard scrutait des abîmes qui lui glaçaient les os et lui rappelaient les « gouffres crépusculaires » de Victor Hugo.
Waterston avait embarqué deux de ses sbires. Trois autres gars étaient du voyage : le pilote et deux plongeurs, qui allaient devoir barboter dans une eau à 12 degrés au pied de la bouée qui s’appelait — la bien nommée — la « Black Lady ».
Soudain, le pilote coupa les gaz et le Zodiac s’immobilisa. En réalité, il attaqua une série d’oscillations à faire gerber une baleine. Trempé jusqu’à la moelle, Corso se cramponnait d’une main à son banc, son autre bras étant encore douloureux.
Le silence de la mer les cernait alors que le ciel bombardait ses rafales grises à la cadence d’un blitzkrieg. La bouée de balisage était une structure de polyéthylène vert en forme de fusée surmontée d’un feu de signalisation. Elle s’appuyait sur un flotteur circulaire doté d’ailerons sur les côtés. Un machin hideux qui n’avait vraiment rien à raconter — en rupture absolue avec son nom poétique.
Le pilote se mit en « positionnement dynamique », les plongeurs se préparèrent, les flics inspectèrent les alentours de la Black Lady — et lui resta là, frigorifié, à respirer la pluie et les embruns. Le bruit du moteur l’avait assourdi et l’atmosphère grise, où mer et pluie se liguaient en une seule et même trame, lui donnait l’impression d’avoir perdu toute sensibilité. Ce décor — mer atone et ciel fracassé — ressemblait à une anesthésie générale.
— J’aurais jamais dû t’écouter, marmonna Waterston, découragé par le grand large.
— Il a dû immerger le corps là-dessous. Il faut plonger…
Le flic anglais, debout à la proue du Zodiac, caparaçonné dans son ciré, acquiesça avec mauvaise humeur.
— Sous la bouée, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Corso.
Waterston interrogea du regard un des plongeurs.
— Une chaîne, répondit l’homme.
— Cette chaîne est rivée à la roche ? renchérit Corso. À une ancre ?
— Ça dépend des cas. À mon avis, ici, c’est à un énorme bloc de béton.
Corso se décida à se lever, le pas mal assuré, et s’approcha des plongeurs. Il tomba quasiment à genoux devant celui qui lui avait répondu — arc-bouté sur ses bouteilles et sa ceinture de plombs, il vérifiait que tout était sécurisé.